> Alain Dantinne, Précis d’incertitude

Alain Dantinne, Précis d’incertitude

By | 2018-01-02T09:50:08+00:00 26 novembre 2017|Categories: Achille Chavée, Alain Dantinne, Critiques|Tags: |

Avec ce nou­veau recueil com­po­sé de cinq suites de poèmes, Alain Dantinne com­mence par ten­ter de cer­ner ce qu’est la poé­sie. Cette “Parole abrupte” brouille les pistes, à moins qu’elle ne donne tout son sens au titre du livre. Alain Dantinne se place très rapi­de­ment sous l’aile tuté­laire d’Achille Chavée. Si l’allusion au poète, ancien des Brigades Internationales, est claire (un poème est dédié à sa mémoire), le reste de la suite déso­riente le lec­teur, le place dans une cer­taine incer­ti­tude… En effet, un autre poème est écrit à la mémoire d’Alain Bertrand (que je n’ai jamais lu : une vie entière ne suf­fi­rait pas à lire tous les poèmes qui se publient !), un autre est dédié à Christophe Mahy (que j’ai lu). Donc, l’allusion à Chavée est claire (on se sou­vient de l’affiche de la vitrine de la librai­rie “La Jeune Parque” de Bruxelles en 1968 : l’aphorisme de Chavée, “Je suis un vieux peau-rouge qui ne mar­che­ra jamais dans une file indienne”, per­met de com­prendre le poème de Dantinne (la flèche, l’archer, le car­quois, le bas­sin minier dans lequel Chavée pas­sa une par­tie de sa jeu­nesse) 1. Mais l’incertitude est éta­blie, même si Alain Dantinne avoue se méfier de la méta­phore.

Alain DANTINNE, Précis d’incertitude
L’Herbe qui tremble édi­teur, 144 pages, 17 €.
Peintures d’Alain Dulac. 

Commande chez l’éditeur.

La deuxième suite, “Errance”, se carac­té­rise par un vif contraste entre les des­ti­na­tions tou­ris­tiques (com­ment dire autre­ment ?) et les poètes de pré­di­lec­tion empor­tés lors de ces voyages. Alain Dantinne semble avoir beau­coup par­cou­ru le monde et il a le sens de la pro­tes­ta­tion et de la révolte à fleur de peau. S’il écrit un long poème lors de son voyage dans le désert d’Atacama, le hasard veut que j’aie lu, peu avant, le recueil que Guénane a consa­cré au même désert. Je retrouve le même sen­ti­ment d’étrangeté mais les aspects his­to­riques et poli­tiques sont bizar­re­ment absents…

La Laponie est une région sep­ten­trio­nale à che­val sur plu­sieurs pays euro­péens, Dantinne y consacre la troi­sième par­tie de son recueil. Il connaît bien cette terre et pro­cède par petites touches. On y trouve des apho­rismes (?), des haï­kus (?) mais sou­vent le texte se réduit à un empi­le­ment de vers brefs ou de simples mots : cela ne fait pas poème.

Le qua­trième ensemble, “La Frise de la vie”, est consa­cré à l’œuvre d’Edvard Munch. On sait que “Le Cri”, (sans doute l’une des pein­tures les plus célèbres de Munch, dont il existe plu­sieurs ver­sions) n’est qu’une pièce de “La Frise de la vie” que le peintre a assem­blée à la fin du XIXème siècle/​au début du XXème… Alain Dantinne connaît bien cet ensemble de toiles, ça donne de brefs poèmes bien sen­tis mais qui laissent le lec­teur inter­ro­ga­tif s’il n’est pas fami­lier du tra­vail de Munch (en dehors du “Cri”). C’est l’une des limites de ce livre.

Enfin, il faut abor­der la cin­quième et der­nière suite ; “Tumulte invi­sible”, qui est tra­ver­sée par l’émotion et qui est sans doute la plus atta­chante du recueil : il suf­fit de lire des poèmes comme Entre paren­thèses ou Crémation… Alain Dantinne relit soi­gneu­se­ment Georges Perec ou Zéno Bianu, ce qui vaut au lec­teur de beaux poèmes…

Au total, ce “Précis d’incertitude” donne l’impression d’un livre man­quant d’unité de ton, par la mul­ti­pli­ci­té des musiques abor­dées. Peut-être Dantinne aurait-il inté­rêt à res­ser­rer son écri­ture ou ses choix ; mais je ne veux pas paraître incer­tain !


Notes

  1. Voir le volume de la col­lec­tion “Poètes d’aujourd’hui”, n° 190, Seghers, Paris, 1969, page 153[]

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Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.