> Ara Alexandre SHISHMANIAN, Fenêtre avec esseulement

Ara Alexandre SHISHMANIAN, Fenêtre avec esseulement

By | 2018-01-10T22:42:00+00:00 30 juin 2016|Categories: Ara Alexandre Shishmanian, Essais|

 

 

Historien des reli­gions, auteur de plu­sieurs études sur l'Inde Védique et la Gnose, Ara Shishmanian a éga­le­ment orga­ni­sé, puis édi­té avec son épouse, Dana, les actes d'un col­loque sur la mys­tique escha­to­lo­gique à tra­vers les reli­gions (1) mais aus­si de 14 volumes de poèmes (2) parus en Roumanie depuis 1997. L'auteur, oppo­sant per­sé­cu­té du régime com­mu­niste dans son pays, choi­sit en 1983 de s'exiler avec son épouse, la poète Dana Shishmanian, pour s'installer en France, d'où il publie un grand nombre d’articles poli­tiques dans la presse rou­maine d’après 1989. Le pré­sent recueil pré­sente une sélec­tion de poèmes (3) choi­sis et tra­duits du rou­main par Dana Shishmanian, dont on salue l'ampleur du tra­vail, et la fluide beau­té du texte fran­çais. On com­pren­dra à la lec­ture qu'on ne pou­vait par­ler de Fenêtre avec Esseulement sans évo­quer au préa­lable, même briè­ve­ment, ce par­cours de vie. Le lec­teur retrou­ve­ra en effet dans ce dense recueil le vibrant esprit de révolte contre les tota­li­ta­rismes dont l'auteur déclare qu'il "portai(t) la corde au cou" :

 

"toutes les choses s'inversent en ce monde
toutes les choses sont des inver­sions

Jésus a mar­ché sur les eaux
moi je marche sur l'inversion et la haine
sur la dic­ta­ture et le tota­li­ta­risme
par­tout j'ai sen­ti avec la plante de mes pieds nus

la liber­té stran­gu­lée dans toutes les créa­tures (…)" (p.67).

 

Une grande par­tie des poèmes pré­sente un amer constat de l'état de déré­lic­tion du monde – "Toute socié­té moderne est un escla­va­gisme tra­ves­ti" (p.51) – et une viru­lente cri­tique poli­tique et sociale, qu'une magni­fique allé­go­rie du grain de rai­sin écra­sé (comme le grain de la rai­son dis­pa­rue peut-être de ce monde?) hausse à une dimen­sion cos­mique et chris­tique :

 

"le grain de rai­sin est un grain spé­cial, plein des mys­tères
de la trans­pa­rence et de la trans­pi­ra­tion de l'effroi

où l'autre ne peut être rien qu'une ter­reur écra­sée –

(…)

telle la cru­ci­fixion géné­ra­li­sée de l'espace-temps

(…)"

 

*

 

"La fenêtre m'a appris la soli­tude
et la sépa­ra­tion du corps du temps qui passe de soi à non soi
"(p. 42)

 

Mais par-delà l'évocation de la soli­tude accep­tée, atti­tude morale et stoï­cienne née de la contem­pla­tion du pas­sage et de la perte, que "raconte" Fenêtre avec Esseulement ? Car il s'agit bien (quoique de façon par­cel­laire et frag­men­tée pour nous, lec­teurs d'un choix de textes) d'une sorte de récit. On ne pour­ra, hélas, pro­po­ser que de som­maires pistes pour abor­der ce recueil où se déploie, sous la luxu­riante ful­gu­rance des images, la riche et com­plexe réflexion phi­lo­so­phique et méta­phy­sique de l'auteur – à tra­vers les méandres du laby­rinthe plein de sur­prises qu'il y des­sine. A la façon de tous les grands ensembles cultu­rels et reli­gieux (mythes, rituels d’initiation, récits escha­to­lo­giques, ou pra­tiques mys­tiques…), ce livre parle du voyage ultime et inef­fable en quoi consiste l’ascension de l’âme. Comme dans le Livre des Morts Tibétains, le Bardo Thödol, à tra­vers un par­cours semé d'épreuves, une âme s'arrache à l'obscurité de la matière, se dépouillant des tuniques qui la cou­vraient, pour se retrou­ver nue dans le noir sonore où mène le dédale des cata­combes (p. 15), dans un par­cours où tout évoque une vision méta­phy­sique, ain­si que l'annonce le poème de "La Pierre Noire"(p.17), où se tressent la plu­part des thèmes du recueil et qui décrit avec une pré­ci­sion aus­si ana­to­mique que méta­phy­sique la pro­gres­sion du corps maté­riel vers son corps astral :

 

"Aujourd'hui per­sonne s'est vêtu de rien
à son tour, aujourd'hui s'est vêtu d'aujourd'hui

aujourd'hui danse, il a des pieds de sons et de syl­labes
le noir est rem­pli de visions sonores
aux­quelles l'œil trop habi­tué aux choses renonce
l'œil, en fait, est une chose – mais l'ouïe
est la nuit d'un man­teau cha­ma­nique
les tym­pans lèvent le rideau – voi­là tout le spec­tacle –
lèvent encore et tou­jours le rideau
tout n'est pas dans l'événement mais dans le dévoi­le­ment
tout est dans les ori­fices des sons qui jouent sous ma peau
je me désha­bille de la peau comme d'une inutile mélo­die
et je reste dans la nudi­té écor­chée du corps
flûte ou crayon
les crayons sortent de mes muscles ou de ma fon­ta­nelle
et écrivent sur moi des sons
des sons que je n'entends pas mais fais vibrer,
les ori­fices des sons dansent – vibrent – se pro­mènent
comme des cafards sur tout mon corps
passent à tra­vers lui tels de mys­té­rieux signaux inver­sés
(…)

le cœur seule­ment se referme en lui-même tel un œil aveugle
le cœur seule­ment tombe de mon corps tel une pierre noire

le cœur seule­ment – fruit obs­cur, inco­mes­tible,
un masque sans res­sort, une bombe désa­mor­cée –
la pierre noire tra­verse tous les rites du refus
tra­verse tous les rites de la répul­sion exta­tique
s'ouvre comme un œil écor­ché de regards
pour toutes les pages des livres incon­nus
tel­le­ment soli­taire et crue – aux caillots de soli­tude
coa­gu­lés autour de l'obscur
tant d'obscurité dépe­cée dans l'abattoir du monde

… mais quel est ce hur­le­ment qui jaillit de ma bouche
telle une cri­nière infi­nie "

 

*

 

"Je regarde per­sonne et per­sonne me scrute

avec l'œil de réponse du cyclope" (p. 23)

 

"Personne" (en ita­liques dans le texte) est un masque sans visage – comme la "per­son­na" éty­mo­lo­gique. Récurrent et énig­ma­tique, il est une sorte d'Ulysse accom­plis­sant l'Odyssée de l'âme vers le néant, tan­dis qu'il déam­bule

 

"Personne col­lec­tion­nait les pages de ses pas
cela quand il s'ennuyait de simu­ler un timbre…
Des pages de ses pas, il com­po­sait un livre aléa­toire
un livre sur les mécon­nues
une somme des éga­re­ments et des simu­la­tions
une somme par­fai­te­ment inutile
mais au moins sans pré­ten­tion" (p.94)

 

Il est aus­si, on le voit, le double au miroir du poète, double d'un "soi" qui ne serait plus déjà qu'un reflet de "l'autre", dans cet état où le sujet dis­pa­rais­sant peut écrire :

 

"Oh, per­sonne est le visage de la mort col­lé à l'horizon
aux pou­mons tra­ver­sant le temps titan au cré­pus­cule
" (p.23)

 

Nombreuses et signi­fiantes sont ces appa­ri­tions de l'œil rond du miroir – "pari avec le néant" – et de l'inversion qu'il pro­cure. Objet-titre dési­ré de "Zéro-miroir", on com­prend qu'il est la porte méta­pho­rique vers la perte abso­lue, la dissolution/"délocalisation" dont il pro­pose l'image, et que contemple le poète, médi­tant fas­ci­né (p. 97-98) par l'évocation de sa propre mort, car

 

"C'est par le miroir que la nou­velle arrive
avec son ange impro­bable – code expé­dié par le néant –
dans le lis­sage pro­fond du miroir la nites­cence devient illi­sible

elle s'élance comme si elle se dis­sol­vait"

 

Indissolublement liée à ce der­nier, et au laby­rinthe de "nulle part", l'errance fait de cet "être tra­ver­sé de néant et de rien" la figure mythique du "der­nier des prophètes/​ le der­nier homme même – /​ car après per­sonne, per­sonne seule­ment pour­rait suivre…" (p.75) – dans un ensemble que tra­versent Pan, le Sphinx ou "l'Endymionne… les seins nus exor­bi­tés", autant que le mino­taure, Ariane, un Dionysos – vam­pire du "sans"… et Enkidu déçu en clô­ture du recueil : l'imaginaire de l'auteur est pétri de ces réfé­rences cultu­relles, par­ti­cu­liè­re­ment vivaces et pro­duc­tives.

 

*

 

"Les cernes mons­trueux sont les ailes de nuit du poète
l'œil aveugle est sa bouche mécon­nue"(p.25)

 

Poésie méta­phy­sique, poé­sie "cog­ni­tive", la poé­sie d'A.A Shishmanian est aus­si très pro­fon­dé­ment une poé­tique de l'incarnation et de l'espoir de déli­vrance ("j'ai sor­ti mes mains écorces sur la fenêtre /​ et je me suis cueilli en fruit /​ange de fumée à l'index de mys­tère cen­dreux "(p. 24) Le corps "lar­vaire" qu'on aban­donne se rap­pelle à nous dans toute sa maté­ria­li­té san­glante et dou­lou­reuse, ses ori­fices et ses glaires, dans son exis­tence de chair dans un monde où "la mort se pro­mène entre deux diges­tions /​ elle conti­nue de man­ger par com­pen­sa­tion". Mais le poète-nar­ra­teur, qui apprend la maî­trise de l'inversion, écrit : "toutes ces aspi­ra­tions sub­tiles dont je tâche de nour­rir mon néant /​ je m'y enfonce et m'y décom­pose – je fleu­ris /​ dans une putré­fac­tion sou­riante (…)" (p.40).

Le par­cours chris­tique du sujet-âme-per­sonne, annon­cé dès la méta­phore du grain de rai­sin écra­sé (p.13) et les méta­phores déjà citées de "La Pierre Noire", se confirme dans un poème comme "Eucharistie". C'est bien de ce corps de souf­france dans le laby­rinthe cru­ci­fié d'un monde aban­don­né à la dévo­ra­tion, de ce corps voué à la putré­fac­tion et la déchéance, que peut s'élancer la pen­sée pure, vers le néant, le "mé-connu" que le poète, en quête de connais­sance, cherche à atteindre par la contem­pla­tion poé­tique (est-ce déjà ce que l'auteur nomme "mésonge", pro­po­sant, dans le poème "La lyre d'Orphée" une sorte de méthode pour atteindre le mécon­nu par-delà les "fan­tasmes" du réel ?) :

 

"je m'empoisonne avec du temps
je bois la ciguë du temps

et le froid du temps et du visible et de l'invisible du temps
je tâche de voir les secondes comme si je voyais des oiseaux
et les clefs – comme d'étranges objets
morts et vivants
je tâche de voir tout ce qui pour­rait me gué­rir
de tout ce qui me contient et de tout ce qui me perd
je tâche de sup­pri­mer toutes les vitesses

qui font de moi un aveugle voyant" (p.62)

 

*

 

"un blanc nébu­leux dans lequel tu te dis­sous ou te perds
fou et imma­cu­lé
telle une page blanche " (p. 111)

 

Déliant le corps et l'âme, la décom­po­si­tion préa­lable à l'ascension, n'est pas sans rap­pe­ler le Grand Œuvre her­mé­tique – solve-coa­gu­la – auquel ramènent les opé­ra­tions dans "Le rouge et le noir" (p.55) où "le rouge se broie dans le noir et le mange" et cet autre poème, le "Le sel du soir", et ses étranges images :

 

"En me cou­chant, j'ai mis mon dia­mant vivant
en hiver d'herbe devant le ser­pent noir
et l'ai ense­ve­li dans le sel du soir –

le dia­mant de la connais­sance exta­tique et de la vie"

 

 

L'opération alchi­mique de dis­so­lu­tion est l'exact pen­dant dans la Tradition chré­tienne, du "pou­voir des clefs", qui délient. Or ces objets abondent dans ce recueil, dont un poème porte le titre de "Cadavres de clefs" (p.91). Objets sacrés et morts aban­don­nés, elles ajoutent le mys­tère à l'énigme :

 

"la clef nous aide à décou­vrir un nombre étrange –
le nombre qui pré­cède zéro (non pas moins un
mais peut-être même un ou un autre nombre sans nom)
de là nous pou­vons écar­ter (et non ouvrir)
la porte tel un hymen – mem­brane démen­tiel­le­ment fine –
et dépo­ser dans le zéro
le degré zéro de notre éva­nes­cence
(de l'évanescence, à savoir de la trans­cen­dance),
le pas que nous por­tions en nous long­temps avant de naître –
depuis le pre­mier clin où le néant a cli­gné

(…)"

 

Clés pour rejoindre nulle part, clés pour dis­pa­raître et renaître, elles per­mettent d'accéder à une autre dimen­sion, imma­té­rielle, à laquelle pré­pare la médi­ta­tion poé­tique, conçue comme une expé­rience de pen­sée, explo­rant – appri­voi­sant – à tra­vers la liber­té du flux des images, l'ultime et incon­nais­sable voyage :

 

"Il y a quelque chose d'archaïque et d'anarchique
dans cette ultime dis­pa­ri­tion

une dou­leur de toutes les nuits –
un cri de l'essence du noc­turne
le zéro lui-même pâlis­sant – écho de l'extinction –

rien ensuite – uni­que­ment le néant – l'homme res­ti­tué"

 

 

Dans un monde deve­nu "théâtre d'ombres" (titre du poème p.47) celles-ci se libèrent des corps enfin trans­pa­rents, elles se libèrent dans un monde d'asphalte (la matière noire de l'œuvre au noir?) où il reste au poète-Personne , qui n'a vécu le voyage qu'en pen­sée, à écrire des livres de sépa­ra­tion :

 

"Personne se cher­chait dans le laby­rinthe –
il n'avait pas d'ombre
il ne pou­vait pas deve­nir trans­pa­rent – et les anges
de la mort de cris­tal ne le connais­saient pas
pour l'instant rien ne col­lait dans sa che­ve­lure de pen­sées
c'était là toute sa science : la nuit, se rem­plir d'encre
et écrire des livres d'asphalte – à savoir,

bien enten­du, des livres de sépa­ra­tion,
des livres de sépa­ra­tion qui res­sem­blaient beau­coup
à des films de sable,
main­te­nant que le jeu était ter­mi­né

et tous les sub­ter­fuges avaient enfin été décol­lés"

 

 

*

 

Qu'à la lec­ture de ces notes, on ne se méprenne pas sur cette poé­sie : rien d'aride, ou de docte – l'humour et la déri­sion même ont aus­si ont leur part dans cette très moderne et com­plexe médi­ta­tion, qui par exemple décrit ain­si le monde :

 

"je ne com­prends pas ce que je fais encore ici et là
ici ou là toutes les choses souffrent de caries –

toutes les soli­tudes sont cariées
mais les den­tistes, hélas !

sont cariés eux aussi"(p. 66)

 

Pour peu qu'il accepte de poser que "l'inconscient char­gé d'un guet tra­gique est plus vrai /​que le conscient creu­sé par des lois /​le conscient n'est après tout qu'une conven­tion", la har­diesse et la force des images entraî­ne­ront le lec­teur à par­ta­ger l'expérience para­doxale de ces méta­mor­phoses jaillis­santes : intré­pide et ins­pi­ré, il se peut qu'il avance aus­si à la ren­contre d'une idéale fleur de poé­sie, comme celle de Novalis :

 

"Je tiens dans la main un pis­sen­lit bleu – incon­nu
qui me regarde len­te­ment et pen­sif

(…)

Le pis­sen­lit bleu est un navire sur lequel
je navigue – empe­reur d'un empire de pen­sées –

por­té par la brise au cré­pus­cule,
je me change en dieu aux pas d'automne
enve­lop­pé de décep­tion

(…)

tenant à la main mon sceptre bleu et magique
le sceptre qui me regarde et me pense
alors qu'à mon tour, le regar­dant, je ne peux me résoudre :

lequel de nous deux rêve de l'autre ?" (p.45)

 

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notes :

 

1 – Ascension et hypo­stases ini­tia­tiques de l'âme, Actes du Colloque International d'histoire des reli­gions „Psychanodia“, 2006

2 – Des poèmes d'Ara Alexandre Shishmanian sont parus en fran­çais sur le site de Francopolis, dans la Gazette de la Lucarne des écri­vains (n° 55), sur le site Poésie pour tous de Pedro Vianna, et récem­ment, dans l'anthologie L'éveil du myo­so­tis édi­tée par Jean-Piere Béchu et Marguerite Chamon.

3 – Ils pro­viennent d'un volume ori­gi­nal, paru en Roumanie, en 2012, sous le titre Nestiute I, soit en fran­çais Méconnues I, aux édi­tions Ramuri.

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017