Poèmes

1 – Anaphore ceps (extrait de "rats taupiers", éditions des Vanneaux, 2016)

 

 

 

Ce n’est pas parce que
je t’aime que je ploie
Ce n’est pas parce que
je te parle que je te dis
Ce n’est pas parce que
je t’écris que tu me lies
Ce n’est pas parce que
j’ai fui que la course est finie
Ce n’est pas parce que
tu es beau que je veux te ressembler
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus là que je ne t’attends plus.
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus là que je t’aimerai toujours
Ce n’est pas parce que
tu n’es pas reconnu que je ne te vois pas
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus le sourire que je veux pleurer
Ce n’est pas parce que
l’avenir s’est ouvert que je veux te refermer
Ce n’est pas parce que
tu es squelette que je ne suis plus de ta chair
Ce n’est pas parce que
le vent est tombé que tu n’es plus bourrasque
Ce n’est pas parce que 
tu te tais à jamais que je ne peux plus te parler
Ce n’est pas parce que
le regret est prégnant que je te trouve poignant
Ce n’est pas parce que
tu es oublié de tous que je ne me souviens pas
Ce n’est pas parce que
les images sont perdues qu’elles n’existent pas
Ce n’est pas parce que
le chemin fut caillouteux que je te veux heureux
Ce n’est pas parce que
je fume que tu dois arrêter de tirer sur tes sèches
Ce n’est pas parce que
ta tombe est sombre que tu n’es plus ma lumière
Ce n’est pas parce qu’
elle ne t’a plus supplié qu’elle ne t’a jamais aimé
Ce n’est pas parce que
je n’ai jamais su dire que je ne te sauverais jamais
Ce n’est pas parce que
la violence de ta fuite est lointaine qu’elle est oubliée
Ce n’est pas parce que
ton âge est un butoir que je ne t’espère pas chaque soir
Ce n’est pas parce que
tout le monde dit que tu ne reviendras pas que j’y crois
Ce n’est pas parce que
tes yeux sont plongés dans le noir que tu ne me voies pas
Ce n’est pas parce que
le souffre ne s’enflamme plus que mes yeux ne piquent plus
Ce n’est pas parce que
je viens vers toi trop tard qu’il est trop tôt pour que tu reviennes
Ce n’est pas parce que
je gronde le dedans d’être en mélasse que je ne vis pas tes meilleures heures
Ce n’est pas parce que
les rats taupiers ont eu ta peau fanée que je ne mettrai plus la main dans le seau

 

 

 

 

 

2 – Jour d’ogresse en ciel bas

 

 

 

Je ne me résous pas à tirer les rideaux, pas plus qu’à baisser le volet automatique qui n’est plus vraiment automatique depuis qu’au printemps, il s’est bloqué me laissant par une journée ensoleillée dans le noir total. J’ai réussi à le remonter à force de pression sur l’interrupteur, celui du haut, celui du bas, à triturer les pulsions électriques pour qu’il se lève à nouveau et laisse entrer le jour. Depuis, il est relevé, jour et nuit, laissant la fenêtre ouverte au soleil, aux nuages, aux vents en bourrasque et à la pluie qui gifle la vitre.

Des gifles grosses comme aujourd’hui, jour d’ogresse en ciel bas. La mer ne se démonte pas, elle aboie et crache son eau en gros mollards clairs. Chaque vague se ramasse sous son petit nuage, le fait grossir et maintenant, il se la pète en éclair, fier comme un cumulonimbus. Fissure dans le temps, la foudre et l’obscur se roulent des pelles juste devant ma fenêtre et dans un gris mousseux, s’enroulent jusqu’à pâmoison. Ils vont finir par s’éclater et toucher le septième sans aucun autre ascenseur que ma joie à les regarder s’ébattre.

L’eau de leurs galipettes pénètre sous le seuil. La fenêtre transpire la sueur de leur bagatelle et vient jusqu’à mes pieds souiller le tapis du salon. J’ai l’orteil humide et l’oeil aux aguets, petit voyeur de ciel. Ciel qui se cache, s’apaise un instant comme pour me dire : « Regarde ce que je te prépare. Fais péter l’œilleton, je t’envoies du Cinémascope ». Et ça repart en grand coït, ça secoue le dedans, bouche collée à la vitre et corps-à-corps céleste.

Je ne me résous pas à tirer les rideaux. Le volet est grippé. Je n’ai pas assez d’huile de coude pour le réparer et j’aime beaucoup trop que les amoureux se glissent en limon dans mon salon.

 

 

 

 

 

3 – J’ai

 

 

 

J’ai. Moi. J’ai. Dans la bouche ce jet, cet entrefilet à siffler. J’ai. Dans l’intention, dans l’expression ce qui est moi. Moi et ma colère douce, ma colère et moi brute. La rue en exutoire.

J’ai. Moi. J’ai. Comme le joueur de rugby qui avertit l’équipe qu’il va attraper la balle en train de tomber. J’ai ! J’ai ! Dans un grand cri, un grand saut. Le regard, la trajectoire. Le joueur sait. Je sais aussi. J’ai. Je vais la choper. Elle est à moi. La balle qui tombe. La vie qui chute.

J’ai. Moi. J’ai. Cette vista. La vista de la vie ici-bas. J’ai sur la bouche ce « J’ai ». Toujours. Ce petit pincement de lèvres, yeux plissés et nez furet. J’ai. Suis prête à pester de tout, même à crier des mots doux. J’ai. De l’amour plein les joues qui ne demande qu’à gronder la rue et mettre le monde à genoux.

J’ai. Moi. J’ai. Le savoir de chez moi. Ce qui est bien, ce qui est mal. J’ai toujours un « putain » pour finir mes phrases. L’injure aimable et le cœur fragile. J’ai. Le passant comme ami, a priori. Mais méfie ! Le poing sur les hanches, l’oeil qui cause et la répartie avertie. J’ai. Ma rue et le verbe haut. J’ai. Mon ici béant.

J’ai. Moi. J’ai. Là, là au creux de mon corps, la grâce des mordus. C’est moi qui ai, qui suis, qui sais et c’est moi qui aime. Point.

 

 

 

 

 

4 – Par le hublot

 

 

 

Déplacement de l’intime, dans le tambour, remuent mes peaux textiles. Elles jouent dans l’eau savonneuse, font des bulles, s’enroulent entre elles. Unique endroit où elles se côtoient, se mélangent. Par le hublot, je les vois. Etrange lucarne vitrée, nécessité absurde de distinguer le blanc du noir, les couleurs délicates des irréductibles synthétiques. Dans cet œil concave à effet loupe, elles tournent en macro. Je me surprends à surveiller leurs folles culbutes comme si elles allaient disparaître.

Très vite, les rayures colorées du caleçon l’emportent sur le pâle des autres oripeaux. Elles filent autour des chiffons, se mêlent à la toile bleu foncé des pantalons, remontent des manches, descendent des cols de chemises. Et dans l’élan les stries accélèrent et quelques chaussettes déjà orphelines s’accrochent désespérées à l’élastique. Le tambour bourdonne, claque et le baquet décroche une salve de lessive, l’émulsion est totale, mousseuse solution qui submerge les rayures de mes chausses. Dans le hublot, un nuage bouillonnant. La cavalcade continue, un ballottage à droite puis à gauche et c’est le retour au calme : l’eau se change, évacue l’écume blanche, et mon roi caleçon réapparaît rasséréné par sa douche.

Eau claire et douce, puis la machine à nouveau s’emballe, encore plus vite. Les circonvolutions autour du hublot se font immatérielles. Essorage. La force centrifuge creuse un trou dans l’œil et projette violemment mes loques sur les parois. La vitesse est telle que je crois mon linge à jamais perdu, disloqué dans un grand vortex mais soudain, la rotation cesse dans un dernier battement sec. Quelques secondes d’une mobilité soûle où les plus légers titubent sur les plus lourds et puis, le silence…

La lessive est terminée. J’ouvre le hublot sur la chaude toupie et récupère mes peaux affolées. Je ne les reconnais plus. Elles sont toutes racornies dans un amas compact, un corps dégingandé qu’il faudra séparer puis étendre, faire sécher et enfin ranger par affinités.

 

 

 

 

 

5 – Quoique

 

 

 

- Ne te renfrogne pas, ne fais pas la moue, pauvre baltringue.
Ce n’est pas ta peau en carton patte qu’on veut.

Quoique. On en ferait bien des rouleaux de printemps arabe.

C’est nos oripeaux, seule couche avant la mort, que l’on veut sauver.

- Ne hausse pas le menton comme ça, ne fais pas le malin, grand manipulateur.
Ce n’est pas ton renfrognement hautain qui nous excède.

Quoique. On te ferait bien bouffer ton arrogance assaisonnée à l’insurgé.

C’est de nos fiertés dont il s’agit, de nos futures délivrances à culbuter.

- Ne plie pas, non pas de suite, ne fais pas le lâche, bâche d’abord, mâche notre révolte, sale saigneur.
Ce n’est pas ta puissance ou ton argent que l’on lance en épouvantail à la vendetta.

Quoique. On te planterait bien au milieu d’un champ de blé sec, pain dur et eau croupie.

C’est du souffre qui grouille dans ton pantin. L’allumette n’en peut plus de frôler le grattoir.

- Ne te cache pas, ne fais pas l’autruche, grand menteur au tarin enflé.
Ce n’est pas ta stature, ta suffisance, ton pouvoir qui nous font battre pavé.

Quoique. On passerait bien au tamis tes pâtés de tyrannie pour glisser ton cou au plus fin des maillages.

C’est la rue qui te hurle et veut te piquer ton nez entre ses trottoirs,  gros clown dégingandé.

- Ne nous pousse pas plus loin, ne réprime plus nos rêves, solitaire dictateur.
Ce n’est pas toi qui nous révoltes, nous démontes ou nous sors de nos gonds.

Quoique. On t’engoncerait bien dans ton palais, serré dans tes dorures en poignards acérés.

C’est de l’oppression sous nos masques qui nous ronge dans le dedans du dedans.

- Tu vois. Tu ne comprends rien.

 

 

 

 

 

6 – Moi la poésie, je ne sais ce que c’est

 

 

 

Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est. Si c’est de l’offrande à mon esprit ou si elle est conçue pour me garnir le cœur. Elle est là, c’est tout. En plein dans ma vie, une présence qui vient chaque matin dans mes yeux s’invertir. Invertir car elle dénonce le reste. Ce reste qui pollue, ce reste qui pleut sur les joues et grêle les intestins. Ça tord dans le dedans et la poésie est le remède à cette inéquation que c'est que d’exister.

Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est. Je n’ai pas les bras pour la porter, ni l’intellect pour la juger. Je ne suis pas un puriste, ni un frimeur de la rime. La scansion n’est pas attention mais musique qui me meut. Je prends du Char ou du Miron au petit-déjeuner, du Malek Haddad entre les dents pour le goûter, les trempe dans le café sans les leurrer et j’ai le goût sucré des mots pour la journée. Elle me rend suffisamment existant et animé pour aimer la vie.

Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est. Elle traverse les interstices, se colle à mes synapses pour faire danser quelques renoncules en bulles dans mon cerveau. Le corps fleuri comme un gardénia au printemps, je prends la journée dans un sourire ou dans un fracas. Car du sourire se tire le beau à afficher et dans le chaos d’un Char ou la noirceur d’un Chessex, se crée le décalage entre l’être vivant que je suis et celui que je voudrais être mort. Elle porte mon visage haut de la douleur en héritage comme de la beauté des sauts de mots légers.

Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est. Elle me le rend bien. Elle ne sait pas qui je suis. Je ne suis qu’une paire d’yeux posée sur elle, une attention à la faire vivre. Elle, ne me voit pas. Rien de moi n’est poésie. Tout à faire pour le devenir. Je ne suis pas poète, elle le sait bien, elle qui tient en peu de vers toute la tension de mon corps et du monde qui le porte.