Chroniques du bel aujourd’hui (6)

Le poème peut-il être un outil de politique et de combat ? La question ainsi posée définit, d’après moi, l’essence même du langage poétique qui raisonne (et résonne) dans toutes les langues du monde. La poésie, comme la prose, doit être envisagée comme un outil qui dévoile l’immonde et fonde un contre-monde. Car enfin, depuis le temps que la fabrique tourne à vide, que le château de carte s’écroule, que c’est la lutte de chacun contre tous, de chacun contre lui-même… On devrait être alerté. Il ne s’agit pas, pour autant, de croiser le fer avec le mal socialisé, avec le propagandiste et le propagandé, avec ceux qui vendent de l’avenir ou du passé, mais de tenir à distance tout ce qui fait société, communauté, promiscuité.

Le moderne est au commande d’un monde enfantin et mercantile, d’où l’inflation d’artistes performer qui s’empressent de monter sur le pressoir du bourg, le visage barbouillé de lie de vin, pour y jouer des farces. La parole scellée, qui alimente le spectacle généralisé, troque alors une amphore de vin contre un contrat. Ainsi, le poète ne paie plus sa dette, refuse d’être soumis aux lois du langage. Le voilà assis, universitaire et/ou journaliste (autrement dit menteur professionnel), progressiste bien entendu, insatisfait (l’insatisfaction n’est-elle pas devenue une marchandise ?) et attentif à la lutte des places (indifférent à celle des classes). La confrérie littéraire, en temps de détresse, semble préoccupée par le lien social et par sa propre trésorerie.

Je suis issu d’une famille nombreuse : Baudelaire, Léon Bloy, Péguy, Bernanos, Pasolini, Louis Calaferte… Je cite ceux-là, à dessein. Voilà des témoins qui ne s’embarquent pas dans la nef des fous, bouche béante et langue vide. Ce ne sont pas des nourrissons en addiction qui fabriquent du même. Ils n’engraissent pas les simulacres, ni le scoutisme planétaire. Tous, hérétiques, jettent leur corps dans la lutte, tracent une sémiologie de la réalité, traquent les signes névrotiques de leur époque et opposent leur propre parole à celle de l’opinion. Insaisissables, sans tutelle, réfractaires, ils ferraillent contre les dieux fétiches, ceux de la technique et du libre marché. Peu de chance de les entendre aboyer avec la meute et suivre les cortèges des milices du Bien. Ils sont anarchistes, anarchistes chrétiens pour la plupart, athées sociaux sans aucun doute. Ils déjouent le bon sens, les progrès de l’Histoire, ils se dégagent de la littérature comme supplément d’âme pour nouer un rapport charnel avec la vérité. Ils m’ont appris à contempler le négatif bien en face et à me défaire de la faune des croyances et des illusions.  

Quelque chose de l’esprit a été censurée et effacée au profit d’une psychologie vide de divin et saturée de divans. J’écris, en étant exposé au monde, et je ne peux me définir qu’en terme de contre-identification. Mais comment combattre entre transe et désespoir, manie et dépression, exaltation du négatif et culture de mort, dans un monde qui espère contre Dieu ? Comment échapper à tous les modernes qui ne se prosternent que devant eux-mêmes, aux relents d’abattoir des diverses communautés humaines, aux crimes organisés et à la rotation des stocks humains (trafics d’organes, famines organisées, guerres encouragées…) ? Comment penser l’impensé social, la mode du compassionnel, les pathologies de la relation ? Le poème justement.

 

Perfection

(extrait)

 

Les fins mesurables et utilitaires

Le conformisme des progressistes

La foule du ressentiment

La bafouille de l’engagement

La prêtraille festive

Le mécénat maternel

Les plaintes les ressentiments les embarras collectifs

&

L’homme normalisé

Les esclaves de la nécessité

Les damnés

La loi des majorités

 

Pardonnez-moi si je fais retour & si je rends hommage

 

Aux rituels anciens

Aux chevaliers mystiques

 

Aux veillées d’armes

Aux armes & aux lettres

Aux dormants pleins d’images

A ceux qui sortent vivants de la mort

A la patience & à la contemplation

A l’épée d’argent à poignée d’or

Au geste vers le ciel de l’église de pierres

A la houle & au souffle chaud de l’âne & du bœuf sur le berceau de paille

Aux sans-patries du temps

Aux rois et au peuple de France

Au moyen-âge des cathédrales

Au Christ tout neuf

A saint Benoît père spirituel

A Virgile père séculier

Aux âmes gorgées de beauté

Aux chants qui montent dans les voûtes

Aux vergers & aux potagers

Aux figuiers oliviers amandiers pistachiers

A la tradition & à la transmission

A la trace & à la grâce

A la source & à la souche

Aux rebelles qui vivent cachés & gouttent le souffle d’un monde jamais perdu

Aux promeneurs & aux arpenteurs

Aux pèlerins & aux fantassins

Aux putains qui purgent Salomon

Aux piétinés affligés accablés

Aux bêtes de cirque

A la parade muette sur les eaux calmes de la solitude

A la pauvreté chrétienne

Au J de Jésus & de joie

Aux bibles vivantes dans les échoppes

A la fragile campagne

Aux ruisseaux & aux roches couvertes de mousse

Aux graines & aux bourgeons

Aux paysans & aux bergers

Aux traceurs d’épure

Aux tailleurs de pierre

Aux maçons & aux maîtres compagnons

Aux charpentiers & aux sculpteurs

Aux pêcheurs & aux laboureurs

A l’écuyer jetant sur son épaule l’épée à clous d’argent

Au mépris absolu pour l’opinion publique

A l’absence de tout drapeau

Aux vérités invérifiables

A ceux qui méprisent hantise sottise exil de tous les signes

Aux visionnaires qui tournent le dos à l’avenir

A l’innocence du devenir

A Deborah l’abeille

A la flamme d’une bougie balayant les dernières traces du monde

A l’ânesse de Balaam le magicien

A la beauté d’Esther & de Judith

Aux armées de Constantin

Aux visions d’Anne-Catherine Emmerich

A la vie bouleversée d’Etty Hillesum

A la parole infaillible du pape

A la présence de Dieu qui est une absence

A l’absence de Dieu qui est une présence

Au portier du ciel

Au Verbe qui produit le monde

A l’égaré qui s’abîme en prières

A Marc Chagall & à la résurrection de Sarah

A la parole adamique

A la conversion d’un regard

Au déplacement d’une parole sur le sable

A la femme douce qui donne sa bouche

Au scintillant au furtif à l’affranchi des limites

Aux livres qui brûlent sous le regard

Aux anarchistes de Dieu

A l’anarchie plus le roi

A la folie de la Croix

A l’éponge qui efface le tableau

Au gyrovague qui se jette sur le chemin

A la grâce des petites choses

A la gerbe d’orge qui tournoie à l’orient de l’autel

A la veuve & à l’orpheline

A ceux qui n’engagent qu’eux-mêmes

A l’ordre sans le pouvoir

Aux océans quand ils se déchaînent soudainement

Aux bijoux aux doigts des vagues

Aux cortèges de nuages

A la clarté imprévisible & brutale de l’éveil

Au soleil ébloui d’herbes & de fleurs

Aux fenêtres qui restent ouvertes tout l’été

Aux quais bondés de neige

Aux anges de lumière tombant frappés à genoux

Aux faibles murmures des fontaines

A la légèreté des papillons

Aux bêtes qui traversent lentement les jardins

Aux plis des corsages

A l’esprit à la chair & au plaisir

Au mauve accentué autour du tilleul

Aux sillages des oiseaux vers le sud

A la permanence des fleuves

A la rose qui s’incline vers le cœur

A la royauté de race

Aux vivants & aux morts qui nous attendent

Au chant de l’affirmation

A l’affirmation plus lumineuse que toute preuve.

 

Le poème Perfection conclue, dans une autre version, le recueil Au commencement des douleurs (Editions de Corlevour).