Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France (1). Réponses de Basarab Nicolescu

 

1 - Recours au Poème affirme l’idée d’une poésie conçue comme action politique et méta-poétique révolutionnaire : et vous ? (vous pouvez, il va sans dire, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens diamétralement opposé au nôtre)

Je suis convaincu que, plus forte que les cyclones, les tornades, les déluges, les épidémies ou les innombrables bombes, l'insurrection poétique va balayer un jour la Terre, au nom des droits de l'homme cosmique, comme une aveuglante lumière de l'amour. La seule subversion qui peut faire éclater ce monde, envahi par une nouvelle barbarie et au bord de son autodestruction, est la subversion poétique. La poésie est la suprême connaissance. Les sciences décrivent la mécanique de l'univers, tandis que la poésie révèle sa dynamique secrète. La matière poétique est l'énergie de l'unité cosmique. Les poètes sont les chercheurs du Tiers Caché, ce tiers irréductible qui se situe entre le sujet et l’objet. Entre révélation et révolution il n'y a qu'un pas - celui du Tiers Caché. C'est pourquoi toute révolution non fondée sur une révélation est meurtrière. La rigueur de l'esprit poétique est infiniment plus grande que la rigueur de l'esprit mathématique. Il serait plus juste d'appeler "science exacte" la recherche du Tiers Caché et "science humaine" la mathématique. La poésie est, pour moi, l'ouverture du langage vers le Grand Jeu de dés du Grand Indéterminé.

La révolution sociale a déjà été expérimentée au cours du XXe siècle et ses résultats ont été catastrophiques. L'homme nouveau n'était qu'un homme creux et triste. Quels que soient les aménagements cosmétiques que le concept de "révolution sociale" ne tardera de subir dans l'avenir, ils ne pourront pas effacer de notre mémoire collective ce qui a été effectivement expérimenté. Pour trouver notre propre place dans ce monde il faut que de nouveaux liens sociaux, durables, puissent être trouvés. De nouveaux liens sociaux pourront être découverts par la recherche de passerelles poétiques, à la fois entre les différents domaines de la connaissance et entre les différents êtres composant une collectivité, car l'espace extérieur et l'espace intérieur sont deux facettes d'un seul et même monde. Le mot "révolution" n'est pas vidé de son sens par l'échec de la révolution sociale. La révolution aujourd'hui ne peut être qu'une révolution de l'intelligence, transformant notre vie individuelle et sociale en un acte esthétique autant qu'éthique, l'acte de dévoilement de la dimension poétique de l'existence. Une volonté politique efficace ne peut être, de nos jours, qu'une volonté poétique. Ceci peut apparaître comme une proposition paradoxale et provocatrice dans un monde animé par le souci exclusif de l'efficacité pour l'efficacité, où la concurrence est sans pitié, où la confrontation violente est permanente et où le nombre d'exclus du festin de la consommation et de la connaissance ne cessera d'augmenter. D'exclusion en exclusion, nous finirons par exclure notre propre existence de la surface de cette Terre. "Poétique" vient du mot grec poiein qui signifiait "faire". Faire, aujourd'hui, signifie la conciliation des contradictoires, la réunification de la masculinité et de la féminité du monde.

 

 

2 - « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Cette affirmation de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Tout à fait.

Il y a un danger, pour la première fois dans l'histoire,  de l'extinction de l'espèce humaine. « Anthropocène » est un néologisme désignant une nouvelle ère géologique, caractérisée en ce que l'espèce humaine est la force dominante géophysique de notre planète par rapport aux forces géologiques naturelles. La survie de l'espèce humaine est, pour un bon nombre de scientifiques et de philosophes (dont je fais partie), le problème le plus important de notre époque. Cette conviction scientifique (et non pas idéologique) peut paraître surprenante, car les gouvernements et les organisations internationales ne semblent pas être conscients de ce danger (même s‘ils ont été avertis par des scientifiques de grande renommée) et 99,99% des habitants de la terre ignorent que notre civilisation disparaîtra de la surface de la terre en quelques siècles, et non pas dans un milliard d'années. Le mot « anthropocène » lui-même est presque inconnu pour des gens pourtant cultivés. Clive Hamilton écrit dans son livre Requiem pour une espèce : « il est difficile d'accepter l'idée que les êtres humains puissent modifier la composition de l'atmosphère terrestre au point de compromettre leur propre civilisation, voire l’existence même de leur espèce »[1]. On peut prévoir que l'élévation du niveau des mers sera de plusieurs mètres au cours de ce siècle et que la dissolution totale des glaces de l'Arctique aura lieu en une ou deux décennies. On peut même prédire que la glace sur la planète disparaîtra dans plusieurs siècles, ce qui conduira à l'élévation du niveau de la mer d'environ 70 mètres. Des phénomènes inattendus se produiront : les animaux domestiques vont se transformer en animaux sauvages et les plantes cultivées disparaîtront. Les conséquences sur la sécurité des nations seront énormes: des vagues de réfugiés en provenance de pays défavorisés vont émigrer vers les pays à un climat favorable, ce qui provoquera un conflit sans précédent. Les organisations internationales ne sont pas préparées à faire face à une telle situation: elles ne sont pas concernées par la sécurité de la planète.

La perspective d’un changement climatique montre que les certitudes du siècle des Lumières et de la modernité seront sérieusement remises en question. Une chose est certaine: dans l'ère de l’anthropocène, l'ancienne et persistante distinction radicale entre la nature et la culture n'est plus valable. La culture change la nature. La profanation de la nature atteindra ainsi son apogée.

Comment cette terrible catastrophe pourrait-elle être évitée ? Aux États-Unis, les politiciens sont convaincus que cela peut être évité par des solutions technologiques et les autorités ont formé plusieurs comités d'experts pour trouver ces solutions. Ainsi est née une nouvelle discipline, aujourd'hui très prospère: la géo-ingénierie ou génie climatique, dont l'objet est de manipuler l'environnement pour contrebalancer le changement climatique causé par l'homme. L'objectif est de transformer la composition chimique de l'atmosphère de sorte que l'homme puisse ajuster à volonté la température de notre planète. Paul Cruzen, prix Nobel de chimie, a proposé en 2006 d'introduire des aérosols dans l'atmosphère pour refléter la lumière du soleil. Cette suggestion a ouvert une piste de recherche soutenue par de prestigieuses institutions comme l'Académie Nationale des Sciences aux États-Unis et la Royal Society. L'idée est d'injecter du dioxyde de soufre dans la stratosphère, à une altitude de 10-50 km, les aérosols formés de particules de sulfate pouvant refléter la lumière du soleil. Paul Cruzen remarque, en passant, que le ciel diurne deviendra blanc de façon permanente, sombre perspective sur le plan esthétique. De mon point de vue, ce n’est pas la technologie qui pourra sauver notre espèce, mais l’apparition d’une vision radicalement nouvelle de la réalité. Il ya un besoin évident d'une nouvelle spiritualité compatible avec les spiritualités existantes mais qui pourrait réussir à concilier technoscience et sagesse. Dans ce contexte, je suis convaincu que l’esprit poétique jouera un rôle crucial dans la naissance de cette nouvelle vision de la réalité.

 

 

3 - « Vous pouvez vivre trois jours sans pain ; – sans poésie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poésie à la hauteur de cette pensée de Baudelaire ?

Bien entendu. La poésie est nourriture de notre être intérieur. Sans cette nourriture, nous mourrons. Fantômes de l’inconnu. Machines : assemblages de quarks, protons, neutrons, cellules, neurones. 

 

 

4 - Dans L'école de la poésie, Léo Ferré chante : « La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe (...) A l'école de la poésie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous battez-vous ?

Je n’ai pas le choix : je me bats, pour être en paix avec ma conscience. Et je n’attends aucun résultat, car je ne suis porteur d’aucun message messianique. La maladie de la modernité est le non-étonnement. Les mots, aussi chargés soient-ils, ne nous étonnent plus. Les guerres, les maladies sans nombre ne nous étonnent plus. Même la disparition de la vie sur la Terre ne nous étonne plus. C'est pourquoi le non-étonnement est une maladie mortelle. C’est contre cette maladie que je me bats. La seule armée de la future démocratie universelle sera celle des poètes : ils iront  combattre sur tous les fronts de la guerre sainte, la guerre contre soi-même, contre nos habitudes de pensée, contre le non-étonnement. Je me bats pour l’avènement de la cosmodernité, de la résurrection de la notion de « cosmos ». J’aime bien le mot « poéthique » forgé par Christian Moraru dans son livre Cosmodernism - American Narrative, Late Globalization, and the New Cultural Imaginary[2]. La cosmodernité est un projet plutôt éthique que technologique. L’impératif éthique de la cosmodernité est celui d’ « être ensemble ».

 

 

5 - Une question double, pour terminer : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En prolongement de la belle phrase (détournée) de Bernanos : la poésie, pour quoi faire ?

Comme autrefois les prières des moines, et certainement aujourd’hui encore, la poésie sert à garder l’équilibre du monde.

À mon sens, la poésie a toujours oscillé entre « poésie noire » et « poésie blanche », pour reprendre les célèbres mots de René Daumal. « Le poète blanc – nous dit Daumal – cherche à comprendre sa nature de poète, à s’en libérer et à la faire servir. Le poète noir s’en sert et s’y asservit. » [3]  Le poète blanc essaye d’exprimer « la Chose-à-dire elle-même », pari certes insensé, impossible mais c’est cette impossibilité qui rend le travail du poète intéressant et utile. Il peut ainsi donner un corps, un son, un goût au Tiers Caché, tandis que l’imagination du poète noir se pare de tous les ornements pour faire briller les mensonges sur le Réel.

La distinction transdisciplinaire[4] entre imagination, imaginaire et imaginal me semble nécessaire pour pouvoir comprendre la différence entre la poésie blanche et la poésie noire.

L’imagination est l’activité psychique produisant des images à un seul niveau de Réalité. Elle est donc non-informée sur l’existence des autres niveaux de Réalité et correspond ainsi à une activité fantomatique et tautologique. L’imagination déforme la Réalité par la création d’une réalité parallèle, qui est le résultat du fonctionnement neuronal. C’est le domaine privilégié par le poète noir.

L’imaginaire est l’activité psychique produisant des images par la traversée de deux ou plusieurs niveaux de Réalité. L’inspiration artistique et scientifique est la perception de la respiration solidaire de différents niveaux de Réalité. Les images produites dépassent tout ce que nos organes des sens peuvent concevoir. L’imaginaire est le domaine de passage du poète blanc. En fait, l’imaginaire est un pli du Réel et le Réel – un pli de l’imaginaire. De pli en pli l’homme poétique a été inventé.

L’imaginal est un terme du soufisme iranien, introduit par Henry Corbin pour désigner l’imaginaire vrai, créateur, visionnaire et fondateur[5]. Sans  la vision, le Réel se dissout en un enchaînement infini d’images voilées, déformées, mutilées. L’imaginal désigne le monde médian et médiateur entre le monde intelligible et le monde sensible. Il est le lieu-source de toutes les images non-engendrées par les organes des sens. L’imaginal n’est donc pas une activité psychique productrice d’images. Il est néanmoins accessible au poète accédant à un état trans-psychique, qui permet la contemplation des images sans intermédiaire, face-à-face. Le poète blanc peut ainsi dire «  la Chose-à-dire elle-même ». La poésie devient trans-connaissance, dans la plénitude ternaire de celui ou celle qui regarde (le Sujet), de l’objet regardé (l’Objet) et de la vision qui permet l’existence du regard lui-même (Le Tiers Caché).

Au bout du compte, « chaque fois que l’aube paraît, le mystère est là tout entier. »[6]

 

 

 

 


[1] Clive Hamilton, Requiem pour l'espèce humaine, Presses de Sciences Po, Paris, 2013.

[2] Christian Moraru, Cosmodernism – American Narrative, Late Globalization and the New Cultural Imagination, The University of Michigan Press, Ann Arbor, USA, 2011.

[3] René Daumal, « Poésie noire et poésie blanche », in Les pouvoirs de la parole. Essais et notes, II (1935-1943), Gallimard, Paris, 1972.

[4] Basarab Nicolescu, La transdisciplinarité, manifeste, Rocher, Monaco, 1996.

[5] Henry Corbin, « Mundus imaginalis ou l’imaginaire et l’imaginal » in Face de Dieu, face de l’homme, herméneutique et soufisme, Flammarion, Paris, 1983.

[6] René Daumal, « Poésie noire et poésie blanche », op. cit., p. 108.