Grenier du Bel Amour (5)

Bien sûr, nous connaissions déjà les liens qui avaient uni Francesca Caroutch et François Augiéras.

Bien sûr, nous connaissions déjà tout l’effort de Francesca pour percer les secrets de la Licorne et pour mettre en évidence ce « vide originel » dont nous sommes tous issus.

Mais, derrière ces artifices du savoir, que connaissions-nous réellement ?

Or, voici qu’une partie du « manteau » se lève, et que nous accédons à cette méditation si profonde qui dirige toute une vie.
Lorsque Francesca Caroutch écrit ainsi de François Augiéras (beaucoup trop tôt disparu), que « cet exilé sur terre commençait à devenir l’athée le plus religieux qui se puisse imaginer » ; lorsqu’elle continue quelques lignes plus bas en déclarant de leur couple : « Nous savourions avec délices cette locution médiévale, redécouverte par notre ami surréaliste Andralis : ‘Dieu est l’anagramme du vide’ », on s’aperçoit avec quelle force elle est proche de Suzuki ou de certains hindous dans leur recherche obstinée des « ponts » entre maître Eckhart et la pensée orientale, ou disons tout simplement : comme elle s’approche du cœur noir, du cœur de Ténèbre pourtant ruisselant de Lumière, de ce que, dans notre langage occidental, nous appelons une théologie négative – c’est-à-dire  de la façon dont nous devons bien admettre que, du principe de Tout, nous ne pouvons rien dire,  que nous ne pouvons le définir que selon un « système » de négations (Il n’est pas ceci… Il n’est pas cela), jusqu’à nier la négation elle-même au plus intime d’une expérience vécue, et qu’en définitive, comme l’avançait déjà le pseudo-Denys, nous ne pouvons le suggérer qu’en dépassant toute affirmation et toute négation, dans une percée vers ce que ce dernier dénommait un « Néant suressentiel ».

Mais quel chemin à parcourir sur cette route si exigeante ! Quel chemin d’amour passionné pour cet autre qui a donné sens à notre vie, quelle attention à tout ce qui nous traverse en nous parlant à l’oreille d’un au-delà auquel, en cette existence, nous n’aurons peut-être jamais accès !

« La matière existe-t-elle ? », se demande ainsi Francesca. En répondant à la page suivante (même si elle parle, apparemment,
d’autre chose : « Au royaume de l’Invisible, le dialogue se poursuit, avec mon grand souffle et mon guide. » Et en notant très bientôt, reprenant les vieilles cosmologies des Grecs, des hermétistes d’Alexandrie et de Mani  le Perse– ou, aujourd’hui encore, de l’Ayur-veda : «  Les cascades remontent vers l’éther. »

Pour terminer ce recueil par ces mots sans appel qui le résument tout entier – et qui pourraient être l’étendard de toute la poésie, et de toutes les recherches, me semble-t-il, de Francesca Caroutch : « Pour toi, cete guêpe de lumière, / tracée avec un pinceau de mots. »

Sommes-nous si loin de l’apophatisme du Christianisme oriental, ou de nombre de « déclarations » des maîtres taoïstes ?