Lecture (s)

L’année passée, les éditions de La Lune bleue, emmenées par Lydia Padellec, architecte de très beaux petits objets livres de poésie, donnaient à lire Cloison à coulisse, long poème publié en français et allemand et signé Eva-Maria Berg. Nous apprécions la poésie de Berg depuis les débuts de Recours au poème. On lira ainsi des poèmes de la poète allemande ici :

http://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/eva-maria-berg

Mais aussi une note sur un autre de ses ouvrages :

http://www.recoursaupoeme.fr/critiques/eva-maria-berg-l%E2%80%99absence-quotidienne/matthieu-baumier

Le poème est ici servi par la beauté du papier et de l’objet, ainsi que par les superbes portraits d’Eva Largo, le tout étant tiré à 50 exemplaires. Cela arrive entre vos mains signé du poète, de l’artiste et de l’éditeur. La Lune bleue a le sens du don. Et ce sens est en soi un acte poétique. Le texte est un superbe poème / chant, tendu, à découvrir et à lire. Ainsi :

 

la porte bat
encore avant
de se fermer
et d’enclore
le vent
 

Beau, je vous le disais. A lire en écoutant Philipp Glass, la bande originale de The Hours par exemple.

 

Eva-Maria Berg, Cloison à coulisse, avec des portraits d’Eva Largo, bilingue, éditions de la Lune bleue, 2012.

http://editionslunebleue.com/

 

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Nous avons découvert la poésie spirituellement très ancrée/encrée dans les profondeurs de l’être de Jigmé Thrinlé Gyatso, homme/poème/bouddhiste, par les pages fortes de son recueil précédent, L’oiseau rouge, paru chez le même éditeur. On lira des extraits dans nos pages :

http://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/jigm%C3%A9-thrinl%C3%A9-gyatso

Cette poésie s’écrit dans la vision et la pratique du monde d’un poète lui-même inscrit dans une longue tradition de poètes yogi. Une beauté époustouflante, liée aux vibrations du son spirituel qui irrigue chaque vers. Le poète vient à nous après un long chemin, lequel n’est encore que le début de marches à gravir sans fin. D’ailleurs, en sa préface, Françoise Bonardel, évoque l’importance du lien entre poésie et musique, du moins dans cette voie initiatique. On le dit souvent mais le tout n’est pas de le dire, le tout est que la poésie qui se donne à lire soit musique. Sans quoi mots et vers sont bien creux. Ici, le son devient image. Cela parle en direction, et simultanément depuis, le cœur de la matrice universelle dont nous sommes tous constitués et à laquelle nous appartenons tous, fous qui pensons avoir les pieds accrochés sur un sol / matière quand nous vivons en dedans de ce qui est. Lisant ce recueil, comme le précédent, on pense à la relation poésie / musique évidente dans l’œuvre de Tagore ; on pense aussi, ainsi que le signale F. Bonardel, à l’art du Haïku. Art sur lequel Recours au Poème se penchera bientôt de façon régulière. Ce livre se lit aussi comme un long chant, conduisant son lecteur sur le chemin d’une poésie éveillée, de ce que nous nommons souvent en ces pages : « Poème ». Et ce n’est pas rien, malgré les apparences trompeuses d’un monde illusoirement divisé, ce qui se dit diabolos en latin. On méditera sur ce réel en ressentant la musique des poèmes de Jigmé Thrinlé Gyatso. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

Jigmé Thrinlé Gyatso, Silencieux arpèges, préface de Françoise Bonardel, éditions de l’Astronome, 2013, 80 pages, 9 euros

http://www.editions-astronome.com/f/index.php

 

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Lire Danièle Faugeras dans Recours au Poème :

Ses propres textes poétiques :

http://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/dani%C3%A8le-faugeras

Mais aussi les traductions qu’elle nous donne souvent en tant qu’éditrice et directrice, en compagnie de Pascale Janot, de la belle collection Po&Psy des éditions Eres : Paolo Universo, Porchia, Ritsos… Danièle Faugeras est une poète / passeur, ce qui, de notre point de vue, vaut définition, en partie, de la poésie, laquelle ne nous semble ni sérieuse ni possible sans générosité, ce fondement de l’amitié. La générosité de Danièle Faugeras est chose plus rare qu’on ne le pense en terres de poésie, ce qui conduit tout de même à se demander si certaines de ces terres sont réellement « de poésie ». La poésie, c’est un état vivant en l’être. Cela n’admet pas les petites médiocrités humaines.

On poursuivra la lecture avec ces Murs, accompagnés de dessins de Magali Latil. Les murs de Danièle Faugeras sont des poèmes / fulgurances,  architecturés en simplicité, comme les pierres d’angle d’une bâtisse.

 

à toute épreuve
ancrée
par voie d’informe
                         la pierre

 

et cela forme la « face cachée » du « vent » comme de ce qui apparaît au-delà du « changement de plan ». C’est un silence qui se dresse, nous dit la poète, et ce silence est justement ce qui offre le chant. Un chant qui prend/donne forme. Un recueil à découvrir.    

 

Danièle Faugeras, Murs, dessins de Magali Latil, propos 2 éditions, 2010 40 pages.

http://www.propos2editions.net/

 

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La collection Poésie des éditions La passe du vent, coordonnée par le poète/éditeur Thierry Renard, s’installe tranquillement dans le paysage poétique contemporain, avec son format, ses choix et sa manière personnelle (chaque recueil est ponctué d’un éclairant entretien avec le poète édité). Parmi les récentes parutions, cet ensemble du poète roumain Dinu Flamand, préfacé par Jean-Pierre Siméon. Né en 1947 en Transylvanie, le poète a participé à l’une des importantes aventures littéraires roumaines de la fin du siècle passé, la revue Equinoxe. Editeur, critique, poète, il a construit une œuvre parfois considérée comme polémique par le pouvoir des lendemains qui chantaient, celui de Ceaucescu. Ses poèmes ont alors souvent été censurés et amputés. Et le poète a dû s’exiler. Flamand connait bien la France. Il a vécu ici, après avoir demandé l’asile politique, et a longtemps travaillé pour Radio France internationale, avant de retourner vivre en Roumanie en 2011. Dans sa préface, Siméon évoque à juste titre la poésie/cri de Dinu Flamand, un cri qui est aussi celui de Munch, cri « d’effroi métaphysique et d’effarement devant la sourde et impitoyable violence des faits, ceux d’une existence, ceux de l’histoire ». Une poésie qui vit dans ce fait : « nous sommes des êtres impossibles ». Les mots sont ceux de Siméon. Une poésie lucide, née en un homme poète ayant vécu, vraiment vécu, et dont les mots proviennent des ressentis de la chair. Pas d’élucubrations vagues ou de barricades imaginaires. On sent tout de suite cela dans la poésie de Flamand, comme dans celles d’autres poètes de l’Est de l’Europe aujourd’hui (ainsi Damir Sodan ou Tomica Bajsic, dont on peut lire des poèmes dans Recours au Poème). Dinu Flamand vient d’un monde totalitaire en partie inimaginable pour des yeux occidentaux tant il fut ubuesque, un monde où la folie de quelques hommes était devenue la norme quotidienne. On lira les carnets personnels d’Eléna Ceaucescu pour s’en convaincre, une lecture qui marque une existence.

Dinu Flamand :

 

tôt le matin le silence de la nuit
les cendres du temps à la fenêtre   

Dinu Flamand, Inattention de l’attention, traduit du roumain par Ana Alexandra Flamind, préface de Jean-Pierre Siméon, La passe du vent, collection Poésie, 2013, 130 pages, 10 euros

http://www.lapasseduvent.com/