Lecture(s)

 

Albane Gellé publie un nouveau recueil chez Cheyne, après Je te nous aime. C’est une voix récente, la poète est née en 1971, même si plusieurs de ses recueils on été édités par des éditeurs de qualité, Brémond ou Inventaire/Invention par exemple. Avec Si je suis de ce monde, Gellé publie un ensemble de poèmes commençant tous par le verbe « tenir », des poèmes liés à une exposition… tenue à Valenciennes dans l’hiver 2011/2012. L’ensemble se lit bien entendu hors de toute nécessité de connaître les œuvres alors exposées. Ce livre fort commence par ce qui pourrait être une sorte de « définition » d’une certaine poésie :

 

Tenir journal de ses jours
combats livrés ou siestes
sable de rivière noter bruis-
sements agitations en dehors
de la maison inventorier les
nuits sans lune tous les
étourdissements debout.

 

Tenir ou le lien même entre le poète et le poème. Le lien, le lieu : le bord même, permanent, du précipice : « Tenir le calme contre vulgaires et assassines forces (…) ». La poésie d’Albane Gellé conte une histoire, celle de la tension qui est vie/poème. Le « tenir » qui entame chacun des poèmes s’entend souvent comme un « tenir face ». La répétition fait force, on se prend à vouloir entendre une lecture orale de ce livre, de cette tension qui en forme l’architecture.

 

Albane Gellé, Si je suis de ce monde, Cheyne, 2012, 60 pages, 16 euros.

 

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Baglin, c’est une voix. On est comme aspirée dans le volume, si je puis dire, à la lecture de cet Alcool des vents. Dès le premier texte, le poète montre ce que peut être un fondement de l’état poétique de l’être (humain) :

 

  Tout compte fait, si je devais rendre grâce ce
serait à des riens.
   De l’anodin qui compte pour zéro dans les
colonnes et pèse pourtant dans la balance.
   Des paysages et des passants qui ne figurent
qu’au désordre du jour,
   un peu de violon dans les fils télégraphiques
pour faire chanter une route d’hiver.
   Quelque bar où la solitude devient acceptable
dans le brouhaha des scintilements,
   de ces endroits propres et bien éclairés où l’on
pourrait tenir la nuit
   quand le chiffon du serveur a libéré sur le
formica d’une table l’espace de votre séjour très
   provisoire.

 

Ce recueil est une réédition, sa première parution ayant eu lieu au Cherche-Midi. Le poète a de nombreux livres derrière lui, parus à La Table Ronde, chez l’Age d’Homme ou à l’Atelier du Gué. Ses premiers textes ont été édités chez Chambelland au milieu des années 70. Certains ont aussi paru dans d’excellentes revues, comme Friches, la NRF, Lieux d’être ou Les Hommes sans épaules.

En le lisant, on approche là aussi de ce qui fonde le lieu commun entre l’être poète et le poète, un espace invisible et cependant prégnant. Et cet espace est en même temps un instant, l’approchant le poète ne se brûle pas les ailes, il sent plutôt une sorte d’ivresse, comme sous l’effet de l’alcool. La poésie ou l’alcool des vents. Cette conscience inconsciente d’une réalité de l’instant présent semble acte anodin à nombre de nos contemporains/hommes pressés et persuadés de courir sans cesse après des « choses qui comptent ». Balivernes. Être égaré dans l’immédiateté et ne pas le savoir ne légitime aucune prétention à une quelconque connaissance. En tout cas, pas à la connaissance profonde – celle qui nous vient des entrailles des origines de l’homme et que nous nommons, avec Michel Baglin, poésie. Le poète sait l’importance essentielle de chaque brin de présent.

 

Michel Baglin, L’Alcool des vents, éditions Rhubarbe, collection Texture, 2010, 106 pages, 15 euros.

Depuis des années, Baglin anime un excellent lieu de poésie 
http://revue-texture.fr/
ainsi que ce blog 
http://baglinmichel.over-blog.com/

[On lira des poèmes de Michel Baglin dans Recours au Poème, onglet « poésies »]

 

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Découvrir l’atelier de Frédéric Wandelère est un bonheur de lecture. Sa compagnie capricieuse est un recueil composé de différents ensembles, certains déjà parus par ailleurs, ainsi Le Dilettante (CIPM Marseille). Wandelère est un auteur habitué de La Dogana, éditeur de talent situé en Suisse qui publie aussi, entre autres, Jaccottet ou Lemaire. Tout cela parle à Recours au Poème. On est saisi d’emblée par la puissance d’évocation de cette poésie, pourtant toute en simplicité apparente, du moins en ce qui concerne ses thèmes :

 

J’ai vu de grandes baleines, avec mon père ;
C’était l’époque où elles voyageaient encore
De ville en ville certes empaillées
Et protégées des regards à moins de cinquante
Centimes, mais dignes bien qu’impuissantes
Dans des remorques de foire pérégrinant
Avec des marins d’opérette
Sur les routes du continent

 

On croise là des images surprenantes, lesquelles confirment les visions de Paz, pour qui justement la poésie est image avant tout. Nous sommes souvent dans le quotidien, décalé parfois, et en même temps dans le souffle des mythes. Il y a là quelque chose de la réunion des contradictoires apparents. Ainsi, quand Wandelère parle d’un papillon :

 

Même ses ailes au bout du compte
Lui pèsent quand je le relève
De mes mains. La route s’enlève
Pour notre convoi, et je monte

 

On arpente rues et librairies, on croise de petits animaux, et l’on demeure ancré dans l’essentiel. Et cela se passe parfois loin de l’Europe. Une poésie forte qui nous conduit sur les traverses de la mort, dans l’intérieur géographique de nos vies. La Dogana est un bien bel éditeur.

 

Frédéric Wandelère, La Compagnie capricieuse, La Dogana, 2012, 110 pages, 20 euros.

 

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Comédien, metteur en scène, Yves Gasc est aussi poète. Un poète longtemps demeuré silencieux, jusqu’à ce que l’absence prolongée de l’être aimé le conduise à composer « cinquante poèmes secrets » sous le titre de Soleil de minuit :

 

Soleil de midi soleil de minuit

Pénible poids du temps
sur l’heure exténuée

Je m’arrime à tes bords
tu te hisses jusqu’à ma soif

Lève la voile au vent
quand le ciel s’époumone

Absence   silence
seule geint la vague du désir

Je te regarde sans te voir

 

Les poèmes de cette absence s’imposent à Gasc comme le ferait une douloureuse initiation. Face à face avec l’amour une fois qu’il n'est plus entièrement présent, un face à face avec ce qui compte finalement. Cela pose interrogation sur ce qui est important dans le quotidien, dans la vie concrète autant que dans la vie intérieure. Survient alors une certaine colère contre les fracas imbéciles de ce monde trop souvent concentré sur des immédiatetés illusoires.

 

Yves Gasc, Soleil de minuit, Librairie-Galerie-Racine, 2010, 60 pages, sans prix.

 

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Depuis Lyon, l’éditeur Jacques André réunit progressivement une partie de la fine fleur de la poésie française contemporaine. Il en va ainsi de Bernard Grasset, publiant là ses feuillages. Des poèmes écrits entre 2000 et 2002. Ce livre est une bâtisse, dont Grasset dit : « L’architecture de feuillages repose sur un parallélisme, un contrepoint entre l’enfance, la mémoire de ses paysages intérieurs et extérieurs, et le pays biblique, lieu de la plus lointaine mémoire humaine. » De l’entrechoc des mémoires naît ce feuillage. Et Grasset en appelle à l’Amour, au sens de Jean de La Croix (« Nous avons rencontré l’Amour et nous y avons cru »). C’est un appel charnel, situé entre la contemplation de la nature/vie et l’abandon à l’Amour d’en haut. On entend des échos du Carmel dans ce chemin en construction. Et finalement, tout ce qui est, est – en dedans et en dehors de nous, simultanément. Une poésie qui parle en nous depuis la lointaine Grèce, celle du temps d’Alexandrie. C’est alors que « La vie devient chant ».

 

Bernard Grasset, feuillages, Jacques André éditeur, 2012, 55 pages, 11 euros.

[On lira des poèmes de Bernard Grasset dans Recours au Poème, onglet « poésies »]

 

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Les Masques et Miroirs de Bruno de Panafieu s’inscrivent dans un travail poétique bien sûr. Mais ces poèmes sont une partie d’un travail plus large, unissant des activités en apparence diverses, sculpture, architecture ou sociologie par exemple. À cela s’ajoute son expérience de vie en Afrique, expérience l’ayant conduit vers la recherche puis le développement d’une thérapie de groupe fondée sur l’utilisation des masques. Et des miroirs. Le poète s’est aussi intéressé de près à Gurdjieff. Il y a ces échos de toutes ses vies en une dans Masques et Miroirs, poèmes initiatiques transcendant les traditions, travaillant toutes les pierres comme si elles n’étaient qu’une. On y porte masque et l’on se comprend devant le miroir. Ce recueil n’est pas seulement recueil de poésie mais recueil de chemins parcourus par un homme, en dedans de lui-même, et dans l’altérité. Un chemin conduisant vers cette nouvelle naissance dont il est question à la fin de ces pages.

 

Bruno de Panafieu, Masques et Miroirs, éditions Librairie-Galerie-Racine, 2011, 182 pages, sans prix.

 

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Louis Raoul est l’auteur d’une douzaine de recueils parus chez différents éditeurs, dont La Bartavelle ou Encres Vives. Ce livre, Les Beaux suivants, me parvient par l’amitié de poètes dont j’aime l’œuvre, Jean Maison et Matthieu Baumier. Et l’on est frappé dès les premiers vers de ne pas trouver l’œuvre de Louis Raoul dans des maisons d’édition ayant, disons, plus pignon sur rue – sans que ce soit de notre point de vue péjoratif. Il faut donc saluer le travail des maisons telles que L’Atlantique, grâce auxquelles des poètes comme Raoul peuvent être lus.

 

 

Il manque quelqu’un
Qui nous prendra par la main
Pour nous emmener
Plus loin d’un souffle
Sur les hauteurs du vent
Ainsi nos voix confiées à lui
Et qui s’aimeront encore
Quand nous aurons cédé notre place
À la lumière.

 

Ce premier poème fait immédiatement entrer son lecteur dans l’univers d’une poésie au long souffle. Le poète pose sur le monde un regard étonné par la vitesse du temps :

 

Aidez-moi
Je coule
J’ai de l’eau jusqu’à l’enfance
Tout s’est passé si vite
Depuis ce naufrage du vent
J’ai dû dériver d’une minute
À l’autre
Je vois déjà
Une épave de chambre
Et les filaments d’une lampe
Qui remonte
Faire le plein de jour.

 

Il y a la douleur quand « Il manque quelqu’un », la douleur de devoir vivre encore dans l’absence de l’absente. « C’était il y a tant de feuilles / Nous n’avions juste / Qu’un fragment du monde » écrit le poète. Et que peuvent bien être les inquiétudes des « rois » du moment, perdus dans le « sucre » de leurs ridicules châteaux, devant l’importance de la préoccupation du vent ? Je nomme ici la poésie. Celle qui marche de nouveau en direction d’Ithaque. Vers le Poème.

Que l’on en juge :

 

Elle mettait à sécher
Dans le jardin
Des draps lourds
Pour faire ralentir un peu le vent
Afin qu’il leur donne cette forme
Que ses robes n’ont jamais eue
N’auront jamais
Enceinte de tant de rafales
La toile se soulevait
Par moments
Enfantant l’invisible
C’est ici
Pensait-elle
Que commence l’enfance du vent.

 

Louis Raoul, Les beaux suivants, éditions de L’Atlantique, collection Phoïbos, 2012, 40 pages, 14 euros.