Nuno Júdice

par : Anonyme

5 poèmes en portugais, traduits en français par Béatrice Bonneville et Yves Humann

VOYAGE SANS DESTINATION

 

Au bord de la route, alors que les brebis recherchent
l'ombre, l'ombre cherche le soleil. Mais la route entre
dans les champs chargés de fleurs. D'un côté,
les fleurs blanches comme le sel, de l'autre, les fleurs
jaunes comme l'or faux du matin. Et moi je tiens
la tasse de café, je la porte à la bouche et goûte l'arôme
amer de ces collines, de ces cannaies, des mots
qui s'entendent au hasard d'une conversation. Que restera-t-il
de tout cela ? Un hasard de printemps qui traverse l'hiver ?
L'illusion que ce troupeau continuera son chemin
jusqu'à la rencontre avec l'ombre ? Ou l'ombre elle-même,
dans la froideur de sa chute, volant aux fleurs le blanc du sel
et l'or délavé de la rosée matinale ?

 

traduction du portugais Béatrice Bonneville et Yves Humann

 

VIAGEM SEM RUMO

 

À beira da estrada, enquanto as ovelhas procuram
a sombra, a sombra procura o sol. Mas a estrada entra
por dentro de campos carregados de flores. De um lado,
as flores brancas como o sal, do outro lado, as flores
amarelas como o ouro falso da madrugada. E eu seguro
a chávena de café, levo-a à boca e provo o sabor
amargo destas colinas, destes canaviais, das palavras
que se ouvem num acaso de conversa. Que ficará de tudo
isto? Um acaso de primavera que atravessa o inverno? A
ilusão de que aquele rebanho continuará o seu caminho
até encontrar a sombra? Ou a própria sombra, na frieza
da sua queda, roubando às flores o branco do sal
e o ouro deslavado do orvalho matinal?

APRES LA BATAILLE

 

Le nuage qui descend vers le versant, poussé
par le souffle des dieux, s'en va empli des
gémissements de ceux, hommes et animaux, qui agonisent
et s'accrochent au dernier désir de vie que la
nuit leur a laissé. Là en bas, debout, le roi
qui a survécu demande ce qui est arrivé
aux légions, à l'enthousiasme de la marche,
aux lances et aux étendards levés durant
la traversée des cités. Il est sain et sauf, sans
une goutte de sang, et seules les cernes de
l'insomnie et de la défaite le marquent, imprimant
sur son visage le découragement du rescapé. Cependant,
il attend que le nuage vienne jusqu'à lui ; et
il ne sait pas qu'il le traînera, parmi une armée
de morts et d'ombres, au fond
du lac d'où personne n'est jamais revenu.

 

traduction du portugais Béatrice Bonneville et Yves Humann

 

DEPOIS DA BATALHA

 

A nuvem que desce pela encosta, empurrada
pelo sopro dos deuses, vai-se enchendo com os
gemidos dos que agonizam, homens e animais,
e se agarram ao último desejo de vida que a
noite lhes deixou. Lá em baixo, de pé, o rei
que sobreviveu pergunta o que aconteceu
às legiões, ao entusiasmo da caminhada,
ao erguer de lanças e de pendões durante
a travessia das cidades. Está inteiro, sem
uma gota de sangue, e só as olheiras da
insónia e da derrota marcam, imprimindo
no rosto o desânimo de quem está só. Porém,
espera que a nuvem chegue até ele; e não
sabe que ela o arrastará, por entre um exército
de mortos e de sombras, para o fundo
do lago de onde nunca ninguém regressou.

QUI S'EST PERDU NE RENTRE PAS

 

Si tu veux savoir où demeurent les faubourgs
de ta cité, et si tu te perds dans les voies rapides,
dans les champs inondés, dans les quartiers de fenêtres
fermées et dans les rues aux travaux inachevés, ferme les yeux,
imagine que tu es en hiver, sens les gouttes
de la pluie qui commence à tomber te mouiller
la tête, et oublie le lieu d'où tu viens. C'est
comme si ton abri était l'arrêt
d'un bus qui ne passe plus, ou
comme si, à tes côtés, les branches
de l'ombre de l'arbre agitée par le vent, étaient
des bras qui cherchent à t'attraper. Alors,
rien de ce dont tu as rêvé n'est devant toi,
et seul le mur sans fin qui longe la ligne de
train pourra te donner l'illusion
d'un chemin. Mais tu ne le suis pas ; le mieux
c'est que tu attendes la nuit et t'enfonces dedans,
à la recherche d'une lumière, d'un éclat perdu.

 

traduction du portugais Béatrice Bonneville et Yves Humann

 

QUEM SE PERDEU NÃO REGRESSE

 

Se quiseres saber onde ficam os arredores
da tua cidade, e se te perderes nas vias rápidas,
nos campos alagados, nos bairros de janelas
fechadas e ruas por acabar, fecha os olhos,
imagina que estás no inverno, sente as gotas
da chuva que começa  a cair e te molham
a cabeça, e esquece o lugar de onde vieste. è
como se o teu abrigo fosse a paragem do
autocarro que não voltará a passar, ou
a tua companhia a sombra da árvore que
o vento agita, como se os seus ramos fossem
braços que te procuram agarrar. Então,
nada do que sonhaste está à tua frente,
e só o muro sem fim que segue a linha de
comboio te poderá dar a ilusão de
um caminho. Mas não o sigas; o melhor
é esperares pela noite, e entrares nela,
em busca de uma luz, um brilho perdido.

L'INTERMINABLE RETOUR

 

J'arrive aux ports lumineux du nord avec un rêve
de mouchoirs humides devant les yeux aveuglés par le soleil du matin.
Des grues s'étendent dans le paysage
de magasins dévastés par le vent, et des hommes au visage
mangé par la salure et les algues vident
les restes d'alcool dans les bouteilles oubliées d'une nuit
de détente. Je demande dans chaque bateau s'il est besoin
d'échanger les voiles déchirées contre les mouchoirs que je
leur ai offerts ; et les commandants s'amusent, disant
que la direction qu'ils suivent n'est pas dictée par l'amour
mais par la sécheresse des boussoles. Au loin, cependant,
les nuages se dissipent sur les récifs ; et les premiers
naufragés s'approchent de la côte, apportant des nouvelles
de l'abîme avec la voix entrecoupée par un hoquet
d'anémones marines. Ils me dictent les testaments pour
que je les fixe, notaire des dernières volontés
immédiatement oubliées, à la table du bureau, prenant
note de l'horaire des départs et arrivées des bateaux
dont j'ignore la destination. « Ce que je veux savoir, dis-je
au patron aux mains gercées par l'âge, c'est le nom
de ceux qui vivent au plus profond de la coque, dans les couchettes
où la lumière n'est jamais entrée. » Et devant moi il prend les papiers,
et les lance par la fenêtre. « Jamais tu ne sauras quel jour,
quelle année, quel siècle, s'est perdue pour toujours, celle dont l'image
a été effacée par l'encre des poulpes. » Alors, je traverse
la ville jusqu'aux champs inondés ; et
je tente d'apercevoir la colline où tu m'attendais, le chemin
de terre qui montait à ta rencontre, et aucun
paysage ne m'est plus familier, comme si le ciel
avait refermé sur toi sa dernière page.

 

traduction du portugais Béatrice Bonneville et Yves Humann

 

 

O INFINDÁVEL REGRESSO

 

Chego aos portos luminosos do norte com um sonho
de lençóis húmidos nos olhos cegos pelo sol da manhã. Há
guindastes que se estendem numa paisagem
de armazéns devastados pelo vento, e homens de rosto
comido pela salsugem e pelas algas esvaziam
restos de álcool nas garrafas esquecidas de uma noite
de ócio. Pergunto em cada barco se precisa
de trocar as velas rasgadas pelos lençóis que lhes
ofereço; e os comandantes riem-se, dizendo
que o rumo que seguem não é ditado pelo amor
mas pela secura das bússolas. Ao longe, porém,
as nuvens dissipam-se sobre os recifes; e os primeiros
náufragos aproximam-se da costa, trazendo notícias
do abismo com a voz entrecortada por um soluço
de anémonas azuis. Ditam-me testamentos para
que eu os fixe, notário de últimas vontades
que logo esquecerei, à mesa do escritório, tomando
nota do horário de partidas e chegadas de barcos
cujo destino ignoro. «O que eu quero saber, digo
ao patrão de mãos gretadas pela idade, é o nome
de quem vive no mais fundo do casco, nesse beliche
onde a luz nunca entrou.» E ele tira-me da frente os papéis,
e lança-os pela janela. «Nunca saberás em que dia,
ano, ou século, a perdeste para sempre, essa cuja imagem
a tinta dos polvos apagou.» Então, atravesso
a cidade até chegar aos campos inundados; e
tento avistar a colina em que me esperavas, o caminho
de terra que subia ao teu encontro, e nenhuma
paisagem se torna familiar, como se o céu
tivesse voltado sobre ti a sua última página.

THEORIE DU NUAGE

 

(VERSION PHILOSOPHIQUE)

Les désirs qu'on ne satisfait pas
ne sont pas une cause de douleur, ils sont vains, disait
Epicure. Et il portait à la bouche la coupe pleine
d'un nectar dont il se saoulait
afin d'oublier la douleur de sa propre
affirmation. En effet, pensait-il, si un
désir ne suscite pas l'absolue nécessité de le réaliser, ceci devrait
obliger l'homme à le satisfaire jusqu'à la limite
imposée par sa nature, au point
de ne jamais pouvoir vivre sans lui. Par
exemple, regarder vers le ciel, et voir comment les nuages
transportent, dans leur natte, le temps
qui nous manque. Mais l'existence et l'agglomération
des nuages peuvent émaner, soit d'une condensation
de l'air et de la convergence des vents, soit des atomes
qui s'enlacent les uns les autres. Ainsi, conclut-il,
la même chose s'applique à l'amour naissant,
à l'union de corps qui sont attirés
par ce désir aussi violent que l'air et
à la fusion des êtres qui convergent vers l'extase
dans laquelle, l'un et l'autre, perdent leur propre unité.
En pensant à tout cela, avec la coupe vide
dans les mains, Epicure se leva de sa prostration philosophique
pour allumer à nouveau, avec le corps le plus proche de lui,
l'amour qui déjà s'éteignait dans les cendres
d'un désir vain.

 

traduction du portugais Béatrice Bonneville et Yves Humann

 

 

TEORIA DA NUVEM (VERSÃO FILOSÓFICA)

 

Os desejos, cuja não satisfação não
é uma causa de dor, são inúteis, dizia
Epicuro. E levava à boca a taça cheia
de um néctar que o embriagava
para esquecer a dor da sua própria
afirmação. Com efeito, pensava ele, se um
desejo não suscita a absoluta
necessidade de o realizarmos, isso deveria
obrigar o homem a satisfazê-lo até ao limite em que
ele passe a fazer parte da sua natureza, ao ponto
de já não poder viver sem ele. Por
exemplo, olhar para o céu, e ver como as nuvens
levam, na sua esteira, o tempo
que nos falta. Mas a existência e a aglomeração
das nuvens podem provir, quer de uma condensação
do ar e da convergência dos ventos, quer dos átomos
que se enlaçam uns nos outros. Assim, concluía,
o mesmo se aplica ao amor que nasce, ou
de uma junção de corpos que são atraídos
por esse desejo tão violento como o ar, ou
da fusão dos seres que convergem para o êxtase
em que, um e outro, perdem a sua própria unidade. E
ao pensar em tudo isto, com a taça vazia
nas mãos, Epicuro ergueu-se da prostração filosófica
para reacender, com o corpo mais próximo do seu,
o amor que já se apagava nas cinzas
de um desejo inútil.