Pierre Joris

par : Anonyme

Les chevaux de Lalla Fatima

Un poème de Pierre Joris traduit par Jean Portante

Les chevaux de Lalla Fatima

 

1. Méditation dans une cuisine

 

            Loin d'ici où

les routes

fourchent

            nous aussi

routes que nous

descendons

                       passe-montagne

de la nécessité

plaqué

sur les

yeux.

            Voir à travers & choisir

étrange fanfaronnade

comme quoi se met

le doigt dans l’oeil

c.à.d. l’ex-

tirpe.

(Con-

fusion du

mouvement : tu peux l'avoir

si tu veux

des deux façons. Je mange

avec une fourchette)  J'ai

 

risqué la route

hier, la risquerai

demain . ce soir

nous nous reposons dans l'oasis

de cette cuisine

(un repos voulu:

 « rien n'est jamais

acquis »

 fier orgueil

oubliée la

biologie, ir-

réversibles

processus,

respiration écourtée

comme le sont les lignes,

le deviennent,

les vies.)

Cooeur braise dans un brasero

mouvement en

& de repos, amour

prépare une fête, rôti

d'agneau dans le four, un conte

à raconter, à

figer

dans l'air.

 

  le temps

que prend la viande

pour prendre : servons-nous du

temps que nous avons

 avec soin, avec précision,

(les heures que tu passes

 à huiler laver sécher

  tes cheveux:

ta patience, ton

sens aigu de)

 ton corps contre mon impatience

  mes dents en putréfaction

 déjà plus si longues

la longueur de mes lignes à présent

l'énorme ambition

réduite

à la voix du

poème,

chant de canyon encaissé

où les chevaux

se cabrent, étroites oreilles

dressées, narines

dilatées vers là

où rôde

le puma.

 

 Tourner la viande

dans le four : le temps

que ça prend -

 

 (tout comme

ces muscles que nous appelons

la souris, the mouse,

musculus & mus

- une étymologie truquée

comme dans « truquer

les contes » -

se resserrent sous

la chaleur, puis croustillent &

rapetissent

le long de

l'os

 /

  éclat de lueur blanche

fait pousser une anse

à nos vies

d'os & mots & oui

nous faisons ce que nous faisons

aussi osseux que nos vies ça

tourne & s'arrête & oui

contrôle signifie perte.

Voilà  le choix le veut

& c'est le seul choix

que nous avons .

   Tourner le rôti

toucher des rochers nus

neiges éternelles &

en passant toucher

& se reposer

aux croisements

où nous croisons nos

yeux vers Hermès . touchons à

continuons depuis

le toucher de la terre

la douce pente

de ta cuisse.

Il reste de la force

dans

les os

& là

dans tes

mains.

 C'est tout

moi . nous

 avons besoin de tout.

 

 

2. Le conte

 

 

                        traverse la route,

derniers rayons longues journées il

est question non d'espoir, les

paroles sont plus pratiques ou

comme ils disent

(c'est qui ils?

ramènent sur terre

(qui oserait

des mots qui ramènent

sur terre?

(sous la surface

pas de la terre,

la nôtre, ou sous la

méticulisité de nos mots)

nous ne sommes que ça

& plus

ancrés ici dans l'odeur

de rôti dans

la mobilité précise

de ta main.

 Maintenant

cette histoire arrive

au moment où la fille

unique du prophète,

la mère de

Hassan & Hussein,

celle qu'on nomme

Lalla Fatima

envoya une caravane

de chevaux de

La Mecque à Médina

(ou était-ce

de Médina à La Mecque?

nous ignorons

quand cela s'est passé,

était-ce avant ou après

la mort de Mahomet, avant

ou après la naissance

de ses fils?) peu

importe. Ceci

importe : les chevaux

se perdirent en route

(ou ceux qui les

conduisaient, l'histoire

ne le dit pas non plus

un humain pas

un cheval a confié cela

à la mémoire)

& quand le soleil se fut couché

& que fut écoulé le temps alloué

& qu'ils n'étaient pas revenus

(quelle floraison de

parenthèses, le

processuel

qui avance

de partout

en même temps alors que

cet art exige

encore & encore

le choix au croisement

des routes) c'est ainsi que

m'est venue cette histoire / je parlais

de carrefours toi tu

as pensé à l'histoire

des chevaux

de Lalla Fatima

pour répondre à mon exégèse

de la fourchette (pas

celle qui a tourné le rôti,

celle de la route qui fourcha

quand les yeux

furent offerts

à Hermès)

fermons la parent

thèse, ouvrons au moment

où Fatima

dans sa longue gandoura tombante

anxieuse du haut du toit

scrute les remparts

de La Mecque ou Médina

(haute la maison, son père

un riche marchand-prophète)

en direction de Médina ou La Mecque

où la route droite

a fourché

sous la volonté des chevaux

& Fatima va maintenant chercher

un vase pansu avec une

ouverture étroite le tient

au-dessus du brasero dans

lequel brûlent les sept

parfums consacrés:

encens noir & blanc

elemi résine

bois d'aloès

coriandre

ambre & myrrhe.

Dans le récipient

purifié une servante

verse de l'eau de source &

puis les deux femmes

avec les pointes communes

de leurs doigts soulèvent

le vase & Lalla

récite un poème une

prière & voilà

le vase tourne il cherche

son chemin dis

-tu un signe désigne

la direction

dans

laquelle quelque chose

s'est perdu (faisons

pareil dis-tu

avec un des nôtres, je

me demandais

ce que nous avions

perdu, ai fait le timide, ai dit

c'est la terre

qui tourne & il se peut que notre vase

soit du bon endroit mais

il n'est pas au

bon endroit

& qui suis-je pour

oser de la magie

pratique quand j'ai

tant de mal

à simplement raconter

l'histoire

ce qui est mon boulot

& puis toi

tu t'es souvenue de plus,

sous

venue des

mots mimés (qui

dis-tu sont l'histoire

que tu m'as racontée)

& j'ai pris la fourchette

de la route grecque

pour aller là où est le mythe

les mots mimés font

(ou font-ils)

tourner le vase.

J'en voulais davantage, sentais

que quelque chose

m'échappait, t'ai bousculé &

tu as appelé ta

mère

qui a dit qu'il n'y avait

point de chevaux

que c'étaient des chameaux

mais ils s'étaient bien

égarés

& donc la question

revient ainsi:

où sont les chameaux

de Lalla fatima?

Ou devrais-je changer

le titre. ré-

écrire l'histoire?

Non. Ceci est

l'histoire des

chevaux de Lalla Fatima,

les chevaux qui ne

rentrèrent pas à la tombée de la nuit.

Ou le firent pendant que le vase

tournait, ou rentrèrent

en tant que

chameaux.

Le vase ne put pas prévoir

que la route narrative

allait fourcher.

Une dent de la fourche vit

descendre les chevaux,

une autre remonter

les chameaux. Fatima

est surprise, elle a

attendu toutes ces années,

le vase qu'elle tient

se brise, la prophétie

se réalise, les

chevaux sont revenus en

tant que chameaux. nous n'en

sommes pas plus

sages.

 

 

(Traduit de l'américain par Jean Portante)