Pour une rencontre avec les poésies Scandinaves [1]

6 regards sur le Danemark en 6 poèmes

Choix personnel établi par Lucia Acquistapace

La révolte des atomes

 

(extraits)

 

Tous les atomes du monde exigent la liberté.
Je vous conjure, masses pressées qui embrassez la terre,
alliance des tempêtes, toi le feu ! vous les eaux ! et vous tous
   les atomes
intégrés dans les forces tendues ou dans la croissance de la vie,
et vous tous, éléments de lumière et de son, et vos alliés
océans superposés d’atomes… Je vous en prie : ayez pitié de
   notre globe.
De même je conjure la peste et la guerre et la femme
(tous les atomes du monde exigent la liberté)
tous ceux qui peuvent nuire à notre vie terrestre : d’avoir pitié
du globe.

Cette planète à la croûte autrefois si épaisse, engourdie de
sommeil et sourde
emplie de marais parfumés, la tête lourde et bienheureuse,
la journée durait une semaine, le mois traînait comme une
année
et tous les gens avaient du temps, pourtant les paresseux arrivaient les derniers.
Tout se transmet plus vite à présent et le rythme en est perturbé,
un réseau vivant de paroles peut sans fil enserrer notre sphère :
ce que l’homme d’Etat britannique prononce dans son parlement
parvient aux villes d’Australie avant d’avoir atteint la salle.
Notre planète devient sensible, mince comme la bulle sur le point d’éclater.
J’ai peur qu’un jour elle ne s’éteigne, sur une seule parole magique,
formule de chimie qui exprimerait l’eau, un gaz, une matière
inconnue, à la puissance indescriptible, comme une divinité.
Hélas, c’est la formule des formules ! Prends garde à ce que tu vois dans tes rets !
Je conjure tout animal, tout atome, de ne pas provoquer la terre :
le serpent qui séduisit Eve, le corbeau qui retint Elie,
l’aigle aux aguets des airs, les lions dans leurs cavernes,
la fleur de lotus sur le Gange, et l’éléphant, bonheur de l’Inde,
portant Bouddha si tendrement, comme l’eau un lotus merveilleux,
le chameau du désert, vaisseau de l’Arabie qui porta le Prophète,
l’âne qui sur son dos en Egypte porta la mère de Dieu et son fils
et le poulain sous les palmiers, emportant le petit Messie,
(coursiers peu imposants, c’est vrai… oui, mais qui ravissent le cœur).

 

Enfin je demande grâce à l’Agneau de Pâques, au poisson
Pour qu’ils ne dénoncent pas notre globe trop haut, auprès de Dieu,
avant que nous n’ayons trouvé la voie et prouvé notre volonté :
il pourrait le brûler ou bien le retirer tout à fait du système.

Tous les atomes du monde exigent la liberté,
toutes les nations veulent se battre, tous les alliés se séparer.
et moi, atome sous le soleil, j’en appelle aux terres et aux
vagues.
Arbres, pierres, métaux, oiseaux, êtres qui respirez,
courants au fond des mers et feu au sein des monts :
Si notre étoile peut se sauver, faites que nous nous abstenions
   de lui nuire.

Qu’explose ce ciel

Qu’explose ce ciel qui refuse de s’ouvrir à nous,
qu’il explose en une fission s’il le faut,
pour que d’elles-mêmes les portes s’ouvrent
sous des signaux de couleurs insonores –

 

Qu’explose le ciel plutôt que la terre,
d’où nous bondirons sur le plancher-tremplin.
les ciels sont faits pour exploser : il faut qu’ils sentent
qu’on veut y entrer et monter.

Si Dieu le Père trône au centre en personne,
nous le réchaufferons en dansant avec tous ses anges,
si ce sont des filles avec qui danser,
des filles prêtes à troquer flamme contre flamme,
de sorte que les jupes sifflent à l’air
et que s’engendrent des races plus allègres
que nos moroses familles d’ici-bas –

 

Si Dieu le Père trône là au centre,
brossant les étoiles de sa barbe
et les météores de ses cheveux,
c’est sans doute qu’il nous attend,
ce pensif oublieux.

Gloire à lui d’avoir agi
et découvert soudain
que vie est existence
non ce qui n’a jamais été qu’absence.

 

Ne nous décevons pas mutuellement à force de ciels clos
et de portes que nous fermons nous-mêmes de l’intérieur.
Qu’y frappent nos poings de chair et de fer
à en faire exploser l’espace –
bien que Dieu en philosophe bonasse aime les chambres
du silence propices à une nouvelle et sage cogitation.
Il va sans dire que la mort est une porte qui s’ouvre,
que nul ne peut plus jamais refermer –

Ah, puissions-nous en savoir un peu davantage sur cette nouvelle genèse,
connaître un peu plus l’huissier Dieu,
vénérable portier et courtier du cosmos –

 

Mais il ne peut supporter la stridence métallique du « jet »,
ni le gaz taraudant les poumons qui est à l’intérieur –
philosophe bonasse amoureux du silence
dans les chambres aériennes d’une nouvelle et sage cogitation –
cet homme, il a de la bonté pour toi et pour moi
lorsque nous en distribuons à tous les autres –

Reflet

L’œil humain est profond de cent lieues
Sous le foyer poétique de la pupille,
Il y a un petit cercle magique,
Un puits, un trou de goulot,
Une noire bouche chantante de guitare
Aux cordes de lumière.
Les pupilles des yeux
Sont des notes sur les cordes de l’esprit,
Et elles peuvent servir à interpréter
Quantité de mélodies.
Regarde, les nervures d’une feuille
Se dessinent les unes contre les autres tels
Des chemins lumineux à travers les étranges contrées de
   l’obscurité
L’étendue verte de la feuille
Se répand dans le puits du regard.
Là où la forêt s’arrête brusquement
La petite feuille verte grandit
De plusieurs kilomètres cubes
De vert, de jaune, de bleu.
Le monde de la feuille, que mon âme
Vient justement d’enlacer tout entier,
Est tout à coup cette contrée,
Les nervures de toutes les feuilles sont à présent des chemins,
Jaune et chauds de paille déposée
Par les changements de moisson dans les buissons.
Un homme marche sur le chemin
Entre les haies vertes.
À présent il pénètre dans le monde de la feuille.

Translatio

Ombragée par les frêles feuilles vives,
la clôture de pierre se dressait au soleil, fraîcheur du lichen et
   de la poussière.
Telle quelle, dans mon œil et mon cœur
il me fallut l’emporter avec moi et la fondre
pour posséder le parler des grains, les figures de l’ombre,
l’infini d’un monde que voilà !

 

Zone frontière de la démence
où le monde devient ce qu’il est.
La voix des atomes transperce le cœur d’amour.

Mais personne ne supporte le silence de cet éclatement.
Et nous retournons en arrière. Ici.

Lazare

Nul ne se souvient de ma mort
mais chacun de ma résurrection.

 

Je n’ai pas comme Icare
tracé une poignante verticale
à travers le ciel,
ma fin ne fut
que simple et terrestre.

Ainsi se ferme le livre de l’oubli
sur la vie du commun des hommes.

 

Moi seul l’ai rouvert.

Quand j’ai franchi le seuil,
avec des yeux qui me cuisaient
et la vêture piquée d’humidité,
il a fallu retourner aux archives
pour constater dûment
que j’étais mort vraiment.

 

Ma chute
à la remontée du temps
et de la sombre terre
n’avait de poignant
que ma brusque intrusion.

Ensuite, le fil des données
s’est rompu.

 

Ensuite, ç’a été plus pénible
de mourir.

Manescrit

Mes poèmes sont la poussière multicolore que je fais tomber
   du temps
Lignes ondoyantes arrachées à des océans d’heures transformés
Réflexes nerveux d’univers qui n’existent sous nulle autre forme
Reflets de procédés qui existent dans n’importe quel autre genre
Longues ombres dans les couloirs miroitants
Pas serrés le long des rues cliquetant de néons
Coupure dans l’Espace Blanc
Ils se jettent en avant ils s’élancent pris de panique
Ils jouent constamment par le sang le démenti des situations
Ils se dressent et sont projetés en fouets voltigeant par rien
Chacun peut voir à travers eux et nul ne peut les voir
Ils vont plus loin ils quittent ce monde
Ils font passer leurs ombres derrière eux
Ils brillent à travers des murs comme des points de couleur
Insaisissables
Ils coulent au fil des rivières dans toutes les villes d’argent
Ils se rejoignent et se quittent
Ils sont les arbres qui bâtissent leur propre forêt
Ils sont les oiseaux qui creusent les arbres
Ils sont les inscriptions sur les murs fondamentaux dans les
   pissotières de l’Université
Ils sont la lutte infinie pour la paix infinie
Ils sont les insectes encore inconnus avec une tout autre
   manière de se reproduire
Ils sont la couleur de la couleur la forme de la forme le fantôme du fantôme
Ils placent leurs antennes fureteuses dans le champ des éléments sur les circuits détecteurs non visibles et non décelés
Ils sont tout le temps un autre lieu qui est également ici
Ils se retournent et disparaissent et resurgissent
Ils sont toutes les alternatives possibles tendues vers n’importe quoi