Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs. Margo Ohayon

Il y a longtemps. Il écoute une interjection. Elle se prolonge, se prolonge, bruit lancinant, peut-être un élancement, loin vers un nœud inextricable.
Est-ceune pelote, un enchevêtrement, un réseau ? Tout en sort, tout y retourne.
Il déroule un ruban, le ruban n'a pas de fin, dessus on peut lire un poème qui serait une charade.
Il tire un deuxième fil, et voilà que celui-ci le mène vers une autre section de ce poème.
Ainsi est-il conduit sur divers segments du langage qui appartiendraient à un ensemble.
Lui, l'ignore. Dans cette affaire il est le seul ignorant.
Le monde autour regarde et voit ce qu'il ne peut pas percevoir. C'est ce qui se forme, cet ensemble. Lui, le contemple du dedans, d'un centre qui ne fournirait pas des contours mais des points de vue des parties de cet ensemble en train de se constituer. Sa vision serait intérieure. Pour voir l'ensemble il lui faudrait être dehors.
Il n'est pas enfermé mais d'un côté qui appartiendrait à un élément essentiel du langage, lequel serait lui-même un élément d'une équation écrite, élément sans quoi les jeux à l'intérieur de cette équation ne pourraient pas se faire, c'est-à-dire acquérir une mobilité qui agirait aussi sur celle des pièces formant cet ensemble.
Ces angles de vue seraient telles des facettes, facettes qui seraient telles des ailettes susceptibles de se mettre en mouvement. Ainsi peut-on voir tourner de petits ventilateurs encastrés dans la vitre d'une fenêtre.
Ceux qui voient la forme globale de la découpe sont à l'extérieur.
Lui, de l'intérieur fournit des façons de voir les parties qui composent l'ensemble regardé du dehors.
Cela relève d'une bizarrerie vitale comme la nature sait en fabriquer : état d'évidence d'une étrangeté pratique, dont lui, le poète, suit le mouvement, emprunte la ligne du trajet qu'elle infléchit.
Il est un homme du moins celui qui, à sa place, tente de remplir son rôle pour que fonctionne le mécanisme.
Voilà ci-dessous les tentatives d'expression d'un de ces points de vue : le silence.

 

margo ohayon

Ô silence !

I

Ô silence !
Les gouttes te précèdent,
traversent les points
de ton millepertuis jaune
balancé au pendule
des tiges que tu vides
à gorge pleine.
Après toi l'amande
sonne creux,
coque rapide à descendre
le fil de tes nervures
roulant sous deux doigts.
D'un souffle membraneux
les menus clappements
rassemblés dans ta baguenaude
tapotent l'un après l'autre
ton sac d'air tendu.

 

 

 

II

Ô silence !
A l'arrière d'une averse
sans battement au fond,
des fleurs aphones
te retiennent en elles,
d'un profond soupir t'écrasent.
Bé tu laisses passage
au cri de ta délivre,
hors de toi tu sursautes
par un déplissement.

 

 

 

III

Ô silence !
virevoltante
la feuille chute en toi,
tu transpires de sa lymphe
dès que la nuit t'enserre.
Elle s’imprègne des sucs
de ta bouche perdue.
Les traces que tu laisses
sur une épine ceinte
sise autour du collier,
le sacre de ta face,
dard dedans tes yeux,
diront ta force
au cœur des acacias.

 

 

 

IV

Ô silence !
les feuilles retournées
suivent le relief tors
des lignes à parcourir
de ton miroir complexe.
Ta sève montante
fait saillir les veines
aussitôt que le vent,
par va-et-vient levé,
argente les tilleuls
venus sur l'autre face.

 

 

V

Ô silence!
Tu t'incises,
ajusté bord sur bord
au lobe d'une oreille
taillée dans la cymbale
de son pendentif.
En cet anneau
introduit
tu éventes l'air
qu'il refuse d'expirer
en légère brise.

 

 

VI

Ô silence !
Tu t'engendres des serments
de tes orbites scellées,
hors ton éclat
par elles enclos
grandissent tes soleils.
Ta bouche ferme une alcôve,
dessous sa voûte,
à l'écart aposté,
tu écoutes du timbre
en revers les échos
psalmodiés dans la crypte
où leurs voix se concertent.

 

 

VII

Ô silence !
Dans le triangle de ta nuit
ne s'entend plus rien
que le rebond d'un disque,
point d'appel de l'homme.
Passé le mur des ombres
il arpente le noir,
force le rude impact
à la croix érigée
pour te ravir en lui.