Roland Reutenauer

par : Anonyme

6 poèmes

Au début des années soixante

 

Après le deuxième verre
on se mettait à forger des oracles
sur l’enclume du comptoir
en prophètes à barbe naissante

on criblait de coups de poing
le ventre des années futures
qu’il enfante le monde meilleur    vite

au retour la lune entre les hautes branches
révélait ces figures de bonheur
que nous découpions dans la nuit

Cinquante ans plus tard

 

en pensant à Li Po

Nos paroles ont assez ramé dans le flou
sans même éberluer le plus attentif
baissons le coude et rangeons les mains
dans leurs poches     il est déjà tard

au retour on fera bien
de ne pas longer le fleuve
il suffirait qu’on se sente un peu chinois
pour se noyer dans le reflet de la lune

 

       
   extraits de Passager de l’incompris (Rougerie, 2013)
 

Et d’autres jours

 

Et d’autres jours
pressé par quelle instance
de nommer ce que j’ai devant les yeux
le ranger sur la page
à l’abri de quoi

pressé de prolonger de trois ou quatre lignes
mon inconnaissance
et les à-peu-près lumineux
qui n’éclairent pas plus
qu’une luciole au creux de la main

 

  extrait de Passager de l’incompris (Rougerie, 2013)

Les rails qui rutilent dans le couchant

 

Les rails qui rutilent dans le couchant
desservent la gare des orties

on pourra toujours jeter un œil
aux fleurs des talus avant le noir
et se gratter derrière l’oreille
se voir en filigrane dans le paysage

on pourra vider par la fenêtre
son ballot de vérités chétives
d’illusions de rechange
au terminus des ronces

et congédier les mauvaises pensées
d’un coup de menton
le dos tourné à la marche des choses

  extrait de Passager de l’incompris (Rougerie, 2013)

Les fleurs dans les poèmes

 

Ils te parlent sans te voir
et te poussent dans le coin sombre

te reprochent les fleurs dans les poèmes
et te somment de regarder en face
la rugueuse réalité

lucre et dévastations maussades féeries
tu les aurais à peine entrevus

ils te somment d’abjurer l’innocence
toi qui restes si peu innocent
qu’aux fleurs tu en appelles
 

Ce jour

 

Je bois l’âcre vin de mon automne
et m’accorde peu de phrases

si rien à dire de plus excite la salive
je la ravale

aucune vérité à rapiécer
aucun poncif à maquiller

je chahute le bon vouloir des mots
dans mon silence