Sébastien Labrusse

par : Anonyme

6 poèmes

NEIGES

 

I

Une pluie d’automne
s’abat sur Paris
ce soir du début d’octobre
et les feuilles d’un arbre
pris entre les pavés
tombent d’un coup dans la nuit
comme les flocons dorés
des hivers anciens.

II

Que se passerait-il si se produisait
le silence — une nuit une neige
la lumière accrue ?

La lune de l’hiver était noire et avec
le froid les étoiles semblaient briller
plus intensément que d’habitude.

Le vent n’agitait plus que faiblement
les branches des arbres.
On n’entendait pas d’autres bruits
en cette heure tardive
que les cris de quelques bêtes.

Le lendemain matin j’espérais la neige :
le ciel, traversé de nuages légers
diffusait cette lumière propre à l’hiver.

Il tomba bien quelques flocons — mais épars,
comme les mots des paroles solitaires —
et avant même que blanchissent les flaques
gelées une pluie s’est mêlée à la neige.

III

Voici maintenant la première neige :
ce saule qui de ses feuilles protège
encore la terre et abrite ses odeurs
saura-t-il pour l’enfant de l’été tardif
être sa paume de sommeil et d’abondance ?

IV

Quelques brins d’herbe jaune éparpillés
sous la lumière couleur de gui : l’équivalent
des flocons de neige bientôt changés en pluie.

L’heure tourne. Le nuage qui se déchire
laisse paraître un rien de bleu entendre
l’un au nord, l’autre au sud, un avion, un oiseau.

V

Que sont nos joies quand nous ne devons nos peines
qu’au vide ? Où est l’espoir sinon dans la neige
qui tombe avant l’aube et couvre lentement
rues, quais, rails, chemins, arbres et toits – la neige
qui se soulève au passage du train
et se mêle à la fumée du feu qui couve
dans le jardin triste où dorment les plantes ?
Où est l’espoir sinon dans cette eau de rivière
devenue verte par l’effet du ciel
qui s’éclaircit et de février qui s’achève ?

VI

Ses mots, ses phrases traduisent l’égarement
la perte ; sortant de l’hôpital on entend
un carillon qui sonne à un clocher : trois notes
un soir dans la ville indifférente et noire.

Un soir – le premier soir de la fin de l’hiver –
monte ce sentiment impossible à nommer
– en marchant le long d’un jardin quand change
après les pluies la lumière à l’horizon
des toits, des arbres – qu’il y a des signes :
pourquoi un instant s’avivent les odeurs,
s’assemblent reflets et feux – tant de vigueur animale ?

Lumières blanches dans la nuit absolument
noire : ce premier jour de mars tombe une neige
fragile. Que les conversations s’interrompent
qu’un peu de silence accompagne ce silence
des flocons – fragments de nuage entre ciel et terre.

(Comme des larmes coulent jusque dans les rêves.)

VII

Cette année
c’est sous une étrange lumière – une absence
en fait de lumière que le cerisier
fleurit : un ciel gris, un brouillard d’étuve
mais froid comme si allait tomber une neige
grise et le soir quand le ciel s’assombrit
c’est depuis les fleurs que se déploie la lumière.

MONTAGNES

 

I

Il peut arriver
que nous ayons pour désir
de prononcer le mot : « âme »
comme par exemple quand
nous étions passés par ce village
de montagne si désert
que nous avions nommés « âmes »
ses habitants. Ou quand
invités à entrer
dans la maison aux fenêtres étroites
« âme » est le mot qui est venu sur nos lèvres.

Mot qui vient aussi
quand les chagrins
malgré la fatigue
tirent du sommeil
rappellent la parole :
« Mon âme est triste à en mourir. »

II

Comme une prière qui vient
quand meurent des animaux…

Présage ou symbole
dans ce wagon
du train de banlieue
cet oiseau captif
sautillant, inquiet
autant que les voyageurs
et qui parvint à s’échapper
s’engouffrant dans le souterrain
sans voir qu’au-dessus de sa tête
il y a la Seine, Paris ?
Non. Pourquoi alors
avoir croisé le même jour
aux confins de la campagne et de la banlieue
ce hérisson mort
tué dans la hâte des matins
dont le sang déjà attire
les mouches bourdonnantes ?

Plus loin sur la route
gisait la tête vers le ciel
cet autre oiseau
pigeon presque tourterelle.

« Guérison, naissance »

Mots imprononcés
de la prière commune
qui viennent maintenant
que tu marches parmi
les pierres grises, les fleurs.

Nos vies : comme la montagne
prise par le silence
le vent – dure et ruisselante.

III

Où se trouve ce chemin dans ce pays
si souvent arpenté ? Où ces pierres noires
étagées que couvrent par endroits
des ruisseaux ? La lumière est si douce
ici qu’elle ne peut venir que du rêve
si forte qu’elle a brisé tout sommeil.

IV

La lumière qui nous manque tant
ne peut être à la fois dedans et dehors.

L’enfant court pieds nus.
Par le sol comme par le ciel
tout l’été pénètre son corps.

Il aime quand il rentre la pénombre.

L’hiver – ne suffit-il pas d’un feu
pour y voir clair ?

Autour de la maison qui fut une ruine
le vent la nuit se lève, tempétueux
nous éveille faisant battre le volet
cesse dès que tombe la pluie
– violente mais douce.

Fragiles sont les éléments
quand on leur dresse des pièges

– grande dalle de verre, murs de béton :

Offenses faites à la lumière !

Le geste d’un peintre ou le pas d’un marcheur
simplement le souvenir affaibliront
peut-être cette force indiscrète qu’on exerce
sur ces prés où tu prends naissance, montagne.

Oubliera-t-on de refermer la barrière ?

 

V

Ce qui demeure
après tant d’herbes
de pierres, de fleurs
et de vents
de nuages, de neiges
et de cris des bêtes :

cette souche creuse
mais pleine d’une eau
comme celle d’un puits
où luit non tremble
une étoile – note brève
mais aiguë comme roche –
l’eau noire d’une montagne.

TRAINS

 

I

Tout est si fragile !
Le présent, si on n’y veille, si lointain
– fil tissé par-delà les mers...

La petite enfant et la jeune fille algériennes
jouent et rient dans la solitude
au travers des noms de banlieues
jouent et rient
et pleurent leurs frères morts.

Des mots, des regards, des baisers
– Un grand cèdre vert soudain dans le ciel
si bas, dans la grisaille de l’hiver

II

Un arbre un matin de mars
contre la muraille grise et sous un ciel pluvieux

et des années plus tard

toute une rangée d’arbres couverts de fleurs roses
des arbres de Judée dirait-on
le long de la voie ferrée
dans le jour brumeux.

L’arbre là-bas
entre deux masses d’immeubles
et la toute petite fille seule
dans les bruissements des signes.

III

Triste est le langage
quand la voix devient sourde
ou que la peur fige les paroles.

Mais ce matin dans la nuit encore
ce fut une joie d’entendre parler cet homme
dont j’ai pensé qu’il venait d’Inde
car il prononçait presque en chantant
les mots, les phrases de sa langue
qu’il adressait grâce au téléphone public
à quelqu’un qui, vivant très loin
peut-être dans l’une de ces villes démesurées,
Bombay ou Calcutta,
s’est trouvé un instant très proche.

Et c’est pourquoi il riait tout en parlant.
Sa voix propagea dans le gris de l’heure
matinale une vive et étrange chaleur.

 

IV

Dans l’espace des banlieues qu’en décembre
ténèbres et pluies vite recouvrent luisent
les wagons des trains aux vitres embuées.

Dans tant de nuit, des voix – un homme déraisonne –
plus loin, une femme, un homme. Leurs mots :

comme une main
qui sur un visage
un instant se pose.

V

Un grand manteau froid
ou la bâche d’un chantier
malgré l’arbre de Mars
le soleil qui déchire un nuage
se déploie en chacun de vos gestes
voyageurs des matins
qui êtes tout séparés
ou, comme des enfants,
dans la fatigue des jours repliés.

L’aube est grise comme le mur
le brouhaha de l’ignorance en laquelle
chacun tient chacun.

Mais voilà qu’entre deux amis lointains,
deux musiciens,
a lieu cet échange indistincte
qui interrompt ma phrase
comme entre les pages du livre
l’image oubliée d’un visage de pierre.

 

VI

Ne regardons-nous pas souvent comme au travers
d’une vitre – larme ou légère fumée –
ce monde, ces chantiers, ces jardins épars
d’autant plus vite franchis que leur temps est autre ?

Espaces troubles qui ne sont qu’une lointaine
image tandis que nos corps sont mutilés.

Il y a une immense fatigue qui est
dis-tu la force des éprouvés. Tu le sais
pourtant : tu n’as que ta parole à offrir.

Où sont les pierres, où est le bois pour bâtir
la maison de vie, pour que flambe un feu ? 

 

VII

C’est le soir le train
dont les vitres sont embuées
mais s’ouvrent sur la campagne
roule vers le sud.

Des oies sauvages volent en V
elles aussi vers le sud
au même rythme que nous.

D’où viennent-elles ? Où vont-elles ?
Elles connaissent leur chemin.

 

VIII

Brièvement aperçues – ces eaux du fleuve
si lentes qu’on ne sait vers où elles s’écoulent

souvent dérobées
un instant offertes.

Un rideau d’arbres qui est déjà forêt les cache.

Nul ne convoite ces rives
qui sont terres en friches
buissons, herbes
espaces de paix.

Terres comme affranchies du temps.

Fleuve large qui partage ce pays.

Il faut pour vous voir
eaux paisibles
pas à pas gravir la colline
entre prés et vignes

faire halte.

Fleuve : tu as la majesté
des serviteurs offensés et insoumis.

 

IX

L’enfant s’est assis et tourne la tête
vers le monde dont le séparent les vitres
du train du soir. L’ombre et la lumière
alternent quand en hâte on longe les feuillages
d’un vert déjà sombre. Cependant sa mère
lui tend de l’eau. Il en boit distraitement
une gorgée. Elle range ses affaires
dans un sac sur lequel on peut lire : « la terre »
et voir une photographie : un grand pré d’herbe
dense avec en son creux un arbre isolé.

Terre, quand ne demeurera de toi
qu’une trop belle image ne devrons-nous pas
au moins garder la mémoire de nos gestes ?

 

X

Pendant tous ces mois d’hiver attenant
au chemin de fer ces arbres n’ont été
à tes yeux passant du matin et du soir
rien de plus que l’invisible amoncellement
de leurs branches. Trop douce lumière !
la blancheur irréelle de ces fleurs
que tu regardes comme des flocons de mars !

Qu’un feu brûle ces arbres puisqu’ils ne sont rien !
Qu’ils soient par leurs cendres puisque, compagnons
inconnus, jamais ils n’interrompront
le soliloque de votre détresse !

 

XI

La vie humaine –
A tout instant sensible – par le nombre.

Corps se touchant tantôt silencieux, isolés
tantôt animés par la conversation
qui vous réunit vous que tant d’années séparent.

Voyageuse ! ne sont perçus qu’un pied
comme nu – si légèrement chaussé !
une bague qui annonce votre visage.

Nous avançons là où persistent les fleurs
sous le vent qui sème les pollens d’acacias.

Par un reflet de la vitre te voilà
accueillie toi qui n’es que silence
respiration qui soulève ton sein.

 

XII

Nos hâtes – brusques
allers-retours.
Aussi loin que proche
l’enclos où sautillent
quoi ? Une poule ? Un coq ?

Pure couleur
dans la pénombre commençante.

Le temps de l’animal
indifférent aux bruits.

Le temps de l’herbe
ou de l’arbre insituable.

Nous traversons des couleurs
électriques – jaunes et verts
apercevons les rousseurs
et orangers de novembre
–  couleurs de nos paix.

VIES

 

I

Un feu prend aux confins de Paris sous l’autoroute
entre les piliers de béton alors qu’à midi
brille un soleil de début d’été. Qu’y brûle-t-on ?
Des planches, des cageots, les détritus d’un chantier
sans fin. A l’odeur du feu que je sens en premier
s’ajoute celle du ciment. Seul un ouvrier
noir traverse torse nu cet espace. Les flammes
s’élèvent, l’homme y jette des pièces de bois brut,
le feu crépite. Pourquoi est-ce si beau un feu ?

 

II

Un soir dans la nuit tombée
de jour en jour plus tôt
un vin hâtif réunit
sous un pont de fer
des hommes errants
et au matin
dans le ciel heureusement bleu
de septembre décroît la lune
blanche – un signe inaperçu
des passants – petite foule
solitaire.

 

III

Sur la pierre – pierre usée sans âge – avance
une fourmi, animal minuscule
qu’un mouvement violent d’hommes arracha
à son parcours – rien qu’un point noir traversant
notre vision quand grande est notre fatigue.

Tandis que l’eau s’écoule sur la pierre
la lune, haute déjà dans le ciel et grosse,
comme un mot, mais juste, donne un instant à l’homme
seul la joie de se tenir dans cet entre-deux
du sol et du ciel où le regard porte.

 

IV

Dans la nuit de janvier
qu’un halo venant des villes
éclaircissait à peine
dans le froid de la brume
un arbre et quelques autres
durs à identifier
et ce pin d’altitude.

Tout est clos ici :
murs, grilles, palissades.

écorces, branches, racines :
une brèche immense.

 

V

Il y eut ces trois arbres
– une aube à midi
au milieu d’un pré

accompagnée de silence et d’oubli

comme une montée de sève
entre l’écorce nouvelle
et la seconde naissance.

 

VI

Que restera-t-il dans l’âme
d’un enfant de ce geste
qui un instant fut rien
et tout : poser ses mains
sur le sable, en regarder
les traces, sentir les grains
sur sa paume ?

 

VII

Les sacs que le vent emporte
furent légèrement remplis
des trésors que les enfants
amassent et dispersent :

Brindilles, pierres
coquilles creuses d’escargots
poignées de terre.

 

VIII

Dans un espace privé de tout ciel
sous une lumière si vive que chacun
semble détaché de tout, l’enfant avance
sur le sol luisant. Il tient et lâche une main.

Effacée est la joie de l’été
quand tu pouvais marcher nu,
dans l’eau du torrent cour

 

IX

Lorsque monte la détresse
les choses de la nature
–  lilas, glycines, arbres de Judée –
interrompent la muraille du temps sans fin.

Feuillages, fleurs au ras du sol
Odeurs que réveille la pluie
presque d’été après la chaleur printanière :

choses tenaces autant que précaires
vives autant qu’insignifiantes.

Gloire et misère
dans le mauve poussiéreux des fleurs.

 

X

La joie est proche de la douleur
peut-être parce qu’elle nous surprend
quand nous nous attachons à des choses
infimes, moins que ce vert
imperceptiblement plus clair
d’un feuillage qui prolonge la lumière
un soir au seuil de l’été :
la couleur un peu vive
d’un jouet oublié dans l’herbe.

 

XI

Un temps océanique entre dans la ville.
L’enfant rit, interroge,
il doit tourner le cou, lever sa tête
car l’homme est grand.
Mais une bourrasque le porte
il se voit proche des arbres
qui semblent marcher.
Ce jour qui s’achève est aussi une aube.

 

XII

Nos mots – ceux que nous disons
avec tant de facilité –
peut-être qu’ils devraient ressembler
aux traces que nous conservons,
oublions des choses aimées
comme entre deux étagères
cette photographie vieillie
d’une Ève primitive
sculptée dans la pierre
que les pluies ont lavée ?

 

XIII

Étions-nous demeurés
silencieux quand tant de mal
proche nous touche ?

Fragile est la mémoire
de ces mots apparus
entre les plis des draps
tissés de temps !

Ces mots qui semblèrent
à peine différer
de ces choses :
herbes foisonnantes
pluies sur le sol brûlant.

 

XIV

Branches noires
au seuil de mars
font tenir
pour morts ces arbres
qu’une fleur
– puis deux ou trois –
jours après jours
écloses montrent vifs.

De tant d’amandes
que tu ramasseras enfant
combien de creuses
combien de pleines
et philippines ?

 

XV

C’était encore un soir d’un long jour d’été
tu rentrais ne sachant pourquoi regardant
le ciel bleu où de très minces nuages blancs
s’étiraient, où des martinets volaient haut
tandis que tu respirais l’odeur des blés
fauchés. Arrivé, tu sus que ce basilic
cette menthe posés au bord de la fenêtre
étaient beaucoup de ce que tu avais cherché.

 

XVI

Toute la chaleur
de ces jours orageux
dans la maison demeure
tandis que la brume
monte au-dessus des prés
sous l’unique étoile
qui semble écarter
un nuage de l’autre.

Folle est la prière
de ce ciel
presque nocturne !

 

XVII

Enfouie dans l’herbe une chose
ronde et grise bouge.

Ce n’est qu’un sac en plastique
qui lorsque le vent l’agite
se gonfle et ressemble
à un oiseau blessé
qui battrait d’une aile.

Brève illusion dont la cause
est sans doute le désir
que nous soit proche une vie
aussi autre que commune.

ÉGLISES

 

I

Ce mot entendu le noyer
parmi tant d’autres qu’apporte le vent
malgré sa proximité avec la noyade
soulève une joie. Est-ce parce qu’il nomme
ce vieil arbre qui meurt au bord de la rivière ?

II

Arbre qui veilles au-dessus de l’eau verte
tu sembles songeur tu dors et pourtant palpites
comme un animal – beau tant par tes fruits
que par tes feuilles larges.

III

Mêlés aux blés, aux vignes les vergers de noyers
clos d’un muret de pierres sèches – lieux que brûle
l’été – nourritures.

Il y avait eu silence –
le vol d’un oiseau dans un sous-bois
l’amitié de l’enfant et des bêtes furtives

puis à l’automne

la paix enfin donnée à ce paysage meurtri.

IV

Ce fut sans relâche la guerre

le vent qui se lève dans les arbres
chuchote le mot douceur.

V

En cette terre de violence où je reviens
terre du haut passé
j’avais aimé ces arbres
qui flambent maintenant presque en silence
parmi les grandes herbes et les tombes.

Murs rouges qu’une poussière
recouvre, on les a délaissés
comme cet animal qu’au bord de l’eau on abandonna.

VI

Les derniers qui restèrent – seuls
firent un feu sans doute
qu’on entretint dans la cendre.

VII

L’église est un verger de noyers sauvages.

Une source camouflée de pierres
s’écoule en contrebas parmi les herbes.

Ainsi tremblent des arbres tendus
dans « une fraternité d’eau et de ciel. »

Et je songe à ce « misérable
qui demandait l’aumône à son ombre. »

VIII

Tout proche
se tenait assis un homme fourbu.

Le regard qu’il posa sur son enfant
fut comme ce champ de seigle
au-delà d’une forêt sombre.

IX

Qui pourrait atteindre
– à l’abri des pierres et des lichens –
ce pré, sinon le vent qui passe
dans l’herbe silencieuse du soir ?

X

Roches usées
hauteur calme là-bas
entre les champs étroits
quelques arbres qui respirent :

l’accueil que faisaient ces pierres tressées
ce feuillage à l’entrée de l’église en ruine :
paix de l’enchevêtrement des verts et des gris.

XI

La salle était haute et claire et la lumière blanche
la rue silencieuse encore au petit matin ;
ils entrèrent, l’homme, la femme, et on entendit
leur chant – ils étaient loin, improbables et seuls.

XII

Le long des rivages anciens
aperçus de nuit
nous avons au matin
passé des frontières
avec les dauphins du large.

Des sourires infinis et fragiles
viennent aujourd’hui comme jadis
se briser sur la terre grise des îles.

XIII

Une tête de taureau
dans l’entrelacs du lierre
et du figuier sauvage
est de tout ce qui fut
bâti ce qui demeure.

 

XIV

Tout n’a longtemps été ici que guerre.
Mais sur les rivages on a bâti des temples.

Pierres : telles ces bêtes immobiles
– taches sombres dans la brume
des feuillages – qui captent nos regards.

 

XV

Buffles d’Asie
Vaches d’Europe
tous animaux paisibles
vous seriez l’église nouvelle
si n’eût été versé
en sacrifices votre sang.
 

FENÊTRES

 

I

Vues depuis la fenêtre
dont les volets ferment mal
ces fleurs de magnolia,
celles qui brunissent,
celles qui ne sont pas écloses :
une aube avant l’aube.

Ce n’est ni le jour ni la nuit.
La blancheur est sur ces arbres
plus vive à cette heure
– comme le drap
dans la chambre où tu dors.

 

II

Depuis la fenêtre basse
de l’ancienne cuisine
on ne voit du paysage
que le toit de tuiles
de l’abri pour les bêtes,
la pierre du puits
un saule et le vent.

Grande est la lenteur des choses
quand tu te trouves retiré
des va-et-vient matinaux.

 

III

Tu marchais en altitude proche des rapaces et des fleurs
foulant l’herbe jaune où paissent des moutons
– guettant l’ombre des pins et les dalles de calcaire chaudes
loin et de l’homme qui injurie les passants
et des commerces, des camions, des images
qui peuplent notre vie. Tu n’as jeté qu’un œil
par la fenêtre d’où l’on ne voit que le feuillage
du tilleul qui pourrait être ton seul horizon.

 

IV

Ailes pliées dépliées du papillon
noir et blanc près du fruit posé sur l’herbe
jaunissante en été. Fruit qui pourrit
et doucement nourrit devant la fenêtre
basse d’où nous regardons oublions
les couleurs de la vie – jaune, bleu, vert
ce qui vit de ce qui meurt.