SUSANNE DUBROFF

par : Anonyme

Quatre poèmes
Traduits par Raymond Farina

Quatre poèmes

 

Pierrot

(Sur une photographie de Paul Outerbridge)

De ces trois-là
il était l'androgyne,
  défiant la tragédie,
une façon nette, moderne, d'avoir prise
  sur l'inévitable.
La tête chauve, sans harmonie -
Le torse inexistant
un long passé navrant -
la grande bouche bien fermée
pour braver le déni,
les ombres au-dessus de lui
dévorante virtualité.
Et cette attentive bravoure,
ennoblissant ce qu'elle ne réussit pas
   à sauver.

 

Pierrot

(On a photograph by Paul Outerbridge)

 

Of the three of them, he was the androgyne
      defying tragedy,
a modernist’s decisive take
      on unavoidable.
The bald, shrouded head,
the chest a hesitance
long past  grieving,
the great mouth shut tight
against disclaimer,
the shadows above it
       devouring possibility.
And this attentive bravery
ennobling what it failed to redeem. 

 

 

La Chaleur

La chaleur sur le porche
dans les collines
parmi les arbres,
ce n'est pas la chaleur,
c'est la douceur.
La chaleur que nous détestons,
celle qui nous écrase
sur les plages,
ce n'est pas celle que nous avons.
Sauna sous mon chapeau
dont la paille une fois encore sent bon
l'herbe grasse qu'elle fut,
puis-je vous faire remarquer
que c'est moi qui parle en ce moment,
qui n'ai jamais connu la paix ?
Je fais patienter un poème
comme si c'était un amoureux, je converse
avec les yeux fous des feuilles
jusqu'à ce que même les mouches deviennent douces.
Ce n'est pas la chaleur
mais quelque mal profond,
imprégné de terre
et guéri.

 

Heat

Heat on the porch
in the hills
among the trees,
this isn’t heat,
this ease.
The heat we hate,
that we defeat
at beaches,
that heat’s not here.
Sauna under my straw
hat smelling once more
of the rich grass it was,
can I make you see
it’s  me speaking,
who’s never been  at peace?
I keep a poem waiting
as I would a lover, commune
with the mad eyes of leaves
‘til even flies turn meek.
This isn’t heat,
but some deep ill,
earth-steeped
and healed. 

 

 

Eeyouteh Zoozunneh

Quand vous vous renseignez sur ce prénom, Uta,
sur son origine, je vous dis
qu'il ressemblait au,
mien,
une variation prononçée Eeyouteh
qu'on supprima en arrivant ici,
en me laissant mon second prénom, prononcé Zoozunneh.
"Des choses s'accumulent autour d'un prénom-"
années, croyances, évènements, -
une enfant sur la plage, enjouée, malicieuse,
ses deux pieds tournés en dedans,
le bras humide de ses cinq ans
entourant l'épaule de sa copine,
deux paires d'yeux confiants, immenses-
c'est cela que l'on a enlevé
à la réfugiée de neuf ans,
aux épaules courbées, bouleversée, effrayée...
Maintenant, quand vous me dites : "Eeyouteh
est quand même un plus beau prénom que Zoozunneh"-
images rouges; un anneau perdu, des bouquets
de fleurs d'une remise des diplômes d'un jardin d'enfants-
je répète : "Eeyouteh Zoozunneh,
c'était mon prénom."

 

Eeyouteh Zoozunneh

When you ask about that name, Uta,
where it comes from, I tell you
mine was the same,
a variation pronounced Eeyouteh
they chopped off when we got here,
leaving my middle name, pronounced Zoozunneh.
“Things accumulate around a name-“
years, beliefs, events,-
a child on the beach, playful, mischievous,
one foot turned in toward the other,
her wet five year old arm
around the chum’s shoulder,
two pairs of huge, trusting eyes-
these things got subtracted
from the bent-shouldered refugee,
age nine, confused, scared…
Now, when you tell me, “Eeyouteh’s
a nicer name even than Zoozuneh”-
ruby images; a lost ring, bouquets
of kindergarten graduation flowers-
I repeat, “Eeyouteh Zoozuneh,
that was my name.”

 

 

 

Prenzlaur Street, Berlin

Nous voici, vous et moi, descendant en flânant la rue
dans laquelle la plus grande artiste d’Allemagne pendant la guerre
vécut presque toute sa vie, oubliant Käte Kollwitz,
fuyant dans le présent. Je viens ici pour essayer de
me réapproprier un peu de mon enfance brusquement interrompue
par les Nazis. Ta femme t’a proposé
comme compagnon pour me soutenir dans ma quête. Nous nous asseyons
près des vieux chênes, devant les sycomores aux bras ouverts.
Tu me montres leurs capsules vertes. Elles tombent en dernier,
survivent à leurs feuilles… J’oublie mon chandail noir préféré.
Tu  retournes au café, on te dit qu’une femme aux longs
cheveux noirs l’a réclamé. Je n’en veux pas à la voleuse à la chevelure noire.
Les arbres deviennent noirs dans cette calme nuit de septembre.
Tu appelles un taxi. Nous rentrons à l’hôtel.

 

Prenzlaur  Street, Berlin

Here we are, you and I, strolling down the street
on which Germany’s  greatest wartime artist
lived most of her life, forgetting Käthe Kollwitz,
escaping into the present. I came here to try to
recapture a bit of a childhood abruptly interrupted
by the Nazis. Your wife had proffered you
as a companion to encourage my quest. We sit down
by old oaks, in front of a sycamore’s open arms.
You show me its green seed balls. They fall last of all,
out-live their leaves…I’m missing my favorite black sweater.
You go back to the café, are told a woman with long,
Dark hair claimed it. I wish the long-haired thief well.
The trees grow dark this still September night.
You call a cab, we go back to the hotel.

 

                                                                                                     Traduit par Raymond Farina