Vu du Sud (1)

par : Anonyme

 

Quand la réalité parle l’impensable, quand l’imagination obstrue ses possibles, quand la fuite rattrape ses perspectives et les met en garrots, quelles voix peuvent prononcer encore l’insoumission de l’ÊTRE au silence éternel sur son appel ?

Quelles voix sinon celles du poème peuvent délier la mer de ses naufragés, ensemencer la cendre des mots, fondus dans la raison politique ?

Voix de Nasser-Edine Boucheqif qui à travers « vois-tu, on massacre nos rêves », nomme ce qui doit être nommé, là, maintenant, du bourreau et de la victime au-dessus  des frontières et de l’indicible.                                                                          

Philippe Tancelin, poète, philosophe.

La nuit aiguisée (fragments)

 

 

La nuit est entrée
mais qui donc vient avec elle
prolonger encore la folie des jours et poser d'autres oiseaux noirs sur nos fronts ?
 

La porte du bonheur
aigu et concentré de joie se referme
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 
 

Car voici la saison des bombes
on les ignorait dans leurs casernes
elles sont maintenant devenues les visiteuses
de chaque regard d'enfant
chaque soir 
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 
 

La nuit est entrée
Mais qui encombre nos jours
ternit notre lumière ?
 

Cauchemar effrayant
ventrus
ils arrivent du fond des souvenirs
et leurs voix mettent déjà dans mon silence
des frémissements
 

Il faut que j'écarte ces intrus
qui me forcent à retourner sur mes pas
 

Mutilé  
je guette
 

Ils reviennent
et la cloche du mariage
ne
sonne
plus
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 
 

Quel mot
quel poème pour qualifier la barbarie répétitive qui s’essouffle dans la vulgarité de la rue ?
 

Ils reviennent
raides
sous leurs habits
sur le
pays de tous les
ponts
 

Ils reviennent
ils reviennent en rangées
d'arrogance en garnisons de frayeurs
de fureurs
en stridences du monde
pour nous froisser les tympans
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 
 

Ils reviennent
ivres de haine
sans

visages

sans
….
insulter nos morts

 

Ils arrivent
affluant de partout
les masques de l’épouvante
ils poussent et en ce monde
ils marchent
comme de vulgaires hélices
pour ne pas tomber
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 
 

Ils arrivent
larguent à haute altitude
tirent à bout portant
et je perçois dans leurs nuits
les clairons de la déroute
qui font monter jusqu'à mes oreilles
les hurlements de chiens carnassiers
 

Vois-tu
on massacre nos rêves
 

Ils reviennent
ils arrivent de partout le
ciel est plein
d'eux la
mer et le

désert et dans leurs
poches que de morts à propager 
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 
 

Ils se massent
et leurs cargos se confondent
avec les vagues monstres des sables
dans leurs danses mortuaires
 

Ils avancent
avancent vers le large qui se retire
ils viennent de partout
rugissant
la rage colossale au regard
le masque anthropomorphe
allure terrifiante
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 
 

Ils reviennent
avec les machines à décimer
et sur leurs visages
rien
pas même un
regard
ou un sentiment
mur
où l’on ne perçoit pas même
ce soulèvement faible de la poitrine
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 
 

Ils arrivent
marchent
dans le pays
d'Enuma Elish
pour quelques poignées de dollars
s'essuient les pattes sur le sable
exposent leurs obscénités
devant les corps
nus des prisonniers de droit commun
se laissent aller à toutes les perversions et même
ils croient encore que les pierres
dessinent leurs propres formes 
 

Vois-tu
on massacre nos rêves 

 

Il y a des jours comme ça (Fragments)

 

Il y a des jours comme ça
toute une foule dévitalisée
si grande dans sa misère
fonce tête baissée
salit les trottoirs de la ville
arpente un devenir incertain
où bien des rêves sous ses pas
sont étranglés

 

Il y a des jours comme ca 
de nouvelles garnisons d’Ernest Pinard
condamnent
jugent
intentent des procès
comme en dix-huit cent cinquante-sept

Il y a des jours comme ça
les glamours grappillent la nourriture jetée à terre
mangent dans les poubelles des supermarchés

 

Des Madoff en liberté
qui assoient leurs hégémonies par le facile
qui a le don de nous plaire -plaisir en catimini
brillant de tout son lustre-
où scie et rabot
se montrent ensemble pour amuser l’avenir

Il y a des jours comme ça
où nous aimerions bien voir
ce que l’autre voit
comprendre ce qu’il dit
de ce qu’il entend
pourquoi il sourit
à ces mots-là
et pas à d’autres
et pourquoi soudain
il se tait
quand nous sommes là

 

Il y a des jours comme ça
un adolescent abusé
la silhouette qui flotte dans un corps d’homme
marche comme une poupée cassée
glisse au milieu d’une foule
tel un murmure glacé
cherche un pays où l’on meurt
sans mensonge
regarde ses larmes tomber
comme des mots
parle tout bas
balance ses bras vers le ciel
puis tire

Il y a des jours comme ça
derrière son éclat
une bougie pleure
dans son sang
coule un peu de cire
et beaucoup de mépris
que l’on ne voit
que trop tard

 

Il y a des jours comme ça
une silhouette qui se défait dans la brume terne de la
ville

Un chien promène son homme
près d’un hangar désaffecté
tombe sur un bambin
gisant sur le sol complètement dénudé

 

Il y a des jours comme ça
un couple qui se regarde à peine
de peur de se tromper
leurs lèvres ne bougent pas
par peur d’effrayer
ils sont ailleurs dans des paysages
leurs esprits voguent sur d’autres mirages
ils sont tellement absents
que leurs corps se détachent puis
s’étranglent sous une cascade de pluie

Il y a des jours comme ça
les chômeurs passent leur temps
à desserrer les chaînes de l’inhumaine condition
survivent au brouillamini
où même avec leur supplément d’âme
tout leur espoir s’affaisse
s’affaisse comme ces mineurs
qui vont dans les puits de charbon
ignorant le danger des parois
et le temps qu’ils passeront
à pincer leurs lèvres dans les profondeurs
sans être sûrs de remonter à la surface

 

Il y a des jours comme ça
des villes vouées à une violence récurrente
ne tiennent que par la rumeur des pastiches
des bruits en vase clos
d’humanoïdes dont la réalité n’a pas la même constance
que leurs illusions amputées de leurs rêves

Il y a des jours comme ça
où on est en tête à tête
sans ailes
avec soi-même
dans une chambre sans échos
dans le carré des mots
qui dévoilent leur quotidien de pierre
leur impuissance à dire l’indicible
à tracer une ligne de démarcation
entre palabre et action.

La Danse du Chacal (Fragments)

 

(…)
Maintenant
je suis une réplique dans ton monde
mes yeux voient
crève-les
tu verras tomber une eau salée

 

Depuis le lait béni du sein maternel
depuis les saisons reculées des ombres épaisses
depuis la vie qui confusément s’éveille
je n’ai cessé de vider mes veines encombrées d’universaux

aujourd’hui
parfois dans mes rêves
je souffle à l’oreille d’un enfant :
On ne me verra pas
on ne m’entendra pas
la vie est une rumeur
je m’en irai comme un rêve
je quitterai ce monde qu’un souffle à peine effeuille

 

J’ai mis la Méditerranée dans mes yeux
les plus beaux poèmes des sans continents
pour faire escale au milieu de ta splendide obscénité
crever ta démesure
Ô prince des convertis
autoproclamé Éclaireur du monde et de surcroît incompétent !

Je suis Jonas recraché par la bête immonde
dont la foi en l’homme est restée intacte

 

Mon existence se poursuit au niveau des frémissements
de la vie cachée
vie cachée au sens de célébration
de mémoire
de devenir qui commence là où finit ta vision habituelle et utilitaire des êtres
des objets
de la nature

Si mon visage frappe aux portes de maintenant
si je m’adresse à ton intelligence
c’est sans bruit
mon silence je le place à hauteur d’arbre
de son éloquence
pour que tu te chauffes au feu
que mon audace allume

 

Si mon visage frappe aux portes de maintenant
c’est parce que tu es mon ombre
-je marche et c’est  ton ombre qui apparaît sur le mur courbé-
ma raison dans ce monde si petit
si aléatoire où la désertion se généralise
au profit d’un narcissisme sans exemple
c’est parce que j’ai toujours chéri la liberté
malgré les épines de tes roses qui s’effeuillent

Ô mon arbre aux perles égarées
si je m’adresse à ton intelligence
c’est sans bruit
c’est parce que tu es ce corps
zone de tous les dangers
lieu de toutes les confusions
de tant d’espoirs avortés

 

Il m’appartient de briser le silence
pour que la réalité par-delà le secret
devienne un jardin où transparaissent nos empreintes

Nous regardons dans la même direction
mais nous ne voyons pas la même chose
nous sommes devenus des inconnus qui s’ignorent

 

En voilà un joli pied-de-nez à ta certitude verrouillée

La lâcheté a dérobé le face à face
sans doute
le courage n’est plus le même depuis très longtemps
on se combat de très loin
sans s’être jamais vus

 

Phasmes et ombres qui se dévorent sans apparition
et d’une liberté brandie comme étendard
à un devenir d’expert en l’art du soupçon
il n’y a qu’un pas
Les vilenies et les bassesses insupportables glissent entre les doigts et tes phrases-épines qui ne valent pas un brin d’herbe
pour te croire
il te faut des arguments aussi solides
que les mensonges en lesquels tu as cru
en lesquels tu voulais nous faire croire

J’ai cessé de faire confiance à tes mots
ils ont inventé
la police secrète
les prisons
et moi je doute que tu sois sincère 

 

Je visite ton présent
là où ton désert s’installe
là où tes incohérences
te condamnent sans pitié
tu aurais pu être utile -bien que tu ne sois pas nécessaire-
semblable état est désolant

Maintenant comme les chiens
-On dit comme les chiens on est méchant-
tu ne flaires que pour éparpiller le doute
et quand tu aboies
Ah ! Quand tu aboies
non
non ce n’est pas pour mordre
c’est pour dire : J’arrive Maître !

 

Mais viens
je porte des fruits que l’été a balancés
tu me verras passer
bercé de toi
là où ton ignorance seule règne
et peut-être même
je partagerais avec toi
quelques travaux évadés de mes mains
quelques peines
depuis mes rêveries
depuis mon sang

Saurais-tu inventer des mers prolixes ?

 

Tu veux changer le monde
bâtir un devenir à hauteur d’Homme ?
c’est fort bien
pour cela
pour toi
je ne vois qu’une voie :
Reconnaître tes mots fous qui sont le cancer de notre tragédie
sentir l’odeur des heures de ta vie ratée
aviser tes paroles voilées et potentiellement meurtrières
prendre conscience de cette rançon de la joie
de cette lumière en nous
que tu as délibérément étouffée
ignorée
éteinte

Tu veux changer le monde
prendre en main les rênes de notre devenir ?
c’est fort bien 
pour cela je connais une autre voie :
se taire
ne pas collaborer et là où tes pas
semblent souvent perdre la raison
garde-toi à l’écart des nébuleuses paroles
faussement drapées
où tout commence comme dit l’autre
en concombre et se termine en ni ni

 

Quelques lettres me suffisent pour te dire mon vocable préféré :
Dans un monde où tu as jeté sous ses traits
un sourire borgne
ton brin de jugeote a volé en éclats
s’est fracassé comme un verre de cristal
et l’homme libre que tu étais
est maintenant définitivement condamné

Dans les concours du plus plat
du politiquement correct
là où on esquive les contredits -fielleux commentaires-
par une sophistique aussi mal employée qu'imbécile
ton outrecuidance s’accomplit dans toute sa radicalité
la poésie qui saigne toujours à point
et cela
nul ne te le pardonnera

 

Demande-moi d’où est venue cette lumière aveuglante
juchée sur la fenêtre de ma parole
et je te guiderais dans le sentier des vérités dissimulées

demande-moi le sens du poème mien
et je te dirais quelle amertume croît
enfle entre ses mots

 

dans ma tasse de café
visible est l’ombre de la lune
fait paraître les points de suture de tes promesses

Il se peut que dans une jeunesse
où toutes les puissances de l’être s’ébranlent
tu n’as pu dans ta vie
loin de toi
chasser les nuées d’ombres
l’ange gris des neurasthénies
(…)

 

 

Fragment de : La danse du chacal, éd. Alfabarre, collection paroles nomade 2012, en cours de rééditions aux éditions Polyglotte-C.i.c.c.a.t, collection Veilleurs de Nuit 2013