YVES NAMUR

par : Anonyme

6 POEMES

Les hommes me demandent parfois

 

Les hommes me demandent parfois
Si je n’ai besoin de rien d’autre.

Je réponds souvent que je n’ai plus besoin de rien,

Et je m’en vais comme un chien
À qui on aurait promis la lune et des amours éternelles,

À qui on aurait dit : cours
Et qui finalement avait préféré se coucher dans l’herbe.

Je suis comme ça,
J’aime parfois les choses simples et sans histoires.

 

 

© La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012.

Ah ! mon amie

 

Ah ! mon amie,
C’est toi aussi qui écrivais
J’habite un jour dont je ne suis pas maître (1).

Moi aussi il m’arrive de penser
Que je ne suis décidément maître de rien :

Pas plus maître de mes mains
Que du temps qui passe dans cette maison de misère,

Pas plus maître de mon destin
Que de cette eau qui coule sous les ponts
Et dans mes histoires sans queue ni tête,

Pas plus maître de moi

Que de ce poème où je n’ai décidément pas rendez-vous,
Ni avec l’amour ni avec la rime.

 

                                                                                                                       À Jean-Claude Pirotte

© La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012

 

(1) Liliane Wouters, Le Gel, Pierre Seghers, 1966.

 

Laisse-moi te parler

 

Laisse-moi te parler
Comme on parle à un chien battu ou à un frère,

Laisse-moi te parler
D’un temps que je n’ai pas vraiment connu,

De ce temps
Où on creusait jusqu’à ne plus savoir ce qu’était
Le fond de la misère ou la honte,

Où on mangeait son peu de pain noir
Avec la mort et l’étoile jaune,

Où vivre
N’était même plus une mince affaire,
Où vivre était tout simplement un mot de trop.

Laisse-moi te parler de tout ça mon ami,
Même si tout ce que je te dis maintenant n’est encore réponse à rien.

 

 

                                          
    À Gaspard Hons

 

© La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012

Cette rose fut tant appelée par le poète

 

Cette rose fut tant appelée par le poète,

Qu’elle en oublia même le poids de l’abeille
Et celui de la première rosée,

Qu’elle en oublia la pluie,
L’odeur du cheval et la forme des poèmes.

Elle en oublia jusqu’au sens même des mots,
Les mots les plus simples et les plus ordinaires,
Ceux dont on rêve et ceux que l’on pleure.

Elle oublia aussi tous ceux dont elle portait encore
Le cœur rouge et les respirations,

Elle en oublia tout de tout.

Parce que tout cela, dit-elle,
Le poème, la colère, les larmes et même la tristesse du ciel,

Tout cela n’est réponse à rien (1).

 

© Les Ennuagements du cœur, Lettres Vives, 2004.

 

(1) Israël Eliraz, Abeilles/Obstacles, José Corti, 2002.

Aujourd’hui j’ouvre des livres

 

Aujourd’hui j’ouvre des livres,
Je referme les livres et j’interroge.

Qu’est-ce que la légèreté,
Qu’est-ce que l’air et le poids de l’air ?

Quelles infimes particules composent la lumière
Ou la pleine obscurité ?
Quelles autres sont-elles dans le vide ?

Combien de cercles entourent le temps,
Les hommes ou la mort ?

Quel sens donner à toutes ces choses
Qui sont dans le monde ?

Je m’interroge,

Et parfois je me demande que faire,
Si la pluie soudain venait à tomber dans le poème.

                     

                                                                                                                                 À Pedro Tamen 

© Les ennuagements du cœur, Lettres Vives, 2004.
 

Toujours la même question qui m’obsède

 

Toujours la même question qui m’obsède :
Suis-je réellement fait de plusieurs visages ?

Et si tel est vraiment le cas,
Y en a-t-il seulement un seul qui vaille la peine
Que je me regarde,

Que j’écrive des choses là-dessus
Ou que je me mette martel en tête
Pour ceci ou pour ça.

Vraiment, je t’assure,
On n’est pas sérieux quand on se prend la tête
A être chasseur de papillons, chasseur de rêves
Ou de poèmes.