> Claude Albarède, Le Dehors Intime

Claude Albarède, Le Dehors Intime

By | 2018-01-02T09:47:47+00:00 29 novembre 2017|Categories: Claude Albarède, Critiques|

C’est au plus près du silence de la réflexion qu’écrit Claude Albarède. Non parce qu’il se réfère au silence et ce, dès le début de Dehors Intime (“Marcher à pas lents /​ pour pro­non­cer /​ la soli­tude et le silence”), mais bien parce qu’il sait que “…la poé­sie /​ si confuse de loin /​ et de près si trou­blante” se laisse tou­jours sai­sir. Le poème par­fois n’a pas de fin gram­ma­ti­cale (p 21) ou bien le lec­teur se demande-t-il s’il s’agit d’un long poème ou de poèmes qui se côtoient… À moins que ce ne soit la ques­tion posée de pure forme qui n’appelle pas de réponse (p 22)… La poé­sie est un flux inin­ter­rom­pu, comme la marche dans la cam­pagne ou alors il s’agit d’une “inven­tion de mémoire”. Le ton est élé­giaque à sou­hait, l’approche du réel cir­cons­tan­ciée. Seul semble comp­ter le pay­sage natu­rel ou bâti par les hommes ; même un poème dédié “à la mémoire des copains dis­pa­rus” glo­ri­fie-t-il sans ambages le pay­sage. Peut-être la rai­son est-elle à cher­cher dans la volon­té d’Albarède à tra­quer l’absence dans ses poèmes ; n’écrit-il pas (p 31) “Si le poème nous échappe /​ Présent d’absence est un beau titre”. C’est que le poète avance “vers des formes sans corps” (p 37). Les mots tra­jet, marche, pas­sage, arpenter sont fré­quents tout comme l’obsession de “l’échec de dire” qui trans­pa­raît, mine de rien, dans chaque poème du recueil.

Claude Albarède, Le dehors intime,
L’Herbe qui tremble édi­teur, 128 pages, 16 €
Peintures de Marie Alloy.

Albarède est un mys­tique sans dieu qui se laisse enva­hir par le pay­sage cam­pa­gnard dans lequel il vit. Il note au début d’un poème : “On ne sera empor­té /​ que par le pay­sage /​ vers des confins ver­ti­gi­neux”. Le ver­tige naît du pay­sage (et de sa contem­pla­tion), non d’une quel­conque trans­cen­dance. Et pour faire bonne mesure, quelques pages avant (p 58), il dit son goût de la chair dans un texte dédié à Christiane à mots rete­nus, un poème qui désigne les ron­deurs du corps dans la chambre haute. Mais le plus cap­ti­vant est de consta­ter com­bien l’écriture poé­tique est “conta­mi­née” ( ? ) par le pay­sage : le poème attend “que retombe l’essor /​ […] /​/​ pour pier­rer son silence /​ et ser­rer l’écriture /​ d’un caillou dans la main” (p 76). Albarède est l’homme d’un lieu, d’un pay­sage ; il s’identifie au pays natal à tel point que, par­fois, le lec­teur hésite à mettre un nom sur le JE qui prend la parole dans le poème : le poète ou le Causse (p 81) ? C’est là qu’on se sou­vient du déra­ci­né que fut Albarède qui dut quit­ter son Causse pour exer­cer dans la grande ville. Comme on connaît son amour pour ses ancêtres vigne­rons ; com­ment s’étonner alors de ces pay­sans qui montent à la vigne “avec le rêve à gagner /​/​ pour en faire /​ au gou­lot /​ cet automne /​ le contre-poids /​ du sang d’encre” (p 83) ? Faut-il le rap­pe­ler, le sang d’encre, c’est le sou­ci, l’inquiétude, voire l’angoisse…

Albarède n’oublie pas ses racines, il ne condamne pour autant la moder­ni­té. Et il conti­nue à peu­pler ses poèmes de villageois(e)s qui les tra­versent et qui sont aty­piques par les temps qui courent. Ces êtres ont trou­vé leur juste place entre les pierres et les sources, entre les ronces et les orfraies “et mur­mure(nt) trois mots /​ sans rompre le silence”. Belle contra­dic­tion : Albarède n’en finit pas pas d’explorer l’intime au moyen de vers comp­tés (le plus sou­vent) et non rimés (tout aus­si sou­vent), de regrou­pe­ments stro­phiques menés irré­gu­liè­re­ment. L’ancien et la moder­ni­té récon­ci­liés ?

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Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.