Abdellatif Laâbi, La Saison manquante

par : Anonyme

Ce livre d'Abdellatif Laâbi est composé de deux recueils relativement indépendants : La Saison manquante et Amour jacaranda. Mais de la première à la dernière page, c'est la même écriture simple aussi bien dans les proses que dans  les poèmes en vers libres, la même écriture traversée par un humanisme de tous les instants, une tendresse et une révolte qui, curieusement, coexistent… Cette simplicité ne va pas sans un aspect convenu comme dans ces vers : "… le petit dieu ailé / bien connu des amants / m'a décoché / sa flèche imparable" (p 75), répétés avec une légère variante (p 152) : "l'ombre du petit dieu ailé / bien connu des amants / qui m'a décoché / jadis / sa flèche imparable". Le mérite de la répétition de ce cliché est de mettre en évidence la cohérence et la construction d'Amour jacaranda qui est en fait un long poème de célébration de l'amour et de la femme aimée. Mais cela était à signaler…

La Saison manquante s'ouvre sur un poème qui prévient le lecteur qu'il ne trouvera dans les pages qui suivent que sensations et impressions personnelles de l'auteur, mais "rien qui mérite / d'être gravé dans le marbre". Modestie, mais curiosité, qui prennent différentes formes. Les proses de Cercles de l'étonnement interrogent l'univers, l'existence, le rapport de l'individu au monde. Autant de questions qui restent sans réponse mais qui disent parfaitement l'absurdité de la vie car cette dernière n'a que le sens que lui donne l'homme concret par son action. Météo métaphysique va plus loin : Abdellatif Laâbi semble avoir trouvé, non une réponse à ses questions, mais une raison d'être à notre présence au monde ; à propos de l'univers, il écrit : "Son expansion / part de nous / Et de nous / tient sa raison / son étrange folie". Et dans Suppositions (une suite de poèmes commençant tous par ces mots, À supposer), rien ne vient conforter ce début de réponse, si ce n'est le dernier vers de la première strophe du troisième poème qui reprend le titre de l'ensemble "la saison manquante". Laâbi semble ainsi affirmer que notre existence est placée sous le signe du manque, et la deuxième strophe commence alors par ce qui est grammaticalement attendu : "L'utopie / serait dans son élément"… Reste alors à vivre, sans illusions…

Amour jacaranda mérite une explication préalable. Le jacaranda est un arbre qui a la particularité de fleurir deux fois, en début d'été et en début d'automne, ses fleurs sont d'un bleu violacé. C'est sans doute cette particularité qui donne son titre à la dernière suite de l'ensemble : "Une étrange floraison". Il faut dire que le jacaranda traverse toute cette seconde partie du livre. Faut-il penser que l'amour renaît toujours de ses cendres ? En tout cas, Abdellatif Laâbi fait un bilan de sa vie avec celle qu'il connaît depuis un demi-siècle. Poésie de célébration donc. Et peu importe si le lecteur trouve à l'occasion une certaine impudeur dans ces poèmes car c'est toujours émouvant. Abdellatif Laâbi ne cache pas les difficultés de la séparation (il fut emprisonné au Maroc de 1972 à 1980) : le seul moyen de communiquer avec la femme aimée était alors le courrier. Dans la section, intitulée Lettres, Laâbi ne regrette pas ce temps mais semble regretter le poids qu'avaient les mots dans une lettre. C'est ainsi qu'il note : "Et voilà qu'aujourd'hui / nous en sommes presque à bénir / l'époque qui nous fut si rude…" Mais le poète parle aussi de la joie de vivre simplement, de partager. La connaissance de l'autre passe par celle de la langue ; d'où un éloge du multilinguisme. De même l'éloge de la banalité revendiquée dans Fourberies du temps est-il à mettre en rapport avec le passé de révolte du poète et son emprisonnement. Abdellatif Laâbi aime à se fondre dans la foule la plus banale, il a le goût du jardinage ; mais ce n'est pas qu'il soit rentré dans le rang…

Simplement, pour reprendre les mots de Paul Éluard, c'est qu'il ne faut pas de tout pour faire un monde, il faut du bonheur et rien d'autre. Mais, voilà, chez Laâbi (comme chez Éluard) le bonheur n'est pas égoïste, il suppose le bonheur des autres.