Fil de lecture de Carole Mesrobian : Henri MICHAUX, François XAVIER, Christophe DAUPHIN et Anna TUSKES, Ivar CH'VARVAR.

 

Henri Michaux

Moments, Traversées du temps

 

 

Un magnifique recueil dont nous connaissons la ligne éditoriale, la collection Poésie Gallimard propose une réédition de Moments, Traversées du temps, d’Henri Michaux. Le visage du poète apparaît sur un bandeau qui déroule au milieu d’une couverture blanche son profil sur une photo prise en gros plan et en noir et blanc. La couverture dont nous identifions la charte graphique invoque désormais de grands noms de la poésie. Dès l’avant lecture la disposition des textes centrés sur les pages blanches, la brièveté des  vers qui se suivent, mettant un mot puis un autre en exergue, ces strophes ténues et irrégulières, nous permettent d’identifier la manière d’un auteur dont nous connaissons l’envergure.

Distribués aux XI chapitres de Moments, les poèmes s’articulent autour de thématiques omniprésentes dans l’œuvre d’Henri Michaux. Le « choc », les « afflux » salvateurs d’énergie pure et libératoire, les « tensions formidables » et cette présence de « l’autre », scruté comme un ennemi dans Face aux verrous, de ce double qui, ici, devient part de Lumière :

 

« Les lignes qu’une main a tracées
que c’est surprenant !
L’autre à cœur ouvert
Son écriture que je respire

 

De l’inconnu, d’emblée familier
son écriture
son écriture en mon âme
les lignes d’or manuscrit écrit il y a deux siècles
comme si, à l’instant même
elles sortaient de la plume
délivrées par l’esprit, qui en font sur-le-champ
la découverte toute fraîche

 

Dérive, à nouveau dérive
Tout versus néfaste

 

Je cesse de pouvoir m’appuyer
Ma langue pend entre mille »

 

La langue « des autres » est perçue dans son incapacité à rendre compte du monde et d’une réalité qui ne se conçoit que dans la transcendance.

 

« D’aucune langue, l’écriture-
Sans appartenance, sans filiation
Lignes, seulement lignes. »

 

Il s’agit de sortir du « piège de la langue des autres » assertion qui vient clore Mouvements, le premier texte du recueil Face aux verrous. Le ressassement, les répétitions de sonorités et de mots, le jeu avec l’espace scriptural et le rythme que confère l’entrelacement de vers et de prose, ce travail sur le signifiant qui donne à la langue d’Henri Michaux cette puissance incantatoire ne fait pas défaut dans Moments où le poète célèbre le « Jour de naissance de l’illimitation ».

La syntaxe toute particulière, faite de reprises anaphoriques et de mises en exergue, de bribes de phrases ou de mots particulièrement chers à l’univers de l’auteur, confère à son œuvre une dimension initiatique. La déstructuration appelée et attendue comme libératoire, salvatrice, motive la mise en forme syntaxique. Le vers de Michaux, court, cinglant, offre à l’espace scriptural une dimension métaphorique. Tels les « signes représentant des mouvements », dessins de l’auteur qui inaugurent le recueil Face aux verrous, le signifiant est mouvement, danse, énergie démultipliée. La mise en relief en début de vers de substantifs ou d’adverbes répétés de texte en texte, de recueil en recueil, permet la convocation des concepts ainsi évoqués dans une immanence qui permet d’en appréhender toute la dimension.

Et si la parole unique et d’une puissance évocatoire non égalée d’Henri Michaux ne fait pas défaut ici, Moments diffère des autres recueils de l’auteur car, ainsi que l’énonce le sous titre, Traversées du temps, s’envisage la possibilité d’une rédemption. Regard rétrospectif de par l ‘évocation des heurts et des errances passées à la recherche de cette libération enfin aboutie, la quête de la paix a mené au silence et à la disparition de toute dualité.

 

« Afflux
Afflux des unifiants
Affluence
l’Un enfin
en foule
resté seul, incluant tout
l’Un. »

 

Moments, Traversées du temps offre donc un passage vers la Lumière, « Une Lumière/Quelle lumière !/ Une lumière presque inacceptable ». Des bribes de paix,

 

« Venant, partant, sans frontières, obstacles fluides à tout parachèvement, détachant et se détachant sans enseigner le détachement,
Moments, bruissements, traversées du temps. »

 

 

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François Xavier

Le Miroir de la déraison

 

 

Une couverture qui laisse toute latitude à un espace discursif entre image et texte, et qui permet le déploiement de l’envergure plurisémantique du titre, Le Miroir de la déraison. Une annonce tutélaire qui suggère dès l’avant lecture la réflexivité, celle du langage, découvert et renouvelé par une confrontation aux encres de Jacqueline Ricard, mais aussi par la langue de François Xavier. Et regarder ce livre, le dessin des poèmes, dont la brièveté n'enlève rien à la densité, décrypter l’univers sémantique offert par la confrontation de ces deux vecteurs intimement liés, qui au fil des pages non numérotées s’entrelacent pour se révéler, c’est redécouvrir le signe, révélé dans toute son épaisseur, comme un trait de fusain, dans son dialogisme avec les dessins, « Matière de soie Déportée sur la matière de roche ».

Thématique atemporelle s’il en est, le sentiment amoureux est sujet de nombreux textes. Toutefois,  jamais rien ne cède à une facilité par trop usitée  de l’emploi de registres si souvent associés au discours lyrique de l’évocation des sentiments intimes. Bien au contraire, dans une langue inédite tissée d’images et sans concession aucune, le discours amoureux ici renouvelé est matière à sonder l’âme du poète, qui nous invite à partager ses interrogations sur l’essence même de l’existence.

La brièveté des textes, le travail syntaxique, la création d’images suscitées par la mise en relation inédite des signifiants permettent l’invention d’une poésie qui, sans rompre avec les élans d’une modernité poétique ’inscrite dans la sillage du classicisme, offre au genre de nouvelles perspectives. La présence d’un sujet, hors énonciation d’éléments anecdotiques, hors tout cadre référentiel, confère à cette poésie une dimension initiatique. L’évocation de l’être aimé est matière à une réflexion sur la posture existentielle  et plus encore à un travail sur la langue qui, ouverte à de multiples lectures, ne cesse d’offrir au miroir que lui tend François Xavier d’infinis reflets disant toute l’envergure de l’enchevêtrement du signe.

 

« Dans une langue unique
De l’endroit physique
Et ailleurs ».

 

C’est là que nous conduit le poète, vers cet ailleurs du langage, dévoilé par son écriture, et par le confrontation aux traits noirs des encres de Jacqueline Ricard, qui ne cèdent en rien à la mimésis, mais offrent toute latitude sémantique aux textes. Quand au poète,

 

 

« Il est la musique cigale au vent
Bondissant de feuille en feuille
Noir sur blanc c’est écrit dans la trame
Parchemin siffleur entre ses doigts »

 

 

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Christophe Dauphin et Anna Tüskés

Les Orphées du Danube, Jean Rousselot, Gyula Illyés et Ladislas Gara

 

 

Faire connaître la poésie hongroise en France, voici l’objet des Orphées du Danube. Christophe Dauphin et Anna Tüskés y ont réuni des textes de divers poètes ainsi qu’un choix de lettres de Jean Rousselot à Gyula Illyés. D’aspect imposant, ce lourd volume de 458 pages propose en couverture de découvrir les visages de ceux qui ont porté la poésie hongroise, Jean Rousselot, Gyula Yllyés et Ladislas Gara, qui apparaissent au dessus d’une photo panoramique de Budapest. Il s’agit d’identité, de donner visage et épaisseur topographique aux voix qui émaillent les pages de cette anthologie poétique. Ainsi l’horizon d’attente est-il clairement dessiné, et le lecteur ne s’y trompera pas, car il s’agit bien de pénétrer au cœur de la littérature hongroise du vingtième siècle, à travers la découverte de poètes qui ont contribué à façonner son histoire littéraire. Précédant les textes de quelque douze poètes hongrois traduis par Ladislas Gara et adaptés par Jean Rousselot, une importante préface de Christophe Dauphin retrace le parcours historique, social et politique du pays, qui a mené à la constitution de l’univers poétique présenté dans ce recueil à travers les œuvres des auteurs qui y sont convoqués. Enfin, les derniers chapitres sont consacrés à la correspondance de Jean Rousselot et Gyula Illyés, dans un choix de lettres annotées par Anna Tüskés.

La mise en perspective de l’œuvre des poètes présentés, replacés dans le contexte de   production des textes, ainsi que les considérations sur la traduction, offrent de véritables grilles de lecture, mais sont également prétexte à une interrogation sur la production de l’écrit littéraire. Faut-il le considérer comme un univers clos, conçu hors de toute motivation extérieure préexistant à sa production, ou bien faut-il le lire ainsi que l’émanation d’un contexte historique, social et politique coexistant. Loin de prétendre répondre à cette problématique qui a animé bien des débats sur l’essence même de tout acte de création, le dialogisme qui s’instaure entre les différentes parties du recueil ouvre à de multiples questionnements. Plus encore, l’extrême richesse des éléments agencés selon un dispositif qui enrichi la lecture de chacune des parties permet non seulement de découvrir ou de relire des poètes dont la langue porte haut l’essence de la poésie, mais, grâce à la coexistence du discours critique exégétique, d’en percevoir toute la dimension.

 

 

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Ivar Ch’vavar et camarades

Cadavre grand m’a raconté

 

 

Un volume imposant, qui regroupe un nombre d’auteurs non moins imposant, tel est Cadavre grand m’a raconté, seconde édition revue et augmentée que nous devons à Ivar Ch’Vavar. La couverture blanche exempte de toute iconographie affiche un titre dont les lettres roses sont soulignées par le sous-titre, Anthologie de la poésie des fous et des crétins du nord de la France. Dés l’abord, la tonalité ludique voire burlesque est donnée.

D’apparence hétéroclite, des textes en prose s’articulent avec des poèmes, alors que d’autres pages proposent de mettre à contribution la typographie qui alors habite l’espace scriptural de manière créatrice. Et les noms des auteurs, qui se succèdent, indiquent là aussi la dimension ludique du recueil. Le jeu avec les patronymes de ces personnages/auteurs ne laisse pas de doute sur la dimension parodique de l’ensemble. Il suffit de constater que certains d’entre eux sont des homophones de substantifs appartenant pour la plupart au registre familier, tel Emmanuel Derche ou encore Horreur Dupoil.  Mais, au-delà du jeu, il est également permis d’y voir une désacralisation de la posture auctoriale, et une invitation à penser la fiction dans sa mise en abyme avec l’invention de ces auteurs qui, création du créateur, n’en sont pas moins les porte-paroles de propos incisifs à l’encontre des modes de vie des contemporains de  l’auteur. A travers l’évocation de ces univers fictionnels, Ivar Ch’Vavar n’en convoque pas moins le réel. Et si la Picardie, son épaisseur culturelle et historique, ses paysages et sa langue, le Picard, est matière des textes du recueil, il ne s’agit pas uniquement de la convoquer en toile de fond. Cette région est donnée à voir dans sa dimension sociale et politique actuelle. La désertification de cette partie de la France touchée plus que toute autre par des problèmes économiques transparaît dans l’évocation des biographies des personnages créés par l’auteur. Et le registre burlesque amené dès l’avant lecture par le paratexte et par ces noms évocateurs ouvre à cette dimension réflexive qui soutient une lecture polysémique et permet une mise à distance de l’univers fictionnel.

Mais tous les auteurs ne sont pas des auteurs fictifs. Lucien Suel, Konrad Schmitt et Christian-Edziré Déquesnes sont bel et bien réels. Ils sont, eux aussi, créateurs d’un discours qui ancre la dimension fictionnelle dans l’univers culturel du Nord. Tout comme Ivar Ch’Vavar, le souci d’offrir une dimension critique au discours motive leur démarche à l’écriture.

La prose de Konrad Schmitt ne cesse d’osciller entre dérision caustique et regard désabusé qui transparaissent  dans les portraits de personnages décalés. Il n’a de cesse  de rendre compte de l’absurdité d’une société dont il révèle les travers. Christian-Edziré Déquesnes, inventeur de la Grande Picardie Mentale, est un fervent défenseur de la langue picarde, pour laquelle il s’est mobilisé. Auteur de plusieurs recueils en vers et en prose d’une tonalité atypique, il crée une mythologie de la modernité en prenant appui sur le fond de légendes et l’univers fabuleux de la Matière de Bretagne et des poètes gaéliques. Mêlant fiction, éléments autobiographiques et références artistiques, à travers l’évocation d’archétypes qui appartiennent au fond mythique, son œuvre participe de l’édification d’un discours critique et réflexif sur le Nord.

Ivar Ch’Vavar propose donc, avec ses camarades, personnages inventés ou compagnons de longue date, un recueil d’une rare densité. La multitude de typologies discursives  offertes ainsi que les registres variés ne permettent jamais au lecteur d’échapper à la dimension réflexive du discours. Toujours sollicité, il est mené vers lui-même, vers la découverte de ces univers dont l’épaisseur sémantique suscite de nombreuses réflexions, des interrogations, et ce sentiment que la Littérature porte encore la parole d’une Humanité dont elle éclaire la route.

 

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