Isabelle Lévesque : Nous le temps l’oubli

par : Sabine Huynh

 

Isabelle Lévesque, Nous le temps l’oubli : une poésie d’ajour et d’amour

 

Ellipses et trous d’air tissent la langue d’Isabelle Lévesque ; volonté d’épuration de la part de la poète ? Probablement pas, car il s’agit d’une langue très matérielle dans ses choix syntaxiques et lexicaux. De facture cabossée, disloquée, ou disjointe, cette langue étonnante, qui tissait aussi Va-tout (Les Vanneaux, 2013), révèle son humanité et sa poésie dans des vers qui semblent procéder d’un tâtonnement dans le silence, de doutes, pour aboutir à un corps dansant une danse qui lui est propre, suivant sa propre grammaire et ses références intimes. La langue de Nous le temps l’oubli a la nature d’un corps, elle n’a rien d’abstrait, elle est charnelle, et bien physiques sont ses déhanchements. Ainsi elle touche.

 

Mes mains sont de seigle si.

 Pain pour.
                A faim se dit « cri ».
                Endors et corps où terre
                Sèche des étoiles.
                Nous peindrons, doigts serrés.
                Tu prendras mon corps (ta toile) et je.
                Laisserai deviner mes soupirs, je veux tu.
                Courant dément la saveur du pain.

 

Les a-grammaticalités voulues installent une dimension parallèle, et court-circuitent le temps, l’annulent, menant à l’émotion, puis à la réflexion. Retenir les instants. « L’ici s’en va / dans l’oubli », « Le temps l’oubli // obstinément », « Présent / l’oubli », « Tu murmures – ou cries, tu es / la survie ». La poète nous pousse aussi à nous recueillir, en détachant certaines unités lexicales (avec l’emploi de tirets, par exemple), et nous sommes invités à nous pencher sur la multiplicité de sens des termes isolés. Ainsi, se créent des pauses, une attente, des effets de surprise, du silence.

 

Tu veux recommencer. Diriger la faille vers
                 la lumière.

 

Néologismes poétiques secouent langue et lecteurs, en douceur pourtant : les mots sur la page s’entourent de beaucoup de silence, mais il s’agit d’un silence crayeux, tangible, poreux, tendre, laissant filtrer la lumière qui met à l’avant la force et la richesse de cette poésie. Les vers de Nous le temps l’oubli déroutent parfois leurs lecteurs, et cela est sûrement dû aux ramifications signifiantes qui les sous-tendent.

 

Les oiseaux. Posés. Leur vol
                rappelé : signes.
                Tu démembres le temps
                à force. Tu espaces le jour,
                au charbonnier sa foi de lune
                et vois !

 

 

J’avais déjà évoqué le travail de mineur de fond d’Isabelle Lévesque, dans une note sur Va-tout, son écriture travaillée dans l’obscurité (qui est abstraction), mais toujours avec joie, avec amour, pour la conduire à la lumière : poésie d’ajour et d’amour, langue effrontée qui émerge et s’écrie « Oh ! » et « Ah ! », aussi vivace qu’une saxifrage. Les vers sont « fleur[s] de roche[s] », recommencement, « eaux souterraines », et le « rire [qui] érode l’oubli ». La peinture de Christian Gardair, peintre dont Isabelle Lévesque dit qu’il « a fait vœu de lumière », est en adéquation avec les poèmes, et Jean-Michel Maulpoix, dans un petit essai dédié à Gardair qu’il a écrit sur Van Gogh, parle de peinture qui « pousse vers le soleil ». Isabelle Lévesque écrit « à ciel ou fleur », « à vif assène », « je respire les bourgeons », et avec elle nous tombons les ombres, et nous nous relevons des années de « cage sans ailes » et de « silence traversé ».

 

  Glissant sonde.
 Terre. La boue

à vau-l’eau dévale
à peu près
même temps.

Accroche et piolet :
arrache un bout de roche couvert
de boue. Debout.

Je compte rebours.

 

« Oh ! », réaliser que « nous pourrions / écrire. Noircir. », créer, inventer, s’opposer, protester, résister, voler, « tentaculer ». Contre l’immobilité, le silence. Faire « forêt du murmure, / une feuille un son », que tout soit émotion neuve. Car il s’agit du ressentir dans Nous le temps l’oubli. Ressentir pour se sentir vivant et « démembrer le temps » par nos soubresauts. Nous, « nous seuls », c’est peut-être l’écriture et nous, contre le temps et l’oubli. « Inventer nous nomme » ; et renaître grâce au verbe.

 

Au désert, sol natal, sous la terre, la fraîcheur garde
les phrases. Vocable, désordre
et fier opère des livrées brunes.
Je veux des sons de feuilles, sève aveugle,
Je veux plus que
sombrer, les souches font socles.
Sur tes genoux, je garde soif ou
Souffle. Fraîcheur (tes baisers).
Bruisse le ciel de soleil. Tout cesse.

 

Il y a quelque chose de superbement vivant dans la poésie d’Isabelle Lévesque, cela rejoint à mon avis une foi inébranlable dans le pouvoir de la langue. Ainsi, pour cette raison, mais aussi au vu de ce que j’ai dit plus haut, je pense souvent en la lisant à Emily Dickinson. Isabelle Lévesque me semble être une poète alchimiste, une poète de la transfiguration : créateur, lecteur et langue tout à la fois sont remués. Elle offre une poésie moderne, très moderne, digne héritière de celle d’Emily Dickinson donc. D’ailleurs, les vers qui closent cet article ont été choisis parce qu’ils me rappellent ceux de la poète d’Amherst : « My river runs to thee: / Blue sea, wilt welcome me ?// My river waits reply. » (Emily Dickinson, Complete Poems, Part Three: Love, XI).

 

Menu se fait. Précipice et songe.
Ride, pli vivant, creuse.
Suite ardente où l’eau,
sa semence. Tu sinues
insensiblement.

 

Tel Aviv, novembre 2015

 

Sabine Huynh a publié chez Recours au poème éditeurs :

Avec vous ce jour-là. Lettre au poète Allen Ginsberg