Jean-Pierre Védrines

Passeurs d'humanité. Derrière ce titre polyphonique se cache un regard humble sur les êtres et les choses, un regard discret et bienveillant, attentif aux détails qui révèlent beaucoup, attentionné envers les trésors presqu'invisibles que les hommes et les femmes portent dans leurs silences et leurs gestes de peu.

Les passeurs dont parle le poète Jean-Pierre Védrines, ce sont les personnes croisées au fil du quotidien, le vieux taiseux affairé à réparer les filets de pêche, et mettant un point d'honneur à accomplir sa tâche dans la dignité de sa solitude ; c'est la dame au fagot charriant dans son sillage la charge de l'hiver ; c'est le liseur psalmodiant son rythme intérieur à la terrasse du café, c'est la bergère heureuse de parler dans ce que l'on nomme un patois et qui est une langue, c'est le visage dénué de la marchande d'anguilles, etc...

Ces passeurs, ils sont ceux qui transmettent la part quintessentielle de leur humanité indivisible. Ce sont aussi, dans une acception plus clandestine, ceux qui, nocturnes, conduisent à l'abri et sauvent la meilleur part de l'homme.

Dans cette version des choses, c'est le silence qui prime sur le discours, c'est la preuve du geste souverain et noble qui ouvre l'espace contre les fausses humanités, ce sont les regards, les sourires, la pauvreté consentie comme un trésor, les paroles choisies qui investissent les êtres dans le grand corps humain.

Ces croquis en prose de Jean-Pierre Védrines disent en réalité beaucoup sur ce qui arrive en ce moment même au monde. Ils disent la part insécable dressée au fond des êtres surgis de la terre comme des arbres, façonnés sur le tour des saisons, polis aux vents, cette part qui est une épée relevant l'homme, cette part qui est une petite flamme projetant sa lueur contre tout ce qui tente d'atteindre le cœur humain des hommes.

Védrines dit, en contrechant d'un monde bouleversé, à contrejour d'un monde bousculé en son humanité même, en ce qui établit l'humanité du monde. Cette parole est poème en son apparence de retrait. Elle ne balbutie pas, elle murmure, chuchote à l'oreille compagne qu'elle ne parvient pas à atteindre les mots pour composer le chant. Et ce faisant, elle devient chant.

Le liseur

A la terrasse du café, il lit en bougeant les lèvres un petit livre qu’il tient à hauteur de son nez. Il a posé sa fougasse à côté de son verre, sur la table ronde. Il ne voit rien de la cohorte des habitants qui, comme nous, vont au marché. Les mots semblent à peine éclore sur ses lèvres. Ce sont des mots secrets au rythme sourd qui brillent, parfois, dans ses yeux. Il n’est porteur d’aucune espérance. Il exhibe sa pauvreté sans demander quoi que ce soit.  Il ne parle plus qu’à lui-même.

Le bon chemin (notes éparses)

 

Dans le TGV en direction de Paris, page 3 du carnet :

C’est hier. C’est aujourd’hui. Je suis pareil aux autres : en ce matin de janvier, je viens de découvrir la neige : bonheur et innocence.

Salle d’attente, chez le médecin, sous un gros soleil dessiné au crayon :

Camionneur, je m’invente une route sans destination. J’ai le soleil sur ma peau et des rires pleins les cheveux.

 Après la visite du Centre Pénitentiaire de Béziers :

Rien à manger. Rien à boire. Je vous recommande la lumière intérieure. Le ciel entre par les barreaux.

Je porte en moi un poète mort qui n’a jamais réussi à mettre au monde la poésie.

Un matin, après être allé acheter des salades sur le marché :

Dans le sac de mon sourire, il y a un œuf, peut-être la ville, quelques herbes folles. Des poireaux.

C’est vrai que je suis d’un autre âge. Je ressemble à un singe au paradis.

Sur une page, à côté d’une phrase  de Pierre Reverdy recopiée au stylo :

J’aime le vin. C’est un risque à courir car aimer déchaîne les forces de l’esprit.

Plus loin, un matin d’été au Vigan :

Qu’il repose en révolte l’enfant qui refusait que les arbres souffrent. Que la nuit soit son verger.

Au salon de la biographie à Nîmes, au bas d’une page du carnet :

La poésie ne mène nulle part si l’on oublie qu’elle est la part heureuse de l’homme. La part inquiète de son bonheur.

Le vieil homme

Ce qu’il y a de merveilleux avec les mots, c’est qu’ils ne se laissent pas conquérir par le premier venu. Il m’arrive parfois de chanter ce que j’appelle le chant magique du présent, et de me dire que celui qui ne relie pas dans l’instant  le passé à l’avenir marche dans les ténèbres… Je me plonge alors dans le texte, je bois une ou deux gorgées de mots. Puis, la joie me gagnant, je me précipite dans la rue. Je me pavane devant le vieil homme qui reprise ses filets assis sous un platane. J’entends les battements de son cœur qui montent vers la lumière. Le vieux pêcheur est attentif à la réparation des mailles de son filet. Il ne me regarde pas. Ne prête aucune attention à ma venue. Depuis toujours, il connaît le soleil aux rides brûlantes qui donne sens à la raison. J’ai du mal à détacher mon regard de son visage buriné par le temps. Il ne répond pas à mon salut, mais il hoche la tête.

La veille, lorsque j’ai voulu l’aider à tirer ses filets sur le rivage, il a simplement, sans un mot, d’un geste digne, repoussé mon bras.

Des mots

     Humain,  simplement, humain. Des mots sur le papier. Des traces noires. Rien, ou peut-être le vide. Alors pourquoi cette fièvre,  cette quête  d’êtres de neige et de vent sur les chemins bientôt déserts ?
     Il fut un temps, sans doute, où je m’efforçais de trouver  au bout de ma course lente le chant du poème, la joie d’écrire.
     J’avais des mots à ma portée, mais je n’en faisais rien ou presque. Aujourd’hui,  devant la page blanche de mon carnet, je cherche toujours leurs ombres brûlantes.