Les imaginations de Luis Bénitez

par : Jean Dif

Le poète argentin Luis Benitez n'est pas un inconnu en France.  Il fait partie des Compagnons de la poésie affiliés à l'Association La Porte des Poètes qui siège à l'Université de La Sorbonne. Il a reçu le premier prix international de La Porte des Poètes en 1991. Enfin quelques-uns de ses textes ont été accueillis par des publications françaises, notamment Recours au poème.
Né en 1956, Luis Benitez appartient à une génération de poètes argentins qui cherchèrent à s'émanciper de l'influence de leurs illustres devanciers, en s'ouvrant à des influences extérieures, notamment anglo-saxonnes, et en abordant des thèmes empruntés à la philosophie, à la politique et à l'histoire. Auteur fécond, Luis Benitez a publié plus d'une trentaine d'ouvrages: recueils de poèmes, essais, récits et pièces de théâtre. 
Les Imaginations, que L'Harmattan vient de publier, dans ma traduction, compte une quarantaine de poèmes. Plusieurs de ces poèmes racontent une histoire ou rapportent un fait divers. C'est un grillon qui s'entête à chanter dans le froid, un arbuste qui naît par hasard d'une graine tombée sur le balcon du poète, un portefeuille perdu qu'un baigneur ramasse sur une plage, une suicidée qui se jette par sa fenêtre du neuvième étage et vient s'écraser sur le sol, un basilic qui s’obstine par amour à pousser entre des briques ou un bar posé sur une assiette dans un restaurant. Mais derrière la banalité de ces événements quotidiens, transparaît quelque chose d'autre, le mystère caché derrière les apparences et qui les sous-tend. Le poème glisse ainsi naturellement, par la magie des enchaînement d'images, du récit vers une réflexion philosophique à portée universelle qui touche à notre destin d'homme, non pas seulement d'homme moderne qui empoisonne les rivières, abat les arbres de plus de 3000 ans et se pend à son téléphone pour dialoguer avec des fantômes, mais aussi à celui de Dante Alighieri qui jamais ne crut en Dieu ou à celui du Caravage qui ne parvint pas à faire tenir l'immensité de son Dieu dans une blessure peinte; aux apôtres des grandes guerres, aussi, qui entassent des débris dans leurs caves et ne sont, hélas, pas plus d'hier, que d'aujourd'hui ou de demain; de l'homme éternel, enfin, ce singe qui naît fou et meurt idiot.
S'il est vrai que la pensée inexprimée se transforme en fantasme, alors la poésie, cette sorte de parfum mystérieusement composé, qui confère à ceux qui savent aller au-delà de sa perception un organe nouveau dont ils ne peuvent se défaire,  la poésie, donc, est une forme de thérapie. Elle nous aide à démêler l'écheveau de nos contradictions, à comprendre que passé, présent et avenir se confondent et que le mal, c'est ce qui brode le bien, de l'autre côté de la trame. Elle révèle le caractère arbitraire des oppositions que notre esprit étroit impose aux choses afin de les classer pour nous les approprier (foin, du collectionnisme, pense le poète!). Elle  nous donne une idée de la chaotique harmonie universelle dont elle est un reflet. Et il arrive que l'étrangeté surgisse inopinément dans un paysage connu, qu'un tigre, dont le rugissement se mêle au bruit des automobiles démarrant à un feu rouge, apparaisse derrière les cannes de bambous d'un balcon argentin ou qu'un kiwi, dont la conscience est à mi chemin de celle du reptile et de celle de l'oiseau, impose sa présence incongrue à Buenos Ayres, quand ce n'est pas Dracula qui vient, à travers les sombres couloirs d’un château éloigné, hors du temps et de l’espace, nous rappeler le vampire qui sommeille en chacun de nous.
Les poèmes de Luis Benitez font penser à une polyphonie. Plusieurs voix s’y mêlent qui se confondent dans l’unité musicale d’un orchestre. Le ton en est plutôt pessimiste, mais sans aigreur ni désespoir. J’ai cru devoir joindre, à titre d’exemple, deux poèmes qui donneront une idée de la profondeur de cette poésie mieux sans doute que je n’ai su le faire dans cette brève présentation.

La suicidée de midi

Chaque après-midi je la voyais à une rue de distance,
Au-dessus des vêtements tendus comme des viscères au soleil                                                    
Plus haut que les objets livrés aux intempéries des terrasses ;                                                      
Par la fenêtre d'un neuvième étage elle sortait une jambe
Qui accrochait du vide, comme une enfant souriant
À une araignée venimeuse emprisonnée dans le creux de sa main    
Sa jambe était une invitation pour la rue déserte,
Un appât encore jeune pour les douzaines de mètres du néant,                                                                 
Un appel de chair et d’os pour l'asphalte vorace.
Était-elle mariée ou séparée, mère ou fille, ou bien folle ;
Fugueuse ou junkie, livrée à un rêve,
Perdue dans un autre, trouvée par le cri d'Edvard Munch,
Je ne le saurai jamais ; elle non plus.
Elle a choisi midi pour se convertir
En ce qui reste d'un oiseau sur le sol,
En ce qui reste de la beauté du savon dans les égouts,
En ce qui nous effraie des mannequins jetés sur la terre en friche,                                                
En l’ultime cire anonyme de la forme humaine.
Un policier couvrit ce qui restait avec un drap prêté,
Que j'ai revu lavé sur la terrasse, soustrait brutalement à maintes reprises                                                   
De son éphémère service de linceul ; comme si le sang persistait                                                            
Là dans la trame, et la suicidée à sa fenêtre, antérieurs à tout ;                                                                    
Un anti-temps permanent qui occupe toile et corps
Et qui anime depuis lors l'horreur lumineuse, le présent perpétuel                                                            
De chaque midi sanglant et heureux.

Les bambous

Par un morne dimanche, toi et moi achetâmes
Des pots de bambous: trois cannes maigrichonnes
Clouées comme des lances dans une terre
Noire et la nôtre mais pour elles étrangère.

Les longues exilées s’obstinaient sur notre balcon
Se courbant en cadence sous le vent de l'Inde :
Il y eut un simoun, par une aube calme à Buenos Aires,
Et seules nos cannes comprirent ce qui se passait
Et démolissait les cabanes en effrayant les éléphants embastillés.
Plus loin, un rhinocéros ridé
Brama dans la nuit et les gazelles terrorisées
S’enfuirent par notre rue.

Le jour suivant, tandis que j’arrosais les bambous
En caressant penché sur eux
La terre flasque de la plantation,
J'aperçus des yeux jaunes, un corps puissant
Derrière ces cannes minces et ensuite la clameur
Que les feux de signalisation de l'avenue libéraient
Effraya derechef une présence lourde :
Je la vis s'éloigner en écumant et retournant vers moi sa tête acrimonieuse
D’empereur caché entre les cannes : après tout ce n’était qu’un tigre.