Marc Dugardin, Table simple

Beau titre qui convie à une lecture en partage. Un titre sans article qui densifie le nom tout en l’élargissant à une dimension qui le dépasse. Simple, car la table n’est pas chargée d’inutilités, le poème s’y allège en même temps qu’il mise et vise juste ce lecteur friand de déguster l’autre face du monde.

Il y a un appel à cette table quelque chose/quelqu’un qui sonne comme une certitude. Puis cette question abrupte pour débuter le livre : mais que s’est-il passé au Rwanda ? Question qui va marquer tout le recueil. Nous sommes dans le quotidien, dans l’histoire, l’évènement. Le titre est interrompu sur sa lancée, sa plénitude, le monde d’un coup s’impose à nous par son passé. Plus loin, sous forme d’un extrait de carnet, réponse sera apportée dans une double interprétation : les faits dans le désastre de leur réalité et le là- bas est un ici avec ses visons, ses questionnements au cœur de la question. Le poème jeté sur la table sera-t-il une réponse. Celle-ci tombe comme un communiqué de presse, une forme d’éloignement, de mise à distance, une façon de supporter l’événement. La vie recommence, continue, débris, déchets, espoirs. Que dire dans le bric-à-brac, nous sommes tous concernés.

Ce recueil peut se comparer à des pages musicales.  Sous le titre de la première section, nous trouvons rhapsodie (composition instrumentale de caractère improvisé, de style brillant, écrite sur des thèmes populaires) nous dit le bon vieux Larousse. Parmi les morts et les destructions, il y a un appel à vivre, une langue à tenter de trouver pour/ce que j’écris là. Il y a un oiseau, une femme et le réel qui regarde sa honte en face

Il faut toujours                                                                                                                                                                            que                                                                                                                                                                                         quelqu’un                                                                                                                                                                     vienne

De l’espoir est à retrouver par les actes quotidiens  par le chemin mis devant nous,  par le feu qui n’avait pas goût de cendre, par le maintient de la langue, car dire la chose au plus près de nous est l’éloigner, la regarder au travers du prisme des mots qui apaisent.

Ces mots viennent à tourner comme des ombres perdues, des certitudes qui se perdent. Espèce de revirement de la pensée, on s’y raccroche encore où n’importe quel mot devient cri, cri amadoué ou cri de désespoir. La phrase désarticulée se cherche dans toutes les directions. Trois petits points séparent comme des hoquets une suite d’obsessions matérialisées par le mot : amadou, comme si la réponse à travers le mot, de son impossibilité même, surgissait une déchirante douceur. Où sommes-nous allés nous perdre ravagés d’espérance? Le martèlement des mots en contrepoint lance dans le brasier de l’orchestre, éclate, sonne, une perdition d’un et moi à l’autre. Les mots, dans ce passage, n’ont laissé de leur sens que le seul écho se répercutant de l’un à l’autre, unis par phrases ou isolés comme des corps de symboles. C’est la rumeur du monde qui revient en mémoire avec ses thèmes, ses obsessions, ses forte et pianissimo.

Le titre, Poème, passant, lieu de l’accueil s’ouvre sur table simplement sur le pain de paroles/enracinées / dans le silence et quelques mots malvenus. Ces mots qui éclaboussent le papier deviennent métamorphoses, la danse, puis nous revenons au réel dans sa dévorante occupation dont l’acceptation vient du rire et du chant : consolation raisonnée devant les évidences. Chez Marc Dugardin, la langue, comme chez tous les poètes, rachètent ce réel qu’on ne peut dépasser.

Un recueil qui se déplie et se déploie  que l’on peut suivre pas à pas comme la lecture en multi sens d’une partition de symphonie où les apports divers des instruments montrent une voix/voie qui nous conduira à terme au dernier coup d’archet, un génocide comme toile fond, récurrence de faits que la mémoire ne peut taire et où on ne peut se tenir comme vivant. Quand on fait les comptes, que reste-t-il : retour à table, son présent (présence et cadeau), à cette idée de partage et de langue qui livre le mot dans leur fond de silence ? Est-ce une forme d’oubli,  « d’oublieuse mémoire » ?

La table est le départ de la mise au point de la ligne de conduite pour que vivre demande à être reçu en cherchant ce qui reste possible humain en dehors de la haine comme si la fatalité acceptée était un pas vers les autres sans y ajouter sa part de ténèbres.

Il faut revenir à la vie et aux mots pour la dire dans sa simplicité, le retour où vivre s’invente parce que quelqu’un, une voix,  nous convie à nous asseoir simplement. La table, n’est-ce pas les mots assemblés pour que tout existe, que le souvenir se dépouille, qu’il reste une lumière même dans la déchirure des gestes.

Ce recueil se termine et se prolonge dans un apaisement, le présent accepté, la voix douce qui couvre un passé perdu comme un oubli qui ne s’oublie pas. Curieux, comme ce livre nous rapproche de nous-mêmes et souffle une quiétude à dépasser notre Rwanda.

Marc Dugardin sort ici de sa réserve habituelle, écrit avec un autre tempo, d’autres fulgurances lancées dans le cercle calmé des mots pour que ceux-ci viennent « livrer leur ciel ». Ecrire pour se délivrer d’un mal, ce sont bien des thèmes et des variations, des études une mise au point de son  propre moi ouvert sur le monde. Cette écriture qui éclate par moment prend appui directement sur le mot qui la rehausse.

Chez Recours au Poème éditeurs, Jean-Marie Corbusier est l’auteur de  Georges Perros/Un pas en avant de la mort, collection L’Atelier du Poème (2015)