Rodrigue Lavallée, hors soi, penché

 

Cet instant, violent, pourtant crescendo, où on penche, où tout en soi penche, de son corps, de son être "la ligne d'horizon penchée / s'écroule à l'intérieur du corps / à commencer par quelques miettes / qui finissent finiront en gravats stupides"

Un choc, oui, une brutale évidence, qui prend le corps, l'être, l'amène au loin de la verticale du vivre, sans prévenir, sans qu'on comprenne, ne puisse même réaliser que ça arrive "on sait pas c'est / c'était / juste avant de tomber"

Et tout devient automatismes, heures robotisées ; on n'est plus vraiment un humain, mais un objet qui se meut, robot échangeant des données avec d'autres mécaniques intimes "comment ça va ? on entend / qu'on dit comment ça va [...] et ça va on entend / qu'on dit ça va"

La frontière entre soi et soi s'étend, s'amplifie, aveugle, apeure "loin / comme un désert sans bord"

On ne voit plus, ne sait plus. Il y a des possibles impalpables, trop distants, en l'arrière pays de notre histoire, où tout s'éparpille de notre peu "- trop d'angles morts - la pente / le puzzle"

Alors, on se rassure, désespérément, s'accroche à des vétilles, vacuités indispensables, pour ne pas tomber trop vite "des listes / choses vues pas vies à voir / lire faire / surtout ça faire"

On se suspend mêmement à des lueurs abstraites, repères friables, de chairs connues, aimées, de proches qui s'éloignent, malgré eux, malgré soi - ils sont eux et n'importe qui d'autres en même temps "il y a des regards des visages / des regards plein les visages"

Et le billot tombe, ou risque de. On sait que la fin nous achèvera tôt ou tard. On ne veut pas, surtout pas, subir. On voudrait devancer la perte du cœur."un jour ou l'autre il faudra en finir / avec l'amour"

Le chœur n'enchante plus, on se sent atone, puis aphone, exaspéré, écœuré. Il faudrait reconnaître ce, ceux, celles, celle qu'on ne reconnaît plus. Impossible. L'autre s'affirme tel le reflet d'un rêve dilué à l'acide de la perte. "à côté la peau tendue du souffle / exhalé d'un corps / mitoyen / ne se connaît pas plus / que lui"

On voudrait mettre un point final, à cette fin qui n'en finit plus de finir, qui s'allonge en longues douleurs rendant presque insensible, à la longue. On en arrive à se dire que le plus douloureux n'est pas la perte, mais la volonté aveugle de s'accrocher à ce qu'on croit ne pas avoir complètement perdu "que / ce qui n'est plus demeure"

Ce corps, soi, ne vit donc plus comme soi. On est tombé, la chute nous a avalé, corps et biens. On existe détaché de ce qui manque de soi, de ce soi passé, dépassé. On est ce nouveau être, au corps ancien, qui doit assumer sa présence, ici. Plus hors soi, plus penché ; mais bien soi, droit."derrière le rideau / n'en pas revenir / bouche bée cheveux rares / une moitié de peau grise / qui respire à sa place"