Roses imbrûlées de Gaspard Hons

 

La pensée qui traverse la pensée.

Une approche apophatique du monde se fait positive, serait-ce une ascèse, un rapprochement du mystère, une pensée qui se fait silence dans une langue très scandée, affirmative où les contraires sont la même face qui exclut le doute. Gaspard Hons jalonne par la seule pensée un territoire où des avancées, des allers-retours, qui  parfois brouillent les pistes de la logique, perdent le lecteur. Celui-ci soudain lâche prise et face à lui-même quitte le texte devenu cet esprit en marche au delà de la matérialité des choses. Il y a une douleur mentale maîtrisée qui rassérène l’esprit.

Textes sobres, directs, dépouillés d’artifices, d’images, qui livrés à leur seule existence lèvent une série de questions sur eux-mêmes et sur nous-mêmes, dont la principale est : qu’est-ce qui est important dans cette vie ? Gaspard redonne corps à la question, il la charge d’une densité où l’insignifiant du monde ambiant devient matière ardente. Livre inachevé, inachevable, c’est une volonté de résistance qui s’établit où la porte sur le dehors est maintenue ouverte et de face. Ce livre nous sort de l’inutile, du bavardage. C’est d’un face à face qu’il s’agit sans pudeur, sans mensonge, c’est un réveillez-vous, échappez aux mots d’ordre, à la banalité quotidienne, à votre paresse, au coma mental. Il interdit la fuite, c’est le miroir tendu au lecteur qui devient son propre juge. L’auteur a disparu comme le souhaitait Mallarmé. Nous voici seuls. Il reste deux solutions : ou jeter le livre ou patiemment le relire. Y a-t-il une ligne de conduite, des pensées qui se lient, des démonstrations. Non, c’est perdre notre temps parce que nous avons affaire à un livre d’éclats écrit dans une sage réflexion. A nous d’y prendre notre bien comme une leçon de fraternité. Il ne s’agit pas d’un guide mais de semences lancées à la main dans un vaste paysage mental.

Ne cherche pas la rose du temps dans l’ivresse de l’absolu mais dans les cendres du silence

La négation ou le désir d’absolu permet de reconstruire le monde dans une autre direction :

Le désir d’absolu d’une non-rose
permet aux roses non-nées
de marcher la tête en bas 

                                                                                                        

d'échapper à toute logique quand il n’y  a pas de réponse à la question. Nous touchons la vacuité où tout chavire que seule une pensée absolue // fait ouïr pour nous permettre d’accéder au seul vocable, à la présence, reste de toute pensée. Roses imbrûlées, épithète absente du dictionnaire mais dont le sens est bien reconnu, dont nous sentons la présence, non pas dicible mais sensible, élémentaire au revers de notre corps témoignant pour cette présence non reconnue par l’usage. Cet emploi libère un possible qu’une réalité trop imprégnée de codes, de normes, va rejeter.

Une rose inatteignable, une non-rose par sa densité nous entraîne dans l’abstraction que le recueil marque de cette présence, de cet écart, le quotidien concret, touchable et le quotidien pressenti à la limite de l’exprimable :

Le regard du regard sans regard

Nier une chose est reconnaître une autre existence, issue de la première qui la rehausse :

Ce ne sont ni des fleurs ni des roses                                                                                                                                       ce sont des questions

Nous sommes au cœur d’un absolu perdant nos appuis dans la non-chose, la non-rose, le non-silence, le non-vide. Le lecteur éprouve cette impression d’écrasement, d’une pensée qui se pense dont on ne sort plus malgré différentes voies, différents combats au centre d’un présent pressenti mais inaccessible malgré tous les ponts jetés vers le dehors. Nous tournons en  rond. Serait-ce l’image ultime de notre vie, la dernière et l’ultime prise de conscience avant soit de basculer ailleurs soit de finir dans la non-pensée vers une vie végétative, lot de la plupart ?

Décharge de vie, recherche d’une ouverture, d’une autre lumière que le monde ambiant, échappatoire de l’esprit dans une démarche inlassablement répétée, n’aboutissant à rien sinon la satisfaction, la force d’avoir tenté l’impossible sortie. Sortie de l’être à travers un monde nié mais présent. Une force émue se dégage en ces poèmes dont on peut lire en filigrane la difficulté d’être. Le lecteur débouche sur une impossibilité, celle de comprendre chaque poème complètement, les rapports qui les régissent entre eux, et finalement l’ensemble du recueil. L’impossible est peut-être le merveilleux. Cette impossibilité rebute et en même temps réveille. C’est le mur qui se traverse tout en restant le mur.

Personnellement, je reste frappé de silence, d’amnésie même, comme si je regardais dans un miroir l’image qui me renverrait celle d’un autre. Je n’y suis pas, je n’y suis plus, j’y suis encore. La pensée revient sur elle-même et par un effet de spirale s’échappe vers le haut, nous rendant à nouveau libres.

C’est le livre d’une extrême lucidité de notre condition de vivant mais aussi d’un extrême espoir parce que la pensée permettra de dépasser cette condition pour trouver, après l’absence de point final au dernier vers, une lumière, même aussi faible soit-elle, devant nous. C’est notre dernier espoir : « comment vivre sans inconnu devant nous ?  »  (René Char)

Trois notes pour ce recueil : force sagesse beauté, do sol do.  

  Rendre l’abstrait saisissable, le non- quelque chose saisissable est le concrétiser pour nous le tendre et le rendre à son existence. Pas d’aridité, l’abstrait devenu acceptable parce qu’il est l’autre face du concret devenu un présent palpable avec ses caractéristiques physiques.

Rose comme symbole de la méditation, de l’improbable, de la réponse impossible. Peut-être est-ce un retournement des choses sur la ligne du temps  où il l faut poser la question susceptible d’entraîner un début de réponse comme si toutes les choses ne pouvaient exister que par  leur contraire.   Le vide se connaît-il par ce qu’il n’est pas. Le monde s’inverse pour dire ce monde-ci, c’est dans l’improbable  que les contraires se rencontrent.

Peut-être la rose n’a-t-elle jamais été aussi proche, aussi proche du regard et de l’ouïe, aussi proche de la non-rose qui n’en est pas l’inverse, ni l’autre face mais la présence autre, celle qui sans cesse frappe au carreau, celle qui reste visible le temps de l’éclair poétique, cette face qui nous restera toujours fermée sauf aux rares instants d’une lucidité exceptionnelle où le monde pourrait être lu à l’envers comme « Roses imbrûlées ».

En fait, c’est le même blanc à décalquer que l’on emporte ailleurs, le même bol d’eau entre les mains.

L’idée se taraude, revient sur elle-même, repart, rejoint tour à tour chaque face des contraires. La Rose imbrûlée, serait-elle la rose et la non-rose unies, traversant le temps à la recherche de l’épars rassemblé au cœur du possible comme  une cantate de Bach,  la lumière illuminant le visage/ de la nécessité ?