Trois lectures : autour d’Ernst JANDL, de Javier VICEDO ALOS et de Slađan LIPOVEC

par : Olivia Elias

 

 

 

ERNEST JANDL, AVENTURIER DE L’INVENTION POETIQUE

 

Longtemps critiqué, Ernst Jandl reçut en définitive les plus hautes distinctions littéraires autrichiennes. Son œuvre demeure peu traduite en France - la première anthologie en français ne parut qu’en 2011 - et  n’a fait l’objet que d’un nombre limité d’articles[1].  
Leurs auteurs évoquent un poète trublion et iconoclaste. Né en 1925 (il avait treize ans lorsqu’il assista, le 15 mars 1938, au discours d’Hitler annonçant l’intégration de son pays au IIIème Reich), Ernst Jandl se construit contre l’Autriche des années d’après-guerre, repliée sur soi et désireuse de s’exonérer de toute responsabilité dans les crimes nazis, et contre le discours de restauration dominateur et méprisant des élites bourgeoises.
Tournant en dérision le beau langage et le souci de singularité stylistique/symbolique, il revendique de parler/écrire une langue délabrée, à l’image de la vie humaine. Face au refus des éditions Suhrkamp de l’éditer en raison de son « mauvais » allemand, il s’insurge. Pour montrer la défectuosité de la langue humaine, la faute de langue est élevée au rang de moyen artistique, analogue en cela aux perturbations et destructions pratiquées dans les domaines musicaux, plastiques et picturaux [2].
Destruction des modes d’expression académique, invention de nouveaux moyens, Ernst Jandl mènera, dans le domaine poétique, un travail similaire à celui d’autres artistes contemporains, par exemple Boulez et Pollock. Boulez qui releva le défi de réaliser une révolution copernicienne par rapport aux règles de la musique classique. Pollock qui libéra la toile des limites pré-établies du cadre. En poésie, en dépit des différences de trajectoire personnelle, sa révolte fait penser à celle des écrivains/poètes de la Beat génération.
En 1956, jeune poète de 21 ans, il décide d’abandonner les poèmes réalistes et de s’engager dans la voie de l’expérimentation permanente.  Il y a des poètes qui disent toutes sortes de choses, mais toujours de la même manière. Faire ça, ne m’a jamais tenté ; car en fait il n’y a qu’une seule chose à dire mais toujours et toujours d’une manière nouvelle, affirme-t-il, en 1973 [3].
Dès lors, onomatopées, oubli des conjonctions, envoi aux oubliettes des règles de la conjugaison, platitudes et trivialités, obscénités, jeux graphiques, résonnances/assonances…Il met tout en œuvre pour dynamiter le carcan des codes du langage « respectable » en veillant à ce que le discours politique convenu ne contamine pas l’acte d’écriture.
S’explique ainsi le titre – Façon de parler – choisi par les éditions érès pour coiffer cette collection de 4O poèmes, sélectionnés parmi les plus brefs et les plus accessibles, est-il précisé.  Surprise ! Loin d’être amoindri, le propos poétique ressort vivifié du projet de déconstruction, vivifié et comme baigné d’enfance, lavé de la poussière déposée par des siècles d’usage et de bons usages de la langue.
A la lecture, une évidence s’impose : lire ces textes comme des haïkus, saisir leur pertinence, leur fraîcheur, la vie qui y circule en flot vigoureux. Un constat qui doit certainement beaucoup au beau travail de traduction d’Inge Kesser qui mérite nos remerciements tout comme l’illustratrice de l’ouvrage, Ena Lindebaur.

Pourquoi ? Comment ? Qui écrit ?

Plusieurs poèmes parlent d’écriture. Pourquoi ? Comment ? Qui écrit ? Ernst Jandl répond explicitement à la troisième question, à sa manière, sans intellectualisme. Qui écrit ? Un aboyeur de mots dans le silence… plein de frissons… tellement/ plein/ de non/exprimable…Un homme totalement démuni car il ne peut ne compter sur rien : ni langue, ni vie, ni pensée, ni histoire, ni mémoire. Et, personne pour faire le travail à sa place, accomplir cet acte de chercher alors que pas savoir quoi chercher.

 

ici & là

Nous parlons
de notre être-ici
de notre être-là
nous ne parlons guère

que voulions-nous dire ?
peut-être le saurai-je
si je mets quelques lettres de là
sur le papier ici

sans l’aide d’autrui
parfois moi sentir
quelqu’un devoir venir
et m’écrire quelque chose
sur page vide
parce que moi de moi-même pas le pouvoir
mais personne venir
qui à ma place
le ferait
car tu devoir toi-même
le faire…

 

Le chemin poétique d’Ernest Jandl est d’exigence totale Une seule chose à dire in-atteignable qu’il traque en laissant ses doigts courir sur la page blanche espérant peut-être y arriver à quoi ? à la paix à la conjuration de la désolation et de la solitude par la trouvaille de l’interstice qui laissera passer le souffle de la relation

 

Chanson du soir

moi m’agripper
à ces poèmes
les moi-même écrivant
les peut-être pouvoir aider
les peut-être disant
là être ta paix

 

            Quelque chose reste ouvert

Quelque chose reste ouvert
Quelque chose reste ouvert, pense-t-on
dans l’obscurité de rues sans fin
Poussé dans la foule…

Quelque chose reste ouvert - une fente à travers
laquelle
on peut essayer de nouer un contact
d’une cellule à l’autre

 

Entrer dans Façon de parler, suivre l’invitation à se promener. Au hasard, sur les feuilles volantes, on croisera un inconnu perdu aussitôt que rencontré à une station, un passant (l’auteur) qui se signe devant chaque église et se questche devant chaque verger, un homme ivre dont il pense en définitive que c’était un autre et non lui-même, une petite image encore du temps d’avant qu’il faut s’empresser de déchirer. Et aussi, des jeux graphiques, des poèmes avec des mots tronqués, écrits pour être lus à haute voix.
Façon de parler, une anthologie hommage à un grand enfant facétieux, à la tendresse discrète, dont « nombre de lecteurs aussi bien en France qu’en Allemagne peuvent reconnaître les textes aux premiers sons », nous dit Laurent Margentin en rendant compte d’une lecture à Tübingen. La salle est pleine et on a refusé du monde. Il lit ses poèmes, plutôt qu’il lit il expulse des sons, des rythmes, y engageant tout son corps et tout son esprit, tapant du pied sous la table, rythmant ses textes… Les gens rient, oui, les gens rient à une lecture de poésie.

 


[1] On peut consulter l’ouvrage de Christian PRIGENT, Essai, A bas l’homme, P.O.L.,  (préface de Retour à l’envoyeur d’Ernst JANDL, traduit de l’allemand par Alain Jadot et Christian PRIGENT, Editions grmx, 2012).

Pour les articles, Ernst JANDL : travail langagier et mémoire politique (Spracharbeit und politisches Gedächntnis), Elisabeth KARGL, p. 189-208 ;  https://germanica.revues.org/529  et  Ernst JANDL ou la poésie délabrée, le poème vengeance de la langue, Laurent MARGENTIN, 8 janvier 2014 ; http://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article1756

[2] Cité dans Ernst JANDLou la poésie délabrée, ibidem.

[3] Cité dans la présentation de Façon de parler des éditions érès : http://www.editions-eres.com/ouvrage/4030/facon-de-parler.

 

*

 

 

LA RÉINVENTION DE SOI AU RISQUE DE LA POÉSIE

 

Récipiendaire de nombreux prix, Javier Vicedo Alos a commencé à écrire, très tôt, à l’adolescence. Son œuvre tourne autour de la quête de soi et autour des mots. Dans les deux cas, la radicalité du cheminement est masquée par la concision. Ici pas d’effusion, de fioritures ou de longs développements. On pourrait presque parler de koans. Les koans d’un jeune homme du siècle qui avec humour et autodérision, sans se référer explicitement à aucune tradition, mène une recherche à bien des égards similaire à celle des vieux sages chinois. Ses poèmes tracent la géographie de son exploration à travers méandres et circonvolutions (qui caractérisent également le travail artistique de Monique Tello, baptisé « écriture cartographique »).

Perte, banalité

Au début, un sentiment de catastrophe. Je venais d’un naufrage et j’ai trouvé avec la poésie la façon de sortir de l’eau et de réinventer complètement ma vie . Réinvention difficile.

 

Je suis fatigué, profondément fatigué.
J’ai gravi promesse après promesse
cette interminable échelle des mois,…
Avancer, ce n’est pas s’élever,
et vivre c’est se fatiguer d’attendre.

 

Réinvention qui exige, outre le retour sur soi, l’acceptation de risques périlleux. Nous avons gagné la paix dans la perte de tout. Qu’inclut ce tout ? L’attachement à ce qui fait diversion tout en entretenant le manque – Hier…/ nous avions la faim et la mémoire / garantes d’une maîtrise sur/ l’infini de toutes choses - ainsi que le sentiment d’importance. Le poème dédié à ses parents, dans lequel Alos évoque de manière très prosaïque sa vie familiale, reproduite à grande échelle dans la ville, se conclut par cette observation :
Que personne ne s’étonne de me croiser ce matin où je marche lentement. Que quiconque sortant de chez lui comprenne que croiser un homme perdu est aussi banal qu’écouter un sèche-cheveux ou le chuintement d’un balai.
Ayant évacué l’exceptionnel, Alos fait l’éloge de la banalité, du rien. Un homme se construit en regardant des riens, soutient-il. Et, il s’en explique en deux lignes : Il y a un ciel dans l’oiseau, un oiseau dans son chant, et un chant dans la vie entière. L’infime contient l’immensité.
Ainsi s’éclaire cet aphorisme : et rien c’est tout ce que tu serais, si tu étais.
Mais pour en arriver là, encore faut-il un regard, une écoute longuement aiguisés. Alos s’exerce à traquer la lumière : Sans moi, l’insinuation de la lumière n’existerait pas car elle ne saurait qui séduire.  Insinuation… n’y aurait-il pas là une piste qui éclairerait le titre de l’ouvrage « Insinuations sur fond de pluie » et la pluie ne renvoie-t-elle pas à l’élément liquide, eau, larmes ?
Ailleurs, dans le poème central Désir de monde, Alos nous dit que l’ouverture au monde exige de sacrifier notre vocation de tristesse.  Ainsi, en acceptant le risque de l’être, l’homme sans qualité accèderait à la co-création de l’univers. Renversement total de perspective !

 

La poésie, une place capitale et paradoxale

On l’a dit, la poésie joue un rôle capital dans l’aventure. Capital mais aussi paradoxal car si les mots peuvent sauver ils peuvent également orienter vers de fausses pistes, altérer le rapport au monde, sans parler de leur imperfection.
On naît sans paroles/ et c’est avec toutes les paroles brisées que nous partons…Le monde est facile jusqu’à ce que les mots l’habillent d’intention, rappelle l’auteur qui lutte constamment avec la tentation du silence. Fort heureusement, il y résiste et persiste dans sa quête du mot juste, léger, qui toucherait la cible sans briser le cristal.
Et, dans c’est dans les moments précieux où les interrogations se taisent, qu’il nous livre quelques-uns de ses plus beaux vers.

 

Pourquoi est-ce toujours le dernier été
dans l’esprit enflammé des choses ?   (Dernier septembre).

 

Si proche son pouls du mien, sa faim ancienne et mes mains de pain, et si loin cependant, si denses les barbelés de l’air !    (Distance)

 

Chanson sans raison 

                               A Andrés Almada

Nous noierons la voix dans des jours blancs
et nous n'aurons rien dit...
Tout n'est qu'agitation de poumons et de mains
qui ne changent rien, qui ne construisent rien
- Mais, persiste un élan,
une petite euphorie sur le toit de l'air -
Il y a des oiseaux qui chantent et se lancent en musique
pour le seul plaisir de s'écouter ;
tout comme nous, délivrés de l'éternité,
ne disant et ne brillant que pour nous.

 

*

 

 

SE MAINTENIR SUR LA LIGNE DE FLOTTAISON PAR TEMPS D’EXTENSION DU VIDE

 

Nous sommes ici dans l’entre deux de l’existence ainsi que du temps, au sens météorologique du terme. Entre zones de dépression hivernale et fins d’été électrique.
Saison dominante, l’automne. Non pas l’automne flamboyant, or, roux et pourpre. L’automne des brumes et des brouillards qui vont bien aux mystères, aux angoisses, au flou et à l’indétermination de plusieurs poèmes/scènes. Et, ce n’est pas un hasard s’ils se déroulent très souvent la nuit ou au crépuscule.

 

Sur les bords brumeux
de la ville le temps
semble arrêté l’automne
n’apporte pas
la consolation l’hiver
n’apporte pas la neige…
Si tu vois quelqu’un dans le brouillard
te faire signe ça ne peut pas être
moi
moi ne fait
que passer
ne salue
personne

 

Un morceau de planète, quelques hectares seulement, où les petites villes sombrent, d’autant plus vite qu’elles sont petites – comme l’homme qui/ traverse le crépuscule / et remarque/ que ces traces/ s’estompent – et où containers, déchetteries, foires aux restes, tous ces signes de consommation effrénée, accélèrent l’avancée du vide.
Le vide partout présent, et rien ne sert de condamner les fenêtres pour en arrêter la progression.

 

Même si tu fermes
les fenêtres
le vide commence
déjà là où
le corps s’arrête
sur
l’infinie
courbe
de Koch
le long de
laquelle
la peur
t’entame

 

Mélancolie et tonicité

Si la mélancolie colore puissamment ce morceau de planète, à l’instar d’un large pan de la production littéraire actuelle, elle n’est pas, pour autant, synonyme de chute, apathie. Le ton demeure allant. Sans théoriser et sans prendre la pose, Sladan Lipovec opte pour la sortie du cadre et le dynamitage des règles d’extension du vide.
Aiguiser son regard, son écoute, toucher, goûter, apprécier les bonheurs non marchands. Voici sa recette pour résister aux forces d’aspiration et réussir - en application du principe  d’Archimède, moins ésotérique que la courbe de Koch, on en conviendra - à accroître sa densité et se maintenir sur la ligne de flottaison. Accoudé à sa fenêtre, il nous donne à voir les flashs d’un clair de lune ivre sur le givre ou l’excitation de volées d’hirondelles suivant par temps d’orage les ondulations de grands serpents électriques. Il nous fait entendre le vent qui couronne les feuilles mortes de mots dans la cour qui abrite ce trésor, un noyer, et célèbre la danse des corps dans le chaudron de l’univers.

 

Le soir adhère
à la peau se mêle
aux arbres dans les nids
utour de nous couvent
des volées galactiques prolifèrent
les planètes tout juste écloses dansant
libérées des trajectoires prétendues
régulières de leur tourbillonnement
tous les dieux rectilignes cruels
et doux s’effondrent…
… et s’écrasent
au sol sous nos
yeux rebondissent encore et encore
dans des amplitudes
de plus en plus irrégulières avant
de se calmer
complètement…

 

*