Vers le nu

par : Alain Gopnic

Le livre est composé de quatre ensembles poétiques, il commence par Le Grand voyage et se termine par Le muet chante. Les pages s’ouvrent cependant sur une belle préface de Bernard Noël. Un poète que l’on ne connaît pas et qui bénéficie de la plume d’un tel préfacier, cela attire l’œil. Le texte de Bernard Noël commence ainsi : « Le toucher unit Je et Tu : il prive un instant les mots de leur pouvoir car le geste propage un silence. Puis je ou Tu fait signe et la nudité de la lettre s’étend entre eux et les sépare. Conséquence : « deux puis un et un / touchés intouchables ». Ces deux vers, dans leur brièveté extrême, condensent l’irrémédiable. Leur simplicité dissimule la violence tragique de la séparation et de la fatalité ». Et en effet, le livre refermé, on saisit la pertinence de la lecture faite par le poète des mots de sa condisciple. Les poèmes de Rodowska sont concis, dans un geste contraire au lyrisme. Nous ne dirions pas, comme le fait Noël, que cette poésie est théoriquement « anti-lyrique » car, si elle l’est effectivement dans sa forme, on retrouve en son sein bien des élans du chant – sur le fond. Elle échappe, de mon point de vue, à ce vieux débat qui ne cesse de resurgir comme un serpent de mer. Un débat dont l’intérêt est devenu tout relatif quand nous vivons ce temps-là. Celui de l’exil du poème hors du monde faux qui se prétend maintenant réalité.

De quoi parle la poésie de Rodowska : des corps et du corps, du langage, des liens et des désunions, de la maladie et de la mort. De la renaissance au-delà des affres de l’existence, des naissances et des renaissances multiples. C’est une poésie qui contient une certaine forme de mysticisme nous dit le préfacier, ce à quoi nous souscrirons. Une poésie qui sait l’enjeu contemporain, en ce début bien entamé de 21e siècle. Et ce qui est en jeu ne s’inscrit plus dans les débats d’hier, sur les formes poétiques, mais plutôt sur le rôle du poème dans la désunion en cours entre l’homme et la réalité du monde. Devant un tel enjeu, la question qui se pose est immédiatement celle de la poésie. Ce que Rodowska sait bien, elle dont les vers s’inscrivent dans une quête de verticalité. Du coup, l’acte de simplicité qui caractérise cette poésie peut être compris, et c’est ainsi que je le comprends, comme un dépassement des débats anciens, un acte de réunion. L’acte de ceux qui sont en chemin, laissant là le stérile et le déjà mort, au profit de la Geste poétique conçue comme recours face au Mal qui est déjà là.

En bas le feu, en haut le feu

 

(d’après le Yi-King)

 

Il surgit de l’obscurité
il éclaire les quatre parties du monde
il efface les limites
du haut et du bas
du clair et du sombre
du spirituel et du charnel
du masculin et du féminin
le plein éclat de la nature
jette sa lumière sur les visages
qui s’y boivent eux-mêmes
Il encadre d’or pur ce qui était gris

 Souverain
absolu il embrasse
arbre maison cerveau insomniaque
agrippé à ce qu’il dévore
prisonnier bénévole
de ses propres proies

 Il affirme sur sa peau personnelle
qu’anéantissement n’est autre

 que lien et renaissance