Chronique du veilleur (26) : Michel Monnereau, Je suis passé parmi vous

 

 

Plus que les thèmes, les mots, les images, c’est d’abord la musique qui fait reconnaître immédiatement le vrai poète, cette musique secrète qui court de page en page comme un murmure, une voix intérieure très singulière. Celle de Michel Monnereau nous apparaît et nous touche particulièrement dans son dernier livre, Je suis passé parmi vous, dont le titre dit déjà la modestie et la nostalgie qui  l’imprègnent.

 

Adulte par inadvertance,
j’aurai vécu au bord de vivre,
là où on ne dérange personne.

 

On pense au « calme orphelin » que chantait Verlaine et on n’est pas étonné de lire à la fin d’un poème de ce livre : « et je pensais à Verlaine sans savoir pourquoi. » La vie qui passe si vite, les douleurs des petits jours, « l’eau grise du ciel », tout ce qui fait l’univers poétique et spirituel de Michel Monnereau nous parle à voix basse  de

 

ce peu de nous que nous aurons laissé
comme on abandonne les écorchures de l’enfance
à d’autres destins.

 

Il nous en parle avec les réalités et les mots d’aujourd’hui et de toujours, « dans le vertige d’exister encore », sans « tirer de phrases en direction / de la postérité. » Le présent qui est le sien, dans la ville, sur les bords de Seine, prisonnier du « filet des horaires », s’écrit déjà au passé. Mais ce passé resplendit des couleurs mordorées du poème « et le silence déborde », tout frémissant des harmonies qui vibrent au long des pages.

« Que savons-nous de vivre ? », dit le titre d’un poème en prose, parmi les plus beaux et les plus émouvants du livre. La réponse est à la fois simple et secrète :
 

O mes morts, vous marchez près de moi dans la ville en silencieuse assemblée et personne ne nous voit passer sur les longs trottoirs qui mènent vers la nuit.

Vos ombres traversent les vivants que nous sommes encore et à peine si nous touche la pointe du soupçon.

Je vous sais avec moi et cela donne la force d’enjamber les jours.

 

Michel Monnereau est ainsi le poète d’un lyrisme rare, qui me semble bien nécessaire dans le monde poétique d’aujourd’hui. Lyrisme retenu et maîtrisé à la fois par une belle rigueur d’écriture et une pudeur à contre-courant de tous les tapages et de toutes les facilités actuels. Peu de poètes en ce début de siècle savent mieux chanter la

 

Rouille de l’âme , à l’heure craintive du crépuscule-
la fièvre du matin devenue cendre que l’on foule.

 

Mais Je suis passé parmi vous  sait aussi se tenir « du côté / où la vie se ment si bien à elle-même », l’amour, les amours en attestent. Et alors, « jusqu’au soir on est éternel. »