Hommage à Jean-Louis Vallas

par : Henri Vallas

 

Jean-Louis Vallas (1901-1995) est un poète, écrivain français couronné par l’Académie française.

L’œuvre de l’homme de lettres est largement consacrée à la description passionnée de l’âme de Paris et de celle de Montmartre1. Elle se plonge également dans la célébration de la beauté de l’amour et de la femme végétalisée au fil des poèmes. On y trouve aussi, notamment dans son recueil Rimes Buissonnières, des poèmes évoquant Lyon, Lille et le Nord (« Les Terrils« , « Les Moulins de notre Flandre« , « Lille et Lyon« , »Ballade des petits pavés lillois« ,…).

Poèmes parisiens

 

SAINT LOUIS

 

Veux-tu que nous allions dans la forêt prochaine
Retrouver l’ombre du grand Roi
Qui rendait la justice à l’ombre de son chêne
Et dont le nom est saint trois fois.
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de sandal noir et chapeau de paon blanc,
Surcot sans manches, simplement,
C’est Saint Louis le roi de France.
Du pont de Taillebourg aux murailles de Saintes,
Qui bat l’Anglais ? Presque un enfant,
Aux cheveux courts et blonds, à l’air doux mais sans crainte,
Au corps frêle : il n’a pas trente ans.
Mais le voilà qui joint à la gloire guerrière
Celle d’arbitre de son temps,
Dans ses propres Etats son vaincu d’Angleterre
Lui fait juger ses différends.
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de sandal noir et chapeau de paon blanc,
Surcot sans manches, simplement,
C’est Saint Louis le roi de France.
Veux-tu que nous allions à la Sainte-Chapelle
Retrouver l’ombre du grand Roi,
Priant, la bâtissant, pour la France éternelle
Qu’il laissa plus grande trois fois.
A la Sainte-Chapelle, où flamboye, endivine,
Même ceux qui n’ont pas la foi,
Et d’un Roi, pourpre et croix, sa couronne d’épines
Et dont le nom est Dieu trois fois.
Sa flèche, Montereau en fit l’élan d’une âme
Pure qui monte au ciel tout droit
Et sa pointe a le bleu de celle d’une flamme,
Son pied le bois de la vraie Croix.
Il la prit cette croix pour mener deux croisades
Dont nulle hélas ne bétourna,
Prisonnier sur le Nil, devant Tunis malade
Et ce fut la dernière fois.
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de tiretaine et chapeau de paon blanc,
Surcot sans manches, simplement,
C’est Saint Louis le roi de France.
Aux Quinze-Vingts, veux-tu, et que soit la lumière,
Retrouver l’ombre du grand Roi,
Aux aveugles encore il rend prunelles claires
Qui bénissent son nom trois fois.
A table qui vous sert et pauvres qui vous donne,
Qui vous soigne dans votre lit,
Lépreux, paralysés ? C’est le Roi en personne,
Le Roi de France, Saint Louis.
« — Le Jeudi-Saint, leur laves-tu les pieds, Joinville,
Aux pauvres ? — Non ! Ça sent mauvais !
— Eh bien ! tu dois le faire, au nom de l’Evangile,
Parce que Jésus-Christ l’a fait ! »
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de sandal noir et chapeau de paon blanc,
Surcot sans manches, simplement,
C’est Saint Louis le roi de France.
Si tu veux soutenir une thèse en Sorbonne,
L’ombre est toujours là du grand Roi
Qui consacre à l’esprit ce haut lieu et couronne
Ton plus haut connaître, trois fois.
De notre Parlement, de notre Cour des comptes
C’est lui l’ancêtre, toujours lui,
Et de notre monnaie, hélas ! en quelle fonte,
Dont n’a tenu que son Louis.

Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de sandal noir et chapeau de paon blanc,
Surcot sans manches, simplement,
C’est Saint Louis le roi de France.
De Monsieur Saint Denis voici la basilique,
Voici des Rois le dernier lit,
Ici les premier pas de leur geste historique
Au cri de Montjoie Saint Denis.
Ci, la source où se perd l’amertume des larmes,
Où s’agenouille Saint Louis
Où se trempait son coeur devant qu’il prît les armes,
Au cri de Montjoie Saint-Denis.
Mais Saint-Denis soudain : « D’où vient cette cohue
Et devant elle je te vois,
Grand Saint Louis ! Dis-moi, ton heure est donc venue !
— Tu m’as protégé tant de fois,
Que sous notre étendard, grand évêque des Gaules,
Ombre, je veux, pour mon merci,
Te remettre la tête enfin sur les épaules,
Vivant, déjà, j’en eus souci
Comme j’avais celui de montrer par l’exemple
Que l’on peut bien être à la fois
Sur terre avec son peuple, avec Dieu dans son temple
Et faire son métier de roi ! »
Que tu sois le pouvoir ou le contestataire,
Si tu t’inspirais de ce Roi,
La Justice et la Paix, au moins sur notre terre,
Régneraient alors de par toi.
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de sandal noir et chapeau de paon blanc,
Surcot sans manches, simplement,
C’est Saint Louis le roi de France.
Veux-tu que nous allions en forêt de Vincennes
Retrouver l’ombre du grand Roi,
Qui rendait la justice à l’ombre de son chêne
Et dont le nom est saint trois fois.

 

Poème couronné par l’Académie française,
Prix Marie Havez-Planque, 1972.

 

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Tuileries

 

Tuiles, Tuiles - Tuileries !
Le Louvre était autrefois Le Louvre était à deux pas, Tuiles ! d'une tuilerie.
Plutôt qu'une tuilerie,
Suggère la reine au roi, Un abri, oui pourquoi pas ?
Un abri contre les tuiles,
Tuile - tuiles, tas de tuiles,
Contre les soucis d'Etat En civil et en chez soi,
Où vite, ouf, on se défile !
C'est au cri de : pas de tuiles,
Qu'on décide de bâtir Un palais pour le plaisir
Et surtout le "pas de bile".
Diable, diable, diableries !
Quand le château fut construit On entendit Ruggiéri,
Diable, diable, diableries :
"Catherina, Catherina,
Dit l'astrologue à la reine Préférez-vous joie ou peine ?
Si c'est peine, habitez-là".
Catherine, "Catherina"
Qui jouait de l'épinette Dit, en détournant la tête :
Ruggiéri... baliverna !
"Tegola, si, tégole,
Catherina les étoiles, Pour ce château sont fatales,
Attenta alle tegole".
"Tuiles, tuiles, quand ces tuiles là Vous tombent sur la tête Tiens ! se dit-on ces futiles Astrologues...pas si bêtes !"
Diable, tuiles, tuileries,
On arrêta les travaux Devant le palais nouveau,
Tuiles, diable, tuileries.
Le grand Roi dit : "Ruggiéri !
C'est un piège ! Qu'on s'en aille Et l'ont s'en fut... à Versailles,
Laissant tuiles... à Paris.
Le Bien Aimé tout enfant,
De cheval tombe au Manège Et répète : piège, piège !
N'y revient de son vivant.
Louis XVI, Tuiles, tuiles,
Louis XVI en eut son lot L'empereur à Waterloo,
Ziegel, ziegel, pile, pile !
Ziegel, ziegel, ziegelei,
Charles X, tuiles, tuiles, Et tous les rois filent, filent,
Les Républiques aussi.
Locataire, tuiles, tuiles,
Napoléon le neveu,
Fut lui, le dernier d'entre eux,
Pile pile file file !
Et cette pauvre Eugénie
Pensant à Catherina dit encore : Tejà, tejà,
Tejar, tejar Tuileries !
Dans ce beau jardin fleuri
Et tout orné de statues Tel qu'on le voit aujourd'hui L'été quand l'ombre est venue
Dans ce beau jardin fleuri
Si tu vois sur un banc, tristes Des yeux qui vers toi insistent,
Songe, songe à Ruggiéri...
Tuiles, tuiles, quand ces tuiles
Là vous tombent... quel ennui !
Plus de tuiles...Tuileries, mon beau jardin de Paris.

Extrait du recueil « Jardins de Paris », 1er prix de poésie Sévigné, ed. Henri Lefebvre.

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Au Lapin Agile

 

Lapin, mon vieux Lapin Agile ! Hier, Quand je me suis trouvé devant tes volets verts, De petite maison pour idylle, Champêtre...au théâtre de la grand'ville, J'ai revu ton visage d'autrefois Quand nous venions chez toi, Pour la première fois,
O jeunesse
Bondissante...
Frédé
Qui semblait nous attendre Dans sa barbe grise Et comme accoudé à l'heure tendre du crépuscule Toujours assis sur la même des deux bornes Qui coupent à cet endroit la rue des Saules Et, avec le petit escalier en aval, Délimitent la frontière De ce pays de rêve et de poésie Dont tu es, Lapin, mon vieux Lapin Agile, Entre la rue Paul-Féval Et la rue Saint-Vincent, La plus petite, la plus célèbre Et, dans le monde entier, l'unique capitale...
Frédé
En bonnet de fourrure, l'hiver Et l'été
en bonnet de velours côtelé Et chaque soir, quelque fût la saison, Un large foulard rouge Autour du cou
nous recevait déjà comme une ombre
Mystérieuse et légendaire De Tavernier du Quai des Brumes Ainsi gravé, ainsi chanté par ses peintres poètes O Max Jacob...O Mac Orlan... ! (...)
Lapin, mon vieux Lapin Agile Après dix ans je t'ai revu hier ! C'était à l'heure fiévreuse où les théâtres de la ville Déglutissent leurs foules, fourmis de chair, Et d'âme qui regagnent leurs nids ou montent vers
Montmartre...
je t'ai revu
dans cette rue
De petit village de montagne que traverse, Comme un ruisseau de lune bordé de vignes, La rue saint Vincent
Rue saint Vincent que signe Eternellement
avec son immortelle chanson,
le nom
d'Aristide Bruant...
O Jeunesse.
Nous venions chez toi, Fils de Frédé, Héritier du grand chansonnier, Nous venions, Paulo, écouter ta goualante Et c'était, s'il te souvient : "Je m'embarquerai..." Te répondait ton Yvonne ravissante Et tu chantais penché vers elle,
ta guitare en forme de barque... (...) Sallaberry lançait sa tyrolienne,
A ta guitare, écho éolien,
Répondait la harpe de la petite nièce Du père de "Louise"...
Alors, dans la petite pièce du fond
venait se glisser comme un fantôme, Du "Temps des cerises" et de la "Bohème",
Francis et son coeur, Francis Carco
dans sa cape et sous son grand feutre, Et toi Paulo,
Sous ta casquette à pont de Patron, à son bord,
Commandant la bordée,
soupirait à ce moment-là : "Quelle soirée "! (…)
...Ce soir Lapin, mon vieux Lapin Agile Derrière tes petits volets verts de maison de village de montagne que traverse comme un ruisseau de lune Bordée de vignes la rue saint-Vincent
Ta lampe est toujours là
Dont ta fenêtre, trou de lumière, brille étincelante dans l'ombre, Comme dans son monocle brillait, Lampe de pensée, L'oeil de Max Jacob (en habit) écoutant chanter Marcel Couté (en sabots) et Jehan Rictus (en godillots)
Tant que ta lampe brillera de tes veillées L'âme de Montmartre vivra Et tu sais bien,
que sans Montmartre, PARIS se périrait Sans Montmartre, PARIS ne serait plus PARIS Tu le sais bien
Lapin, mon vieux Lapin Agile.

Extrait du recueil « Paris vivant », 1er prix de poésie Sévigné, ed. Henri Lefebvre.