Lawrence Joseph : poèmes présentés et traduits par Catherine Pierre-Bon

 

Poète arabo-américain issu d’immigrés catholiques syriens et libanais, Lawrence Joseph est né à Detroit en 1948. Après des études de littérature anglaise, puis des études juridiques, il fait ses premières armes à la Cour Suprême du Michigan, avant d’enseigner le droit à l’Université de Détroit. Installé à  New York en 1981, il  enseigne le droit à St John’s University Law School depuis 1987. Egalement chroniqueur et conférencier, Lawrence Joseph est aujourd’hui une figure littéraire considérée par ses pairs comme l’un des poètes les plus brillants de sa génération, ce dont témoignent sa présence dans The Oxford Book of American Poetry ainsi que l’acquisition de ses documents personnels et littéraires par la prestigieuse bibliothèque de l’Université du Michigan.

 

Lawrence Joseph a été traduit en allemand, arabe, hébreu et espagnol. En France, ses poèmes ont été publiés dans les revues Siècle 21, Europe, Mâche-Laurier, Confluences Poétiques et la revue en ligne Poezibao. Traduit par Catherine Pierre-Bon qui travaille en collaboration étroite avec l’auteur depuis 1993, le recueil Sous nos yeux (Before our Eyes) a été publié aux éditions Pétra, Collection Voix d’Ailleurs, en 2015.
 

Ses ouvrages sont publiés aux Editions Farrar, Straus and Giroux : Into It (2005), Before our Eyes (1993), Curriculum Vitae (1988), Shouting at No One (1983) – ont fait l’objet d’une réédition en 2005 sous le titre Codes, Precepts, Biases and Taboos (2005). Chez le même éditeur on lui doit aussi Lawyerland (1997), un ouvrage de non-fiction qui offre une vision à la fois drôle et cynique de la ville de New York et Downtown Manhattan où il vit aujourd’hui. Citons aussi The Game Changed : Essays and Other Prose (University of Michigan Press, 2011).

 

 

Irrémédiablement présent

 

 

IRREMEDIABLEMENT PRESENT

 

Au bord du trottoir à côté du cordon de police
une mare de sang, les réservoirs d’essence des voitures

dans le garage sur West Street
qui explosent, air comprimé, l’alarme du gonfleur

à bout de souffle, saute, et roule sur le sol.
Cette femme les yeux fixés dans le vide, la robe

en feu. Ce qui survient l’espace
d’une seconde. Sur un sol intact,

une mappemonde éclate
comme un ballon. Un panneau de sortie de secours

du plafond se liquéfie. Les équivalences faciles
sont à éviter. L’enfer l’horreur

dans le quotidien. Identifiables
le verre et le métal, pas les atomes

des cendres humaines. Je jette mes pensées,
séquences d’images, d’émotions, dissoutes

dans une masse, encodées dans le cerveau.
La profondeur ou la largeur de la haine mesurées ?

De si haut, le temps qu’il faut
à ceux qui tombent. Serait-ce que la réalité, décousue

ne puisse se discerner ou que la conscience,
décousue, ne puisse la discerner ?

Le message que je transmets
Ce rayon d’énergie focalisée, non, ai-je dit,

non, je ne vais pas laisser quoi que ce soit
t’arriver. Je mobilise

dans mon cerveau un lieu où mes pensées trouveront
les tiennes – non, rien ne va t’arriver.

Un problème de langage, maintenant,
n’est-ce pas ? Il y a ces cercles vicieux

des causes accumulées.
Irréel c’est le mot. Je ne connais aucune

défense contre ceux qui sont accros à la mort. Dieu.
Mon Dieu. Je croyais que c’était fini, il le fallait

absolument. Qu’est-ce que je suis censé ressentir ?
Des images qui, après cela, tournent dans la tête.

Surgissant devant moi, dans la fumée, cet homme
Devant la grille n’arrive pas à respirer.

J’ai du mal à respirer, dit-il.
Vous avez vu ? J’ai vu. J’ai peur.

De quels … de quels états d’esprit s’agit-il ? Grise et
marron, une boue épaisse de débris,

poudre. Une bande de contreplaqué de la fenêtre
qui pend – de quel genre d’arbre  ?

Ce qui n’est pas séparé, ce qui n’est pas
griffonné, ce qui ne sera pas métamorphosé,

réduit, se déclarant, l’on dira que ce sera
irrémédiablement figé, irrémédiablement présent … 

 

 

Poème extrait du recueil Into It (Farrar, Straus and Giroux, 2005). Traduction inédite Catherine Pierre-Bon – Droits réservés.

 

*

 

 

 

Sous nos yeux

 

 

Sous nos yeux

 

Le ciel presque transparent, bleu
manganèse saturé. Venteux et froid.
Une ligne jaune côtoie une ligne noire,
la cheminée sur le toit une ligne jaune
derrière le sorbier sur Horatio.
Quartiers équarris de chair rose pendant
dans la boutique.  Poissons, aplatis, cuivre,
têtes tranchées. L'idée c'est de porter
les profondeurs à la surface, d'élever
l'expérience sensuelle en discours
et en contrat social. Des rubans de fumée
figurent le quai, une flotte de voiliers
battus par l'onde verte du fleuve.
Par écrit, je veux dire fait, par fait je veux dire senti ;
choses cachées, sommeil suave des couleurs.
Ainsi tu seras, peut-être à juste titre,
renvoyée pour ça, une moralité du voir,  
par dessus le marché.  Qui parmi les idéalistes
refusera de s'asseoir dans le cercle privé,
de troquer sa culture contre des affaires juteuses ?
En voici un souffrant d'hypertension aigüe
prêt à faire exploser la pompe du tensiomètre,
il y a le genre dont l'involution
hallucinatoire de l'histoire des tribus
est personnalisée. Mon grand-père ?
Il n'a jamais discuté quant à savoir où a commence
l'histoire du Liban, si l'enfant prince avait été confié
clandestinement par sa mère à une famille catholique
dans la Montagne où il passa son enfance
dans la religion de son père, un Druse,
la secte la plus secrète de l'Islam.
Je recevais les nouvelles de Jérusalem―
l'événement radio de Beyrouth Est, le danseur
ondulant aux sons des explosions
à l'extérieur du studio. L'avenir n'est pas l'Afrique
mon pote, et l'Europe est une péninsule de l'Asie
et ton Amérique une invention de l'Europe,
il se marrait, le journaliste, le doigt
levé. Pour autant, l'intelligence de la rue
n'a-t-elle plus d’importance ? Salles d'attente, centres commerciaux,
après tout, humeurs et émotions vacantes.
Et aucun démenti ne m'a effleuré l’esprit.
J'étais, je l'admets, plus tendu que
je ne le pensais à l'époque. Bien plus déterminé.
Des fragments rouges et argent dans l'air,
des cascades de fonte brute sublimée.
Le langage plus discursif, une expression plus
séquentielle, et je la confirmais.
L'ancien agonisant. Le nouveau pas encore né ? L'ancien,
le nouveau, tu parles, aphorisme d'Henry Ford
en 22. Commencez par fabriquer les voitures. Les routes
suivront. Modes de production créés
d'eux-mêmes. Le procédé marche
de lui-même. Des images et des sons
diaphanes et actuels, appréhendés, mais la poésie
je sais de quoi je parle. L'acte de former
un langage imaginé résistant à l'humiliation.
Marrons et rouges pâlissant, une lueur bordeaux,
la tristesse et l'éclat, glorifiés.
Les voix sont des digues carbonisées, odeur
de brasier et de graisse. Le pur métamorphique
afflux des sens, exactement comme tu l'avais
prédit. Le crépuscule doux et subtil
que seul sent  celui qui le porte en lui, éclaté en angles,
qu'il vaut mieux tenir pour soi. Pour le moment
tenons-nous en à ce que nous avons sous nos yeux.

 

 

Poème extrait du recueil Sous nos yeux (Trad. C. Pierre-Bon, Editions Pétra, 2015)

 

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Sous influence

 

 

Sous influence

 

Aujourd'hui le Gouverneur de la Federal Reserve Bank
ne sait pas combien de plus il peut prendre
alors que mes pensées vagabondent autour de moi et sont
           impossibles à saisir―
Je suis sous influence. Alors que les prisonniers
dans le couloir de la mort dont les cellules du cerveau atteindront
le point d'ébullition pendant l'électrocution
reçoivent des messages de bénédiction sur la télévision câblée
et que les Présidents et les Commissaires projettent
de grands ménages internationaux
que l'histoire ne reconnaîtra pas avant des années,
la préséance du langage et de l'image me préoccupe moi aussi
qui suis sous l'influence d'un charme.
Sous influence tu dois te rappeler
ce lundi matin, le jour de l'insurrection de Détroit,
le corps dans les ruines du Stanley’s
Patent Medicine Store  sur John R
un bloc après Joseph's Market,
lorsque nous affirmions que le temps, l'espace et la mémoire
               sont la même chose,
que nous travaillions au Rouge ou à l'Axle,
que nous lisions les essais d'un moine activiste sur la non-violence
inconscients de la pression que nous imposions à nos âmes,
ciels perpétuellement étouffés par des nuages gris,
avançant à différentes vitesses, scories entassées
roses et noires au fond des rues.
Sous influence le paradis s'ouvre à nouveau,
un labyrinthe. Les perspectives au bas des rues adjacentes
sont des blocs de soleil. L'époque troublée
où nous pleurions dans les bras l'un de l'autre.
Revenant au bout de la souffrance
à moi-même qui n'aime personne. Revenant
des années après à ce clair de lune cendré, si facile à trouver,
l'odeur de la mer et des embruns montant de l'Hudson
nous enveloppant par surprise, tes yeux
d'un bleu surprenant. Toi seule  ―avec qui je ne peux faire
               semblant―
vois tout me traverses. Rien n'est dit
quand tu te retournes et me pénètres du regard.   

 

 

               Poème extrait du recueil Sous nos yeux (Trad. C. Pierre-Bon, Editions Pétra, 2015)

 

 

 

*

 

 

 

Tombée du ciel

 

Tombée du ciel

 

 

 

Non que nous manquions d'expérience
Nous n'avions simplement aucun talent pour le meurtre
Et puis ce fut novembre à nouveau.

 

L'air vif et froid, les lumières qui cliquetaient
doucement dans une lueur de cuivre
Un monde et son propre système de désirs absurde.

 

Et cependant plus fragile,
Dans un lieu totalement éloigné
de sa syntaxe, en fait ―loin devant elle.

 

Et qui aurait pu ne pas être frappé par l'idée ?
Une Grande Roue, gris et or,
tombée du ciel, s'enflammait.

Prenant la forme de l'instant.
Disparaissant
dans une crevasse dans l'azur.

 

 

Poème extrait du recueil Sous nos yeux (Trad. C. Pierre-Bon, Editions Pétra, 2015)

 

 

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Nègre sable

Traduction Catherine Pierre-Bon

 

Nègre sable

 

Dans la maison de Detroit
dans une pièce emplie de fantômes
quand grand-mère lit son journal arabe
j’ai du mal à la suivre
mot à mot de droite à gauche
et je ne comprends pas
pourquoi elle rit à propos des Juifs
qui ne feront pas d’affaires à Beyrouth
« parce que les Libanais
sont plus Juifs que Juifs »,
du mal à la croire aussi,
à savoir que si je prie
devant l’image sainte de Notre-Dame du Liban
je partagerai le miracle.
Le Liban est partout
dans la maison : dans la cuisine,
marmites fumantes, gigot d’agneau
au four, assiettes de koussa,
haswhé en feuilles de chou,
raviers d’olives, tomates et oignons,
poulet rôti, douceurs ;
sur la table de jeux, dans le jardin d’hiver
où grand-père m’apprend
à tirer le chiffre que je veux au lancer de dés
sur le plateau du backgammon ;
Liban de montagnes et de mers,
de pins et d’amandiers,
de cèdres au service
de Salomon, Liban
des Babyloniens, des Phéniciens, des Arabes, des Turcs
et des Byzantins, du borgne
saint Maron, le moine
dans le rite de qui je suis baptisé,
Liban de ma mère
faisant signe à mon père
de ne pas laisser les enfants entendre,
de mon frère qui entend
et du silence dont je sais qu’il y a
quelque chose que je ne saurai jamais ; Liban
de grand-père me donnant ma première pièce
en secret, en secret
il tient mon visage dans ses mains,
m’embrasse et me promet
le monde.
Les cordes vocales de mon père saignent ;
à trop crier
sur son frère, son associé,
dans l’épicerie en faillite.
Je cache l’argent dans mon tiroir, j’ai
l’art de me faire entendre.
On me pousse à apprendre,
à ne jamais me salir les mains
dans la sciure et la viande.
Au dîner, un cousin
décrit la tête de sa nièce
blessée par balles à Beyrouth,
pendant la guerre civile. « Œil pour œil,
ce n’est pas assez », il exige plus,
s’effondre et pleure.
Mon oncle me dit que je dois savoir
où est mon devoir, et me servir de ma tête
pour marchander, pour réussir.
Il fait tourner l’anneau de diamants
qu’il porte à son doigt, me demande si
je sais ce qu’est l’amiante,
« les poumons deviennent comme ça »
dit-il, montrant son poing ;
il est fier de mettre en pratique
la loi qui « attribue l’argent
pour indemniser le prix du sang » 
en dehors de la maison, mon principe
est de ne pas répondre aux remarques
sur mon nez ou la couleur de ma peau.
« Nègre sable », c’est comme ça qu’on m’appelle
et le mot est juste : Je suis
le nègre à la peau claire
aux yeux noirs et au regard
difficile à cerner – un regard
d’indifférence, un regard qui tue –
un nègre levantin
dans la ville sur le détroit
entre les lacs Érié et Saint-Clair
une ville à la réputation de violence, un nègre sable
cultivant avec enthousiasme son mauvais caractère
qui salue de la main, assez bien
pour passer inaperçu, assez Libanais
pour être contre son frère,
du côté de son frère contre son cousin,
du côté de son cousin et de son frère
contre l’étranger.

 

Poème extrait du recueil Curriculum Vitae (1988). Traduction inédite - Droits réservés

 

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