Nouvelles de la poésie au Québec : Claudine Bertrand

 

 

Rencontrer Claudine Bertrand est une expérience unique : poète, déjà publiée sur nos pages1 plusieurs fois récompensée pour son oeuvre2, couronnée aussi en juin 2017 par Le Prix européen "Virgile 2017"...   elle est encore essayiste, éditrice, revuiste... : il semble que nul domaine lié à la littérature, à la poésie et à sa diffusion ne lui ait échappé.

Claudine Bertrand est une femme engagée, féministe sans demi-mesure : pionnière, elle a fondé la revue Arcade consacrée à l’écriture des femmes et l’a dirigée durant 25 ans, œuvrant ainsi à faire connaître la littérature, à la diffuser et à la rendre visible – mais  son engagement va bien au-delà, il engage toute sa vie, entraînant les choses autour d'elle dans un mouvement d'irrésistible avancée, et on ne s'étonne pas de lire en exergue de son site3  cette citation du poète espagnol Gabriel Celaya :

 

La poésie est une arme chargée de futur

 

Voici une devise qui caractérise parfaitement cette personne chaleureuse, riche de projets4 menés avec toute l'énergie du monde - à tel point que l'image qu'on garde d'elle, comme un éblouissement sur la rétine, est celle d'une force en action, colorée de rouge comme la couverture de l' anthologie de ses textes 5, qu'elle nous a dédicacée en guise de carte de visite et dont les textes marquent les étapes de sa vie mais témoignent aussi des moments et des interrogations de l'histoire universelle.

Considérée au Québec comme l'ambassadrice de la littérature québécoise, elle ne pouvait être que la première invitée de notre rubrique sur la poésie d'outre-atlantique, dont on souhaite qu'elle nous aide à la développer.

 

--------------------

1 - http://www.recoursaupoeme.fr/poètes/claudine-bertrand

2 - on citera  les prix Tristan Tzara, Saint-Denys Garneau, ses poèmes traduits en bulgare, et le doctorat « honoris causa » de l’Université de Plovdiv (Bulgarie) qui lui est décerné pour souligner ses trente ans d’écriture. Nous mentionnerons ses derniers titres : Emoi Afrique(S), Fleurs d’orage, Au large du Sénégal, Ailleurs en soi, Pierres sauvages, Tomber du Jour.

3 - http://claudinebertrand.fr/

4 - En projet,  une anthologie de 150 poètes de la francophonie, qui sera publiée en juin aux éditions Henry.

5 - Rouge assoifféeÉditions L’Hexagone, collection Typo, 2011

.

La poésie s'abreuve

 

 

 

 

la poésie s’abreuve
à la cruche trouée
en gouttelettes de vie
chaque seconde

vie et mort toujours
sur le même sentier
collant à chaque pas
comme sable aux semelles

les peaux saignent
sur terre orange brûlé
ne respirant plus
entre chair et air

un vieillard tire sa révérence
c’est une bibliothèque
qui disparaît de l’humanité
de toutes mémoires

 

 

 

chacun ses musiques
ses temps primitifs
odes abandonnées
pulsation de la marche

faire le guet
sur la potence
révélation des sages
offrant certains mots

qu’on laisse sécher
deux jours deux nuits
s’il sont encore là
d’autres mots se déposent
pour un nouveau poème

confronté
à l’arbre fétiche
l’écrivain enfante
de grands bouleversements

 

Extrait de « Émoi Afrique (s) », Éditions Henry, 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux poèmes sur l'Afrique

 

 

On ne sait quand commence le voyage peut-être était-il déjà amorcé avant de fouler la terre Afrique mais on sait qu’il est contenu dans chaque seconde comme une attente.

 

 

Le tissu de nos vies
file sans reprise
ouvre un espace
où s’y glisser
comme les mots
qui défilent à la queue leu leu
en débâcle en orage
ou flambée de sons

 

On ignore parfois
qui vient nous remuer
mais la sensation est là
le soleil est là
voilà des signes
nous rattachant au vivant

 

Comment entrevoir la beauté
dans ce champ de misère
on perd l’usage de la langue
veut traquer ce qui se dissimule
dans l’insaisissable
tout en émoi
une main d’utopies
bouillonne d’images

 

L’être humain n’est-il qu’une saison
fragile non affranchi

 

Cotonou  parfum décapant
troubadours modernes
clowns amuseurs publics
ou saltimbanques
font chanter la caravane des poètes
c’est là que le temps s’arrête
au milieu des percussions
rien ne presse

 

Voyage à l’envers
des jours et des mots
repères en zigzag
ton verbe devient noir
Amassées dans leurs filets
ondulent des maisons sur pilotis
enfants tirant les pirogues
s’endorment contre le ciel
pour dire d’où viendra le vent

 

Marché de vannerie de poterie
objets fétiches
ballade en mémoire
visages plissés vieillis
prématurément
par ces routes de feu et de sang

 

On entend du fond de la nuit
des voix  palpitantes
comme si les ombres des Anciens
venus d’un autre siècle
sortaient de leur repaire
coulées de boue d’âme et d’air
tourbillon de poussières

 

Que valent nos mots
sur la place de l’Étoile-Rouge
faut-il les remettre dans la balance
les trier hors du banal

 

La bouche de l’univers
souffle l’abandon
l’enfant luttant contre sa mort
interroge le gouffre à ses côtés

 

Des instants à serrer de près
contre une poitrine nue
pour en éprouver l’extrême réalité

 

Martiniquais à l’œil vagabond
le photographe
capture des scènes de rue
à travers des flots de Zémidjans
pour défier l’imaginaire

 

Un mendiant implore
des jours meilleurs

 

Derrière des baraques
une femme atterrée
emporte avec elle
un lourd secret

 

D’un unique trait
le jour la nuit
redessinés par le soleil noir
en une seule oeuvre

 

À l’orée de la Porte de Non-Retour
un peuple d’écriture et de tatouages
défait nœuds et chaînes
crépuscule d’un ombrage de vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AUTRE LANGUE

 

  

 

J’écoute les vibrations de la terre
se gonflant de nouveaux sons
ta voix éclats de rire
parle sans parler la langue 
Fon

 

Dans le silence je l’entends
il en va ainsi d’une étoile
qui au  matin se dissout

 

Tes paupières de Rimbaud nègre
brûlant d’avenir
font danser la mer
de vague en vague

 

Vacille la nuit musclée
entre contes et légendes
au détour d’un mot
se dérobe dans la cuisse

 

Un étrange sorcier
dans l’absence de bruit
alchimise
ces fragments de vie

 

en révélation

 

L’instant échappe au temps
institue sa propre loi
au-dessus du lac Nokoué
murmure à l’oreille
aimer est une prière noire

 

Au rythme du tam-tam
des peaux nues
brillent comme une affiche

 

Tu ébauches des histoires
au bord du lit
fuis le monde étroit
qui nous est assigné

 

Contre les jours espérés
tu sculptes des paroles
inventes une musique
pour délivrer les dieux étouffés

 

Soufflent les ancêtres
parmi une avalanche de mots
cherchant l’oasis de lumière
près de 
l’Arbre de l’oubli

 

Cascade de voix brisées
goût de feu à la gorge
frousse à la bouche

 

Même aveuglé tu vois
qui menace dans l’obscurité
tu appartiens à cette autre langue
si proche et si lointaine

 

Elle devient racine plante
se reflète sur la paroi de tes yeux

diamants noirs
pourquoi s’adonner à ses jeux
dis-tu
suis-je ainsi plus près
du réel que le réel

 

Si un œil colle à chacun de mes pas
c’est pour mieux percevoir
l’univers intime
dont tu imagines
chaque centimètre