Avec une autre poésie italienne

 

Une « lande imprononçable » peut-être

 

 

Expression précise, concise, nette et limpide. Un espace-temps littéraire d’après des désastres, contemporain d’autres désastres. La pensée court immédiatement à Eliot, à la terre gaste, ravagée, le monde rendu indisable. Et aussitôt bien sûr la langue du poème, pure affaire de mots (4 occurrences du lemme « parola » dans les 52 titres de l’Index, 16 fois dans l’ensemble de ce recueil, Tersa morte, le dernier de Mario Benedetti) : affaire de signes écrits et de rythmes sobres, secs, plus que de confidences – voire de souvenirs : ce n’est « pas l’histoire à raconter » qui importe. Pas davantage de sentiment que chez Leopardi. Dans la suite logique des Peintures noires (2008), où planait déjà l’ombre de parents disparus – et d’un planh caché sur la mère –, ce nouveau livre poétique poursuit le rauque de la voix, l’espèce d’abrasion du discours, jusqu’à ce qu’on perçoive le silence de son souffle même[1], le gel tranchant d’une Mort nette, dont Benedetti semble avoir fait l’emblème et le stigmate de l’ultime poésie encore praticable. Il n’est pas interdit de penser à quelque rapprochement, sur un ton mineur non tragique, avec le plus quotidien, presque familier Celan : un effacement qui n’est pas muet (Stille) pourtant.

C’est que certains poètes ne craignent pas d’exposer leur travail comme une « demande » qui permette d’aller de l’avant, entre témérité et pudeur, quoi qu’il en coûte face à l’incompréhensible absolu de notre propre devoir mourir. Alors qu’une majorité de faux lecteurs font semblant de continuer à « s’occuper, / presque quotidiennement ils se sentent éternels », cherchant au mieux dans le texte une consolation, un prétexte à se mettre de côté, à se préserver dans le divertissement, à se bâtir – ou à se déconstruire – un système intellectuel protecteur raffiné. Cette poésie-ci s’offre dangereusement, à la poursuite d’un temps disparu qui n’a peut-être jamais été que dans le regard du petit égaré, Idiot boy détournant le sort par « seulement boire, boire, mâcher, mâcher » (une section du livre non traduite ici), projeté en avant donc, aurait dit Rimbaud, dans un futur textuel où nous puissions aussi nous projeter. Poésie transitive, poreuse et laconique, ouverte aux courants de notre monde désuet et cybernétique, musical, oral (des textes de Benedetti sont chantés, d’autres touchent aux pratiques du slam), tissu de contradictions et de violence comme un grand flux de paroles dont ne resteraient que des bribes soudain traversées de paysages lancinants ; de visages. « Feuilles parmi les feuilles » et lieux précis (Frioul, Milan). De photogrammes enregistrés, où ? autrefois, malgré nous. D’inscriptions (le mot FIN du film Femmes entre elles), de panneaux ne donnant plus aucune indication lisible – la pensée va aux « Tombés en A. O. », aux « Chemins de Fer Nord Milan » de Raboni (Quare tristis). De très vieilles poésies dirait-on aussi, à dechiffrer (« De Mimnerme… ne plus se réveiller »), et toujours la question seule :

Comment témoigner des morts,
vivre comme si nous l’étions,
mourir comme nous le sommes.

                                                                   (poème non traduit).

Dans cet air raréfié, il semble enfin qu’écrire, selon une tradition également très ancienne, aspire à quelque apprentissage de la disparition privée, non trop indigne. Où ne manque jamais l’attention au malheur public, dont l’Italie post-moderne a eu plus que son lot… Il s’agit bien entendu d’une aspiration laïque, mais les poètes de la famille de Mario Benedetti l’ont souvent invoquée, chacun à sa manière : et c’est un maître du doux style nouveau, déjà, Guido Guinizelli, qui se réjouissait avec Dante de le voir, passant par l’au-delà « pour mieux mourir [se] charger d’expérience » (Purgatoire XXVI, v. 75). Reste à savoir si le langage permet encore de penser – puis d’articuler – un tel espoir après le siècle des désastres.

Car la Waste Land traversée ici est instable, perfide. Il y faudrait une langue nouvelle (comme on dit), dépourvue de résonances, d’éloquence, mais non de voix sous peine de vacuité inutile. Ou de pur jeu mental. Désormais, semble avertir cette poésie de l’après, il faut partir de l’indécision, de l’ignorance, de l’indistinct : dans le deuil tout est pareil, les visières des mottes de terre soulevées, les sentes du sous-bois dans les cheveux, les doigts grimpants, les buissons « farine et eau mélangées sans mains » parce qu’il n’y a plus de mains, et le soir enfin muet, quand le soleil couchant est juste l’image d’un plus grand amour-trop-tard (Pascoli : « beau, mais beau comme / soleil qui meurt », Solon). Devant l’énigme de la disparition d’êtres aimés, mais aussi bien d’un monde réellement signifiant, Benedetti retrouve le souffle silencieux du thrène primordial, celui qui accepte le pathos commun, banal, reçu comme en partage : une forme de dialogue malgré tout, avec tout lecteur lisant, s’il fait sienne du moins cette si nette continuité inéluctable d’un monde désormais unique, et ses « vaches avec leurs veaux / qui dorment comme les enfants », à l’antipode certes d’une certaine avant-garde non pas française seulement mais européenne occidentale. Poésie du corps présent, des mots vivants de l’absence, dénuée des oripeaux philosophiques auxquels nous ont habitués les littérateurs dominants de ce côté des Alpes. La poésie, celle qui fait ce qu’elle écrit, semble donc se retrouver peu à peu, par bribes, par expirations nécessaires. Une vitalité ultime, refusant la complaisance de quelque lamentation ; et l’élégie. D’où Celan, et Pascoli, Leopardi et Dante. Communauté où rien n’appelle, où rien ne s’oppose non plus à qui veut entrer. Comme l’auteur, capable d’éprouver à froid notre malheur d’hommes et de femmes, dans la déréliction féroce du jardin léopardien (mais ici, avec Zanzotto, c’est aussi un inerme « potager »), acceptant de « voir nue la vie », nous pourrons peut-être atteindre alors à cette forme de stoïcisme qui admet :

Mais moi dans ma vie je n’ai écrit aucun poème,
moi dans ma vie je n’ai lu aucun poème.
Et celui-ci personne ne l’a écrit, personne ne l’a lu.

Il serait important de traduire et de voir éditer dignement cet auteur affirmé (et quelques autres) dans ce pays-ci où l’on se plaint périodiquement de l’absence d’un lectorat pour la poésie exigeante, celle qui ne se lit ni comme un traité savant ni comme un « roman ». Nous parions sur l’accueil de cet « imprononçable », tellement proche de notre besoin d’une parole vraie, donc bien sûr lisible (et encore lisible).

 

 

Traductions (et Note) de Jean-Charles Vegliante

Août 2013.

 

Mario Benedetti, Tersa morte, sortie prévue chez Mondadori (Milan), sept. 2013.             



[1] Voir mon Le silence du souffle, déjà sur ce dernier livre de Mario Benedetti, « Le nouveau recueil » 4 sept. 2012 : www.lenouveaurecueil.fr/wordpress/le-silence-du-souffle/

 

Mort nette

 

 

                                                                                          25 août 2010

Les mots sont dans les histoires que tu m’as fait voir.
Tout ce qui n’est jamais vu, tout ce qu’on ne dit pas aujourd’hui !
Aveugle, le corps continue, fait confiance, obligé de rester.

Ta main ne cherche pas les champignons.
Ta main a fermé tes yeux avec des sparadraps.
Tu vois ? Qu’est-ce qu’on peut faire ?

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Combien de mots qui n’existent plus.
Le précis repas n’est pas la soupe.
La mer n’est pas l’eau qui reste ici.
Une aide c’est trop demander.
Mourir et n’y a aucun vivre et n’y a rien, m’enlève les mots.
Et pas de sauts, de mains qui ensemble se tiennent
à la corde, sourires, caresses, baisers. Une lande imprononçable
est le lit dans la maison de repos des mourants,
agitée, dans les spasmes de sentir que l’on vit encore.
Province d’Udine, Codroipo, le malade des deux poumons,
le pantalon large, le visage avec la peau sur les os,
le nez effilé ne sont pas l’histoire à raconter, ni les souvenirs.
Aride savoir, aride sentir.
Et je dis, rendez-vous compte, n’ayez pas juste vingt ans,
et une vie comme toujours, à me faire juste du mal.

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MERE

 

Le parole non sono per chi non c’è più.
Si commuovono e possono dire il viso morto.
Gli occhi erano quelli che mostrava,
il vestito sepolto quello visto altre volte.
Vedere che non ci sei più, non dire niente.

                                                                                       3 octobre 2011
Les mots ne sont pas pour qui n’est plus là.
Ils s’émeuvent et peuvent dire le visage mort.
Les yeux étaient ceux qu’elle montrait,
l’habit enseveli celui vu d’autres fois.
Voir que tu n’es plus là, ne rien dire.

[Une traduction différente dans « Poezibao » 8 déc.
2011, et dans « le nouveau recueil » 4 sept.
2012 ; un autre texte traduit, ‘Il respiro dentro’
a été finalement supprimé par l’auteur]

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Qu’est-ce que je dois regarder pour sentir que ce n’est pas si vrai,
et réussir à te déplacer dans les activités domestiques,
à te pousser de nouveau le long des routes. Et entre les raies
proches des cheveux je regarde les sentiers du sous-bois
jauni. Et j’arrive à voir les ruelles de Naples,
les années Trente, les chats, les jupes longues d’une jeune fille.
Et tu me dis : tu sais que c’est vrai, toi reste fort et serein,
combien de jours devant toi ! Moi je suis morte un lundi,
tu es arrivé à me regarder, j’étais une chose vêtue
de cet habit bleu que tu m’avais offert et toute la broderie
du foulard. Si bien élégant, si bien beau.

                                            [Idem]
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Les rêves dans les volets poussés
c’était nous pour toi. Après la vie des grands-parents
il y avait la vôtre, la mienne, Roberto
et le terrain, la maison, l’argent à mettre de côté.
Et ce film, Le comte de Montecristo, les magazines,
la radio de quelques opéras lyriques,
des chansons napolitaines. Sainte Marie Majeure
à Rome, où tu es restée jusqu’à la guerre.
Moi j’ai habité çà et là, un troisième étage, un quatrième,
de maisons où tes yeux ont appuyé.
Je voulais devenir maîtresse d’école,
tu demandais : est-ce qu’Alessandra est maîtresse ?
Maintenant c’est moi qui vide tes rêves, au-dedans de moi
j’ai toujours Les amies de Michelangelo
Antonioni, après l’inscription qui dit Fin.

[Une première traduction dans « le
nouveau recueil » 4 sept. 2012 ; Le amiche
d’Antonioni est connu aussi comme
‘Femmes entre elles’]

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Le tram à Milan boulevard Monte Nero,
tu le regardais assise comme tu regardais les trains.
Avec un vélo sans freins,
après le col de Monte Croce
pour aller à Attimis, à Forame,
ç’a été une chance de ne pas tomber, se fracasser.
Je savais que tu étais là, que tu regardais tout près
pendant que j’y pensais, et te retenais.
Comme une feuille parmi les feuilles
tu étais sur le banc. Il y avait des arbres et des arbres,
et ton visage, l’habit du bleu habituel.
Mère, personne morte
boulevard Monte Nero, sur la route d’Attimis,
de Forame où tu es née.

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Ce rien que nous ne serons pas
emporte avec soi et efface tout.

Je dois le tenir par la main,
je ne vois personne tenir par la main les enfants.
Près de la manche longue du bras
ses yeux libres, et tant de mères,
tant de chiots de chiennes et des vaches avec leurs veaux
qui dorment comme les enfants.
À présent ils sortent des murs des maisons, entrent
dans la main sans douleur.
Ils sont entrés dans la main comme un de ses os.
Les mères sont si seules avec leurs petits.
Les enfants ont seulement nos os.
Mais moi dans ma vie je n’ai écrit aucun poème,
moi dans ma vie je n’ai lu aucun poème.
Et celui-ci personne ne l’a écrit, personne ne l’a lu.

[Une traduction légèrement différente
dans « le nouveau recueil » cité ; un
autre texte publié là, ‘Madre che non
mi ascolti’, a été supprimé par
l’auteur]
 

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PRINTEMPS, HIVER

 

Je vais à avril deux mille dix
quand la maison était à nous, et l’asphalte,
les fils électriques, les montagnes, le soleil.

Personne ne nous voyait et nous voyions tout.
C’était le secret de chacun pour vivre.

Tombe ce printemps sur les semelles de neige
avec le poids de toutes mes années :
un blanc piétiné en un amer sel gris
la seule image, mon corps de maintenant.

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Tu ne pouvais pas le savoir. Il n’y avait que l’herbe,
le dos des si nombreuses mains dans la terre,
les doigts longs qui grimpent dans l’air.

D’autres se sont noués aux tiens,
la moitié qui alors te manquait
tu l’as trouvée en suivant la vie.

Ne dis rien. Le silence repassera
et tu mourras pour quelqu’un. Que peux-tu faire ?
Maintenant tous ne sont pas comme toi. Ils chantent,

ils ont des affaires pour s’occuper,
presque quotidiennement ils se sentent éternels.
Même s’il est stupide de diluer la mort

avec la vie, ne te pose pas cette question :
c’était au début du jeu, heureux
et macabre que tu ne peux pas ne pas jouer.

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La joue salie par le seigle
court dans le pré en imagination.
Le souffle de la maison est l’effritement des murs
dans la gorge où presse le sang qui ne sort pas.
Confuses les tiges étendues sous les bras froids,
invisible la fosse de l’enterrement.

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                                               souvenir d’Andrea Zanzotto

Les fleurs toutes les nuits ouvertes, tu me regardes en scrutant alentour
ou par la fenêtre le champ pareil au champ d’autrefois.
Venus par les prés, pour ne pouvoir les dire juste herbes et arbres.
Nous pouvions être faits d’un simple fer, d’un museau.
Le potager est seulement une chose que nous faisions, une demande.

[Cette traduction a paru, légèrement
différente, dans « Recours au
Poème » 22 nov. 2012]

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Les visages sans les os, nos cartilages
parmi les broussailles soulèvent des lits de feuilles
comme farine et eau mélangées sans mains.
Un autre novembre est assis dans le vide,
les mots font des trous de champ,
soulèvent des bérets de mottes dans la terre labourée.

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Dans les discours se perd
la première chose que l’enfant a regardée.
Il joue silencieux et ses yeux il ne les bouge pas.
Ils ont coupé l’arbre, le tronc est tombé,
il ne bouge pas les yeux, il écoute ce qu’il faut faire.
Il apprend à vivre pauvrement.

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Voir nue la vie
alors qu’on parle une langue pour dire quelque chose.
Sortir le soir rend le soir plus beau
mais c’est ce peu de soleil oblique le soir sans paroles.
Voir nue la vie quand tu y étais avec tes choses.
À présent les choses sont seules,
il n’y a pas la promesse de ton réveil
et continuer avec tes savates, les tasses, les cuillères.
Ce n’était pas la peine de s’affairer.
Le jeu des jours est la promesse que tu ne savais pas
devoir perdre toujours déjà avant.

[Ces deux derniers textes ont paru,
légèrement différents, dans
« Recours au Poème » cité]
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Moi aussi seul comme ce porte-manteau,
comme sont les tables, comme est la planche à repasser.
Murs et rambardes, le fauteuil, la cheminée.
Brûle le feu incendiant le jardin tout entier,
tout le pré, les bois, tous les printemps.

 

Tersa morte, (extraits)

Milan, Mondadori, 2013 (92 p.)

© Mondadori, 2013