El rayo que no cesa (1)

Si Leopoldo María Panero est une légende vivante en Espagne, en France son nom ne dit presque rien. Mal aimé dans son pays, il semble l’être aussi des traducteurs et des éditeurs français. C’est un poète qui dérange, autant la langue que la société et ses petits milieux littéraires. Panero, c’est la mauvaise conscience de l’Espagne, sa dent noire, celle qui tourmente, et à défaut de pouvoir l’arracher on cherche, c’est selon, à la cacher ou l’exhiber. En vain. Sans doute le poète espagnol vivant le plus nécessaire, avec Antonio Gamoneda, mais sa poésie en est la face obscure, angoissée, abrupte et cruelle. Né en 1948 à Madrid, fils d’un célèbre poète franquiste, Leopoldo María Panero s’engage à 16 ans dans le parti communiste clandestin, ce qui lui vaut un premier séjour en prison. Il étudie un temps à Madrid et Barcelone, puis vagabonde dans Paris. L’alcool et la drogue prennent une place importante dans sa vie et son œuvre. Dans les années 80, après plusieurs dépressions et tentatives de suicide, il est volontairement interné à Mondragón, puis il choisit de s’établir dans l’unité psychiatrique de Las Palmas de Gran Canaria, où il vit aujourd’hui et continue à écrire, obsessif, irréductible.

En espagnol :
Poesía Completa 1970-2000 (Visor, Madrid, 2001)
Poesía Completa 2000-2010 (Visor, Madrid, 2013)

En français :
Territoire de la peur/Territorio del medio (anthologie bilingue), traduction de Stéphane Chaumet, L’Oreille du Loup, 2011.
Bonne nouvelle du désastre (anthologie), traduction de Victor Martinez et Cédric Demangeot, Fissile, 2013.

Deux films sur Leopoldo María Panero et sa famille :
El Desencanto (1976), de Jaime Chávarri
Después de tantos años (1994) de Ricardo Franco 

Choix de poèmes établi par Stéphane Chaumet

 

Ma mémoire est en feu dans l’ombre
et brûle : brûle comme l’amadou
le marteau de ma mémoire
qui me dit que je ne suis pas, n’ai pas été
que je suis comme quelqu’un de craché
des lèvres du présent.

Je suis un nid de cendre
où viennent les oiseaux
pour chercher la manne de l’ombre
la flèche clouée dans le poème
le baiser de l’insecte.

L’ombre d’un cyprès dans le froid de l’âme
aide à se souvenir de la vie qui ne fut pas
et l’effroi profond de se regarder les mains
comme si on était encore un être vivant.


LA FABLE DE LA CIGALE ET LA FOURMI

pour Antxon-La Herra, avec l’affection et les excuses de
Leopoldo

 

Le soleil illumine le linge mis à sécher
– un slip sale, une chemise râpée –
et un squelette bouge dans la cuisine.
Si tu veux regarder, regarde
si tu as voulu faire un spectacle de la pourriture
et gloire au ver qui ne meurt jamais.
Je suis un homme sans vanité, et parfois je me mouche
avec mon tire-jus.
De moi l’histoire ne saura jamais rien
mais je suis confiant, puisque dehors aboyant
nu, ses mains saisissant avec fermeté les testicules,
tremblant et plein de froid
je vois le souvenir d’un homme qui eut de la vanité
et voulut connaître le mystère du monde.

CE QUE STÉPHANE MALLARMÉ
A VOULU DIRE DANS SES POÈMES

Ce que le vieux a voulu dire quand déjà la dernière lampe
dans la chambre était éteinte
et que le soleil ne nous voyait pas, le serpent jeté
avec les excréments du jour dans le puits du souvenir
dans le sommeil qui efface tout, dans le rêve,
il a voulu dire le vieux que les lois
de l’amour ne sont pas les lois du néant
et que seuls étreints à un squelette dans le monde vide
nous saurons comme toujours que l’amour est néant,
et que le néant
étant ainsi quelque chose qui avec l’amour et la vie
fatalement rompt, il veut une ascèse
et c’est pour ça qu’une croix dans les yeux, et un
scorpion dans le phallus représentent le poète
dans les bras du néant, du néant bouffi
disant que même Dieu n’est pas supérieur au poème.

LE FOU QUI REGARDE DEPUIS LA PORTE
DU JARDIN

Homme normal qui pour un moment
croises ta vie avec celle de l’épouvantail
tu dois savoir que ce ne fut pas pour avoir tué le pélican
mais pour rien pour être couché ici parmi d’autres tombes
et qu’à rien sinon au hasard et à aucune volonté sacrée
de démon ou de dieu je ne dois ma ruine.

HYPOCRITE DE LA JOUISSANCE

« Jois e Jovens n’es trichaire
e Malvestatz eis d’aqui. »
Marcabru

Un cafard parcourt le jardin humide
de ma chambre et circule entre les bouteilles vides :
je le regarde dans les yeux et je vois tes deux yeux
bleus, ma mère.
Et elle chante, tu chantes pour les nuits pareilles à la folie,
   tu veilles
avec ta malédiction pour que je ne tombe pas dans le sommeil,
   pour que je ne m’oublie pas
et sois réveillé pour toujours face à tes deux yeux,
ma mère.

 

SOLDAT BLESSÉ DANS LE LOINTAIN VIETNAM

 

La mort a vidé mon être, laissé mes yeux
si doux et sexuels comme une jungle.
Chaque fois que je me souviens de moi et de ces forêts
la neige du sperme baigne mon front.
L’avion m’attendait comme une menace :
à mesure que la terreur s’éloignait
j’ai vu le navire du sens sombrer entre mes yeux.
Dans cette chambre de Windham Street
je ne suis qu’un tir entre les joncs.
Ils disent que là-bas dans les rivières, quand descend
le vent obscur de la nuit, un poisson
se souvient peut-être de moi.

HOMMAGE À CATULLE

 

Le cul de Sabenio chante
il chante et ce n’est déjà plus
la vibration des serpents
(là) mais recueillement et mort
et mort :
Le cul de Sabenio chante
dans une solitude douce et absolue : le cul de Sabenio
dévore dans sa rondeur le vent
et le triangle émane de durs troncs
non unquam digitum inquinare posses
comme l’hiver triste et absolu
    sec et froid
    purior salillo est
plus pur que le sel, n’attend pas
dans sa carence de temps il s’allège
je ne vis que pour le phallus, n’existant que pour lui
miroir qui ne sait pas être seul
malgré son irrémédiable solitude.
Oh, moi, Sabenio j’aime ton triangle
je restreins l’amour, lieu de l’excrément¹
où règnent les fées écumantes
dont l’haleine me rend malade les venins visqueux
               Gaius
joyeux dans l’abîme, joyeux dans le suicide
joy of nothingness : joyeux dans le suicide  cattus
Oh, moi, Sabenio, j’aime ton triangle
qui brûle d’un feu terrible vers le néant (joy)
néant est la joie
la joie est le néant
et dans ce tunnel obscur
     (ioy)
qu’est ton cul, Sabenio
   oignon
nous dormirons éveillés dans la vision stérile
dans ce cul obscur et clair
éveillés pour le couteau
dans ce tunnel obscur.
   Et les arbres (durs troncs)
servaient de fondement au ciel
diamants abhorrés excréments
terribles et séparés du monde
    (Embrasse ce cul)
et les sirènes bordant la nuit sans yeux.

Oh mère nuage qui n’as pas de poids
Personne ne prie pour nous.

 

¹ Juan Ramón Jiménez : « l’amour est le lieu de l’excrément »

« venid y seguidnos a nosotros, que no tenemos palabras para decir »
Saint-John Perse

Cet arbre est pour les morts. Pour personne d’autre que les morts.
Il grandit, tout-puissant sur la terre, comme un cyprès gigantesque
comme un fantôme que
des enfants baveux étreindront avec frénésie, et criant comme des rats
   Scardanelli ! Scardanelli !
Et le souvenir pue.
Et la vie pue, comme elle est, comme une catin
qui te regarde au moment de se coucher, et voir entre les draps son
corps infecte
comme une catin
espérant dans un coin de rue pour toujours la mort
comme la rencontre en tête à tête avec Jack the Ripper
avec son souvenir, dans une chambre obscure, sans plus de souvenir
de l’humain qu’un poêle et des pieds et un journal chiffonné.
Et que cette rencontre signe ce poème,
ce fœtus d’ange, cette excuse
pour ne pas en finir aujourd’hui avec ma vie.

PROJET D’UN BAISER

Je te tuerai demain quand la lune sortira
et que le premier grèbe me dira son mot
je te tuerai demain peu avant l’aube
quand tu seras au lit, perdue dans tes rêves
et ce sera comme une copulation ou du sperme sur les lèvres
comme un baiser ou une étreinte, comme une action de grâce
je te tuerai demain quand la lune sortira
et que le premier grèbe me dira son mot
et dans son bec m’apportera l’ordre de ta mort
qui sera comme un baiser ou une action de grâce
ou comme une prière pour que le jour ne se lève pas
je te tuerai demain quand la lune sortira
et qu’aboiera le troisième chien à la neuvième heure
au dixième arbre sans feuilles ni sève
dont personne ne sait pourquoi il se tient debout sur la terre
je te tuerai demain quand la treizième feuille
tombera sur le sol de misère
et tu seras une feuille ou une grive pâle
qui revient dans le secret lointain du soir
je te tuerai demain, et tu demanderas pardon
pour cette chair obscène, pour ce sexe obscur
qui aura pour phallus l’éclat de ce fer
qui aura pour baiser le sépulcre, l’oubli
je te tuerai demain quand la lune sortira
et tu verras comme tu es belle une fois morte
toute couverte de fleurs, les bras en croix
et les lèvres closes comme lorsque tu priais
ou m’implorais la parole encore une fois
je te tuerai demain quand la lune sortira,
et ainsi dans ce ciel qu’évoquent les légendes
dès demain tu t’inquièteras de moi et mon salut
je te tuerai demain quand la lune sortira
quand tu verras un ange armé d’une dague
nu et silencieux devant ton lit blême
je te tuerai demain et tu verras que tu éjacules
quand ce froid passera entre tes deux jambes
je te tuerai demain quand la lune sortira
je te tuerai demain et j’aimerai ton fantôme
et je courrai jusqu’à ta tombe les nuits où de nouveau
brûleront dans ce phallus tremblant que j’ai
les rêves du sexe, les mystères du sperme
et ainsi ta stèle sera pour moi le premier lit
où rêver des dieux, des arbres, des mères
où jouer aussi avec les dés de la nuit
je te tuerai demain quand la lune sortira
et que le premier grèbe me dira son mot.