Grzegorz Przemyk, poète assassiné

Barbara Sadowska est née en 1940 à Paris, avant de revenir vivre avec sa mère en Pologne en 1946. Elle a écrit et publiés ses premiers poèmes à l’âge de dix-sept ans (tout comme le fera son fils Grzegorz Przemyk). Ses livres de poèmes paraissent dans le circuit officiel de l’édition polonaise : Fils de fer arrachés (1949), Au-dessus du feu (1963), Tu ne peux pas compter sur moi, je ne me défendrai pas (1972), Ce qui est à moi (1974). Vers le milieu des années 70, ses livres sont subitement interdits. Ses poèmes continuent à paraître, mais clandestinement, comme Stupeur (1982). C’est que Barbara Sadowska participe aux activités du KOR (Comité de défense des ouvriers, crée en 1976), du Comité d’auto-défense sociale, puis au syndicat Solidarnosc. Poète dissident, inscrit sur la liste noire des écrivains, et intellectuelle hostile à la dictature stalinienne qui étrangle son pays, Barbara Sadowska est arrêtée en 1982, avant d’être relâchée pour raison de santé. Quelques temps plus tard, en 1983, elle est agressée en pleine rue, par des « inconnus ».  Le 14 mai 1983, son fils Grzegorz, (né le 17 mai 1965), âgé de dix-neuf ans, poète lui-même, la prévient qu’il rentrera tard. Avec l’un de ses amis, il va fêter, dans la vieille ville de Varsovie, son succès aux examens du baccalauréat. La « fête » va tourner court. C’est que, depuis le 13 décembre 1981, la Pologne vit sous une chape de plomb. Le pays est soumis à la loi martiale (qui sera levée le 22 juillet 1983), décrétée par le général Wojciech Jaruzelski pour mater les dissidents et Solidarité, le premier grand mouvement indépendant du bloc soviétique. Les frontières sont fermées, les lignes téléphoniques coupées et les déplacements à l’intérieur du pays sévèrement limités. L’armée a  investit les villes avec des chars d’assauts et véhicules blindés. Plusieurs milliers de personnes, syndicalistes, mais aussi d’autres militants, intellectuels ou artistes considérés par le Parti communiste comme dangereux, sont internés dans une cinquantaine de centres de détention. Ces mesures ont été instaurées, suite aux pressions du « grand frère » soviétique, préoccupé par les désirs d’émancipation des Polonais. Le couvre-feu a été mis en place, les droits civiques ont été réduits, les syndicats suspendus et ensuite dissous, les grèves interdites. La radio, la télévision et des secteurs entiers de l’économie nationale sont soumis à un régime de gestion militaire. C’est dans ce contexte que vivent Barbara Sadowska et son fils, qui le 14 mai 1983, entend malgré tout fêter son baccalauréat. La « fête » tourne court. Grzegorz Przemyk est interpellé dans la rue, pour une vérification d’identité, puis arrêté et embarqué par la police, pour un « contrôle de routine ». Le jeune poète ressort de ce « contrôle de routine », sur une civière, pour être admis à l’hôpital, où il décède deux jours plus tard, des suites de multiples lésions internes. Avant de mourir le jeune homme a pu se confier à sa mère et lui révéler les violences dont il a été victime, pendant son interrogatoire au commissariat de la rue Zytnia. La nouvelle de la mort de Grzegorz Przemyk, se répand comme une traînée de poudre et soulève rapidement une émotion considérable auprès de la population. Plus de soixante mille personnes accompagnent Grzegorz Przemyk, celui qui voulut « impunément danser le feu infernal », au cimetière Powazki de Varsovie, le 19 mai 1983. L’enterrement se transforme en manifestation contre la dictature. Poèmes, slogans, colère ; la foule, présente aux funérailles, réclame que la vérité soit faite sur les circonstances de la mort du jeune poète, et qu’un procès soit tenu pour juger les auteurs du crime. Les poèmes  de Grzegorz Przemyk, sont publiés dans la foulée, à Varsovie, aux éditions, clandestines, Glos. Un choix de poèmes de Grzegorz Przemyk sera publié en français : Syn a moze sen / Un fils ou peut-être un songe, avec une préface de Gérard Bayo, dans une traduction de Lucienne Rey, aux Impressions Populaires en 1984. Ces poèmes portent l’empreinte du tempérament fougueux et de la jeunesse de l’auteur ; de son désarroi, celui d’un quotidien qui n’est guère qu’une « carte de cœur dans une flaque de sang. Le sang ne cesse de couleur : « La lisière acérée telle une lame de rasoir – éclate de rouge – c’est du sang ». La nature, par opposition à la ville bétonnée, est très présente, comme chez de nombreux poètes polonais : « Avec le blé et le soleil – il s’est fondu –dans un seul paysage ». Et la mort (« la seule vérité vraie qu’aucune pensée humaine n’a entachée de mensonge »), déjà, prémonitoire : « Je ne sais pas encore, si je serai brûlé dans l’eau ou bien noyé dans le feu ». En 1984, un procès, organisé par les autorités communistes, disculpe les miliciens incriminés, en rejetant la responsabilité sur le personnel des services d’urgence, qui ont emmené le jeune homme à l’hôpital. Les infirmiers subissent des pressions pour accréditer cette version des faits. En 1989, le changement de régime politique permet de réexaminer le jugement. Ireneusz Kościuk et Dariusz Denkiewicz, les deux miliciens protagonistes de cette affaire, se retrouvent, une nouvelle fois, devant la justice. Le deuxième est condamné, en 1997, à une peine (non effectuée pour raison de santé) de deux ans de prison. Le premier, faute de preuves, est disculpé. Le jugement sera, par la suite,  cassé et réexaminé à plusieurs reprises. Après plus de vingt cinq ans de procédures judiciaires, le juge Monika Niezabitowska-Nowakowska finit par rendre, en 2008, un verdict, qui condamne Ireneusz Kościuk à huit années de prison, ramenées, après amnistie, à quatre ans. Il aura fallu attendre vingt-cinq ans, pour que l'un des auteurs, des brutalités policières ayant entraîné la mort de Grzegorz Przemyk, soit condamné par la justice. Un verdict attendu et espéré par les parties civiles. Beaucoup trop tard pour Barbara Sadowska, qui ne s’est jamais remise de la mort de son fils unique, et qui est décédée, elle-même, trois ans plus tard en 1986, après avoir donné un ultime livre de poèmes, qui sera traduit en français : Il est doux d’être enfant de Dieu, poèmes traduits du polonais par Lucienne Rey et Jérôme Rufin, (Plein Chant, 1987).
Ce livre n’a pas la tonalité religieuse que peut suggérer le titre. Il y est avant tout question de la douleur (C’est la douleur qui écrit, dit le poète) d’une mère qui a perdu son fils unique, assassiné : Sur un bout de papier – j’insulte le ministère public – le tribunal – pour l’enfant que jamais il ne vous sera donné - de tuer. Le livre, Il est doux d’être enfant de Dieu, est un cri multiple de douleur, de révolte, de mépris, d'ironie amère qui nous éclaire sur quelques aspects d'une réalité aujourd'hui heureusement dépassée en Pologne.

Qu’est-ce que le rire

 

Qu’est-ce que le rire
qui se transforme en un cri
et que sont ces pas
que j’attends
et dont j’ai tellement
peur

Un regard rapide
froid comme une statue
altière silencieuse
les lunettes cassées
et dans une flaque de sang
une carte de cœur
c’est un temps mauvais
quand le rêve et la réalité
entrent dans une danse de cauchemar

Poème traduit du polonais par Lucienne Rey.

La rose

 

Il est une fleur
qui au toucher
se fane
Ainsi quelqu’un vola
à quelqu’un un sourire
pour un instant
la mort
peut-être pour une vie entière

Poème traduit du polonais par Lucienne Rey.

Jeu de sincérité

 

Tu peux me demander une promesse
je la ferai quitte à ne pas la tenir
tu peux me demander la vérité
d’accord – je pourrai mentir
Tu veux que je te raconte Dieu
aussitôt  je te parlerai
de ses sourcils divins
de même je puis dire
bien des balivernes
prier pleurer ensevelir
Tu peux également m’interroger sur notre aujourd’hui :
cherche la réponse en toi-même
Mais il ne faut rien me demander sur demain
car je ne sais pas encore
si je serai brûlé dans l’eau
ou bien noyé dans le feu

Quand un chien ami
est blessé
sa blessure se cicatrise
et lui bien que faible la lèche
la calme
En moi il y a quelque chose
qui me fait déchirer ma blessure
pour souffrir et me rassasier
de mon sang

… tous deux
Blessés mortellement
Saignaient

l’un accueillit sur sa bouche
un beau chant
l’autre était un ennemi
qui mordit de ses dents
donnant à tous  autour
des milliers de blessures

le premier expira
sur les genoux de la mort
le second croisa avec elle
une épée ensanglantée

Poème traduit du polonais par Lucienne Rey.

Varsovie, rue Hibnera, mai 1983

 

Quand nous sommes assis en un cercle étroit
dans ce logement comme suspendu
au-dessus d’une Varsovie enveloppée de chaleur et de peur,
parmi des fleurs sans  cesse renouvelées et des gens,
au milieu de la musique et de nombreux livres qui
ne donnent pas de réponse
à ce qui vient de se passer
quand – vivants – nous nous regardons
de crainte que demain ou après-demain
nous en puissions écouter ensemble l’Epitaphe
pour Wysocki ni pour une énième fois
relire ce poème de Wojaczek transcrit sur le mur :
« A notre bêtise et à notre misère
« A l’endurance dans notre folie… »
Dans cette chambre exiguë d’où la mort ne s’éloigne pas
Comme si elle nous voulait tous
Comme si nos conversations chuchotées
Rejoignaient les bruits dans la rue, d’une agonie collective,
Comme si l’on avait en même temps à nous tous
Rompu les foies, retiré l’air,
Comme si l’on avait transformé notre langage
En un jargon officiel comme si
L’on nous avait endormis
En nous interdisant de nous souvenir

Et quand une nouvelle aube tel un tueur à gages
S’insinue à la porte
Nous mourrons ensemble une fois encore

Poème traduit du polonais par Lucienne Rey.