Jacques Simonomis

A Larbi Ben M'Hidi et Jean Sénac, in memoriam.

 À Yvette Simonomis.

L’opposition des poètes aux guerres coloniales est une page méconnue de l’histoire littéraire. Or il y eut, dès les années cinquante, des poètes français pour dénoncer la violence de la colonisation et le recours à la torture, ou pour soutenir l’indépendance algérienne. Et, de l’autre côté de la Méditerranée, de grandes voix pour dire l’aspiration à la liberté, la douleur, l’espérance et aussi la fraternité humaine. Jean Sénac ne fut pas le seul poète à dénoncer la torture ; d’autres le firent, aussi pour l’avoir endurée. Ce n’est pas par hasard, qu’Espoir et Parole, poèmes algériens, l’anthologie de Denise Barrat (éd. Seghers, 1963), comporte un chapitre intitulé : « Torture ». Il y a aussi, moins connu, malheureusement, La Villa des Roses (éd. Librairie-Galerie Racine, 1999), de Jacques Simonomis.

Il n’est pas inopportun de nous arrêter sur l’« expérience algérienne» de Jacques Simonomis, nous plaçant ainsi sous le regard d’un jeune poète français, enrôlé dans une sale guerre. En 1960, Jacques Simon (né le 28 mai 1940, à Paris) n’est pas encore Jacques Simonomis ; il ne le deviendra qu’à compter de la parution de son premier livre de poèmes : Les Sirènes avec nous, en 1975. Il ne dirige pas la revue Le Cri d’os  (40 numéros de 1993 à 2003). Il n’a encore rien publié : son œuvre est devant lui, avec ses trois grands axes de création : le Réalisme, l’Humour et l’Imaginaire), ses images ou son vocabulaire. Evidemment, certains ne manqueront pas de déceler un « manque d’unité » au sein de cette œuvre. À ceux-là, Jacques Simonomis a déjà répondu : « Je suis fidèle à l’infidélité. Je suis comme ça, c’est naturel. La diversité des registres ? C’est mon côté « il peut le faire ». Cette poésie est avant tout taillée d’un seul bloc dans les méandres de sa vie, avec son ton, son style, ses différents registres, ses images ou son vocabulaire. Jacques Simonomis à écrit : « N’étant pas de  la race des veaux aphasiques, j’ai crié. » Jacques Simonomis possède un Regard et une Voix, c’est incontournable, et c’est malgré tout l’essentiel. Et comme cela se ressent à la lecture de Matricule à zéro (1976), Mon siècle en deux (1993), Les Couseuses (1997), Sa Majesté auriculaire (1998), La Villa des Roses, guerre d’Algérie 1954-1962, (1999), Le Calfat des étoiles (2002), Un singulier grand ordinaire (2003) ou Claudication du monde (2004).

Jacques Simon est un jeune homme qui, comme bien d’autres de sa génération (« Pour la plupart, nous n’étions pas politisés. Du reste, en France, les gens qui n’avaient personne en Algérie se moquaient du problème »), ne comprend pas très bien les enjeux de cette guerre qui divise la France en deux, et met l’Algérie à feu et à sang ; une guerre à laquelle il est « convié » pour vingt-huit mois de service militaire : Où donc en étions-nous quant à la politique- untel est un menteur l’autre ne vaut pas cher – je ne suis rien du tout – Si ce n’est rien qu’un homme au regard triste. Nous sommes en 1960. Le poète est âgé de vingt ans. Il ne tardera pas à trouver les réponses aux questions qu’il se pose sur les origines de cette guerre, sur le colonialisme, comme sur la nature humaine : Voici les larmes – la robe du silence se déchire – les souliers cognent les pavés – les volcans grondent - les derniers poings tendus – sont broyés par nos chars. En mai 1952, soit deux ans avant le déclenchement de la Guerre d’Indépendance Jean Sénac, s’était, pour sa part, déclaré ouvertement, nous le savons : « Citoyen d’une terre où l’homme est chaque jour muré à la face de l’homme, frappé dans son corps, marqué au bleu dans l’âme, humilié jusqu’au sang. »

Rappelons tout de même que la Guerre d’Algérie s'inscrit dans le cadre du processus de décolonisation (à la veille de la Première Guerre mondiale (durant laquelle la France mobilisera par la force 17.000 ouvriers et 173.000 soldats algériens, dont 25.000 seront tués), la France dispose du deuxième empire colonial du monde, après la Grande-Bretagne, peuplé d’environ soixante millions d’habitants et vaste de douze millions de km2), qui se déroule après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les prémices de la guerre d’Algérie, sont les massacres de Sétif et Guelma, le 8 mai 1945, alors qu'est fêtée en Europe la victoire des Alliés contre le nazisme, soit entre 10.000 et 20.000 morts selon les divers travaux historiques, à la suite de manifestations. L'Armée française rétablit l'ordre sans ménagement pour la population civile. Dans son rapport, le général Duval, maître d'œuvre de la répression, se montre cynique et prophétique : « Je vous donne la paix pour dix ans, à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés ». Le jour où la Seconde Guerre mondiale se termine, en voyant les chapelets de bombes lancées par l'armée française sur la Petite Kabylie ; en entendant les bruits sourds des canons de marine, on comprend en Algérie que toutes les illusions sont perdues. Neuf ans plus tard, l'insurrection de la Toussaint 1954, dans les Aurès, marquera le début de la guerre d'Algérie, dont la principale cause du déclenchement, réside dans le blocage de toutes les réformes, dû au fragile équilibre du pouvoir sous la IVe République, et à l'opposition obstinée de la masse des Pieds-noirs et de leurs représentants, hostiles à toute réforme en faveur des musulmans, ce que décrit de manière explicite, entre autres, le livre de Pierre Nora : Les Français d'Algérie (éditions Julliard, 1961). Mais les Pieds-Noirs ne furent pas tous de riches colons racistes ; ils ne basculèrent pas tous dans le camp de L’Organisation Armée Secrète, ou dans celui de l’Algérie française. Contrairement à un cliché faisant une règle absolue du départ précipité en 1962, il y eut le choix et les Pieds-Noirs restés en Algérie faisaient masse : 200.000, d’après l’ambassade de France, à la fin de l’été 1962 et 100.000 encore, en 1963. Ces Pieds-Noirs connaissaient ce pays qu’ils considéraient comme le leur, aux côtés de leurs frères algériens.

Deux ans après la Toussaint rouge, Jean Sénac, qui garda l’Algérie au cœur jusqu’à son assassinat en 1973, écrit à nouveau (cf. Lettre à un jeune Français d’Algérie in Esprit, mars 1956), deux ans après le déclenchement de la Guerre d’Indépendance : « Ton cœur souffre de l’injustice quand elle brise un visage français, mais s’ouvrira-t-il à la peine de tous les hommes ? (..) Depuis plus d’un siècle l’Europe vit sur cette terre sans se soucier des neuf dixièmes de ses habitants. Il est juste que ceux-ci retrouvent enfin leurs droits… L’Algérie se fera avec nous ou sans nous, mais si elle devait se faire sans nous, je sens qu’il manquerait à la pâte qui lève une mesure de son levain… La réalité, c’est que ce pays est arabo-berbère et musulman et que nous sommes, avec les israélites entre autres, une minorité qui, comme elle, risque d’avoir une place minoritaire. La réalité, c’est que sur cette terre indépendante, un million d’Européens devra abandonner ses privilèges pour participer, dans la proportion de un pour neuf, à l’édification d’un ordre égalitaire. La réalité, c’est que nous perdrons un peu de notre confort de seigneurs et de nos immenses propriétés. La réalité, c’est que si nous le voulons, dans l’égalité des droits et des devoirs, et la justice retrouvée, après une période où l’esprit de revanche nous aura certainement fait souffrir, il sera possible, en prenant appui sur nos différences, de donner au monde un visage généreux de l’homme. Ce sera une expérience difficile et unique… Mais accepterez-vous de lâcher quelques préjugés pour le salut de tous ? » On le sait, nombreux sont ceux qui n’accepteront pas et n’acceptent toujours pas d’avoir dû lâcher leurs privilèges.

Jacques Simon est incorporé en 1960, dans le corps de la Poste aux Armées (B.P.M.) de Biskra : Biskra - la porte du désert - four ardent - bonté de l’oasis – Paysage dur - paysage fort - labours droits immenses - sillons roulés sur les collines - crêtes déchirées - étendues arides - pierrailles sans accueil – et l’ombre mince de l’alfa…  « Là, pendant une année, témoigne le poète, j’ai aimé mon métier. Car j’ai compris l’importance du courrier pour tous ces hommes déracinés. J’ai vu des gars pleurer parce qu’ils n’avaient pas de lettre. Aussi, nous faisions le maximum, allongeant les horaires de service, prenant sur les repas ou sur la sieste obligatoire… J’ai travaillé par 42° à l’ombre, assurant, malgré l’insécurité, les liaisons routières avec le terrain d’aviation ou le bureau, plus important, de Batna, à 120 km. » Au B.P.M., Simon tient également le bar du foyer militaire : « Je m’occupais souvent du bar, jugeant le maniement du décapsuleur ou du doseur à apéritifs aussi important que celui des lettres, paquets, mandats ou télégrammes… Quand on saura que nous étions dans un fort occupé par l’Infanterie de Marine et proches d’un camp de la Légion Étrangère, on comprendra que les consommateurs ne sortaient pas du Couvent des oiseaux. » De sa position, aucune des conversations de la « clientèle » ne peut lui échapper. Entre eux, les soldats parlent de leurs opérations. Ils racontent : « Au bout de dix pastis, les mots saignaient : la guerre de 39-45, l’Indochine et, pour le présent, l’Algérie. Ils racontent, sans la moindre retenue : Quand un Vietnamien à béret noir m’a montré deux champignons rabougris dans son mouchoir, j’ai quitté le bar. C’était des oreilles de fell. Un grand pendard de caporal étalait complaisamment des photos prises en douce : cadavres alignés, gros plans de mutilations, militaires posant en souriant – comme des chasseurs – pour la postérité. Une tête coupée sur un piquet…», se souviendra le poète. Durant cette période, Jacques Simon écrit beaucoup : Marche rivée - le cercle noir de nos poings blancs - bronze du cœur restant aux images qui bougent – les fusils en faisceaux – prient sur notre misère. Une nouvelle fois, chez Simonomis, la poésie sera l’exutoire suprême. L’ennui, les tortures, les bordels, la peur, la mort, les coups de chaleur, la dysenterie, les suspects jetés des camions et des hélicoptères, pieds et mains liés, les insoumis et les déserteurs que l’on traque, tel fut le lot quotidien de cette période. De cette guerre qui a longtemps caché son nom, Simonomis est l’un des rares poètes français (étrangement) à en avoir restitué les faits : « J’écrivais ces poèmes sous le manteau. Je les lisais de même à trois ou quatre copains. En rentrant à Paris, je les envoyai à l’éditeur Maspéro, qui ne me répondit pas… j’ai mis plus de vingt-cinq ans à me décider à sortir ces poèmes sur la guerre d’Algérie, écoutant le conseil de Jean Cassou, qui me disait : « Publiez-les, c’est un témoignage ! » Bien qu’écrits à la même époque, je ne les rattache pas à ma « Trilogie de jeunesse ». C’est un caillou à part. Tirés à 80 exemplaires, ils ne seront pas, je crois, réédités de mon vivant. À quoi bon. Je ne suis pas un militant. J’ai toujours refusé le joug des étiquettes et des appellations contrôlées dénoncées par Virgil Gheorghiu. Je suis sans illusion sur la nature humaine. Voir l’actualité », rapportera le poète en 1991 (cf. « Entretien » in revue Soleil des Loups). Le tirage à 80 exemplaires dont il est question ici, fait allusion aux Poèmes boxeurs (Guerre d’Algérie 1954-1962). Deux volumes de poèmes publiés en 1988, aux éditions de la Nouvelle Proue. Une publication confidentielle et bien tardive, qui en dit long sur le malaise du poète : Mon amour est-ce possible – qu’on prenne l’homme pour cible – la chasse est toujours ouverte – à l’homme à la grosse bête.

Pourquoi ce malaise ? C’est que Jacques Simonomis comprend assez vite ce qui se passe et, impuissant, baisse la tête. Il se tait comme tant d’autres ? Pas tout à fait puisqu’il confie sa rage au poème : Là-bas - très loin du champ de cette déraison - quelques dizaines de tueurs – trinquent -  à leur victoire. Il ne participe pas aux combats et ne fait pas couler le sang, mais il porte l’uniforme de l’agresseur ; le même que ses compatriotes, qui torturent impunément les personnes soupçonnées d’alliance avec la cause indépendantiste, dans cette villa baptisée du doux nom de « Villa des Roses » : Ali des Colonies -  jamais tu n’oublieras le salon rouge – de la villa des roses – la cave aux portes de l’enfer – où trois sous-officiers dirigent les chorales – trois cuisiniers français dont le maître est chinois… Ils t’ont mis nu comme un enfant – ils te montrent leur serviteurs – anneaux de fer cordes et chaînes – un fauteuil mécanique – la baignoire – un casque spécial – et tout un appareillage électrique – Faut-il donc tant souffrir pour mourir. Le poète se reproche son attitude passive devant les faits, avec cet arrière-goût amer, cette mauvaise conscience d’avoir participé d’une manière comme d’une autre « aux événements » d’Algérie : Je suis un soldat et j’en ai honte – madame - je ne peux pas vous embrasser dans la rue.

Volontairement limités à 80 exemplaires, les Poèmes boxeurs seront peu lus et ne susciteront qu’un seul article en revue, de la plume de Jean Chatard : « À vrai dire, je m’attendais, en ouvrant ce livre double, à lire quelques témoignages vaguement poétiques, à quelques flambées aussi lyriques qu’idéalistes. Et ces poèmes se révèlent explosifs… La souffrance d’hommes, dans quelque guerre que ce soit, est une plaie ouverte sur la peau fragile de la fraternité. Vous ne lirez sans doute jamais cet ouvrage, publié pour prendre date, à un très petit nombre d’exemplaires. C’est dommage, car ils pèseront lourd dans l’œuvre de Simonomis. Non pour leur pacifisme, mais pour leur qualité poétique qui en font un témoignage rare », (in Soleil des Loups n°14, 1989). Ce n’est que bien plus tard, me trouvant chez Yvette et Jacques Simonomis, courant de l’année 1997, que je pris connaissance de ces poèmes. Jean Breton que j’avisai aussitôt, ne tarda pas à partager mon avis : il fallait les publier. Malgré les réticences de Simonomis (toujours ce malaise), La Villa des Roses (Guerre d’Algérie 1954-1962), choix de poèmes exhaustifs parmi les Poèmes boxeurs, devait paraître durant l’été 1999. Un an après la parution de La Villa des Roses, le tristement célèbre général Paul Aussaresses, passait aux « aveux ». Dans un entretien accordé au journal Le Monde, en novembre 2000, le bourreau d’Alger évoqua sans le moindre regret la pratique courante de la torture, comme les exécutions sommaires ou les massacres de civils, dont il fut l’ordonnateur et l’acteur. Douze mois plus tard, Paul Aussaresses, faisait paraître son livre Services spéciaux, Algérie 1955-1957, (Perrin, 2001). Il y revendiquait non seulement ses crimes, mais les justifiait à plusieurs reprises. Ainsi, lorsqu’il évoque l’un de ces « plus hauts faits de gloire » : la torture et l’assassinat de l’un des chefs du F.L.N., Larbi Ben M'Hidi, cet ami que Jean Sénac aimait tant et qui, arrêté le 23 février 1957 par les parachutistes, refusa de parler sous la torture, avant d'être assassiné sans procès, ni jugement, ni condamnation, dans la nuit du 3 au 4 mars 1957. Dans le poème (in Espoir et parole, poèmes algériens, anthologie, 1963) qu’il consacre à son ami (Jean Amrouche lui dédie aussi son poème « Ébauche d’un chant de guerre ») et à Ali Boumendjel, Jean Sénac écrit : Pieds et poings liés, - ils se sont pendus ? – ils se sont jetés des hautes terrasses ? – Feu sur vos mensonges… Vous avez « suicidé » nos volontés de vie… Mais le chanvre a poussé pour que lui soit rendue sa – terre véritable. - De vos cordes de mort – nous tressons nos fouets. – Le dernier souffle des héros – alimente nos forges. Voici le « récit » du tortionnaire Aussaresses (alors, et depuis 1957, directeur des services de renseignement, personnage principal de la Bataille d’Alger, et en ce sens l’homme des pires besognes, des exécutions sommaires, de la torture systématique) ; les faits étant commis avec l'assentiment tacite, comme il l’affirme, de sa hiérarchie militaire et d'un juge qui aurait lu le rapport sur le prétendu suicide avant que celui-ci ait eu lieu : « Nous avons isolé le prisonnier dans une pièce déjà prête. Un de mes hommes se tenait en faction à l'entrée. Une fois dans la pièce, avec l'aide de mes gradés, nous avons empoigné Ben M'Hidi et nous l'avons pendu, d'une manière qui puisse laisser penser à un suicide. Quand j'ai été certain de sa mort, je l'ai tout de suite fait décrocher et transporter à l'hôpital. » Le général Aussaresses est commandeur de la légion d’honneur et décoré de la médaille de la Résistance. Larbi Ben M'Hidi  est considéré comme un héros national en Algérie. À chacun son héros ! Le mien est tout trouvé. Ces faits se sont déroulés quatorze ans après que Jean Moulin fût arrêté, et torturé à mort par Klaus Barbie, au Fort Montluc de Lyon ; douze ans après la fin de l’Occupation de la France par les nazis. Dès lors on comprendra mieux l’éditorial du 13 janvier 1955 (in L’Observateur), de Claude Bourdet, Votre Gestapo d’Algérie : « Il y a un immonde manteau de silence, or nous savons et il faut faire connaître les tortures. » Hubert Beuve-Méry ne dénonce pas autre chose, dans son éditorial du 13 mars 1957 (in Le Monde),  Sommes-nous les vaincus d’Hitler ? : « Dès maintenant, les Français doivent savoir qu’ils n’ont plus tout à fait le droit de condamner dans les mêmes termes qu’il y a dix ans les destructions d’Oradour et les tortionnaires de la Gestapo. »

Les poèmes de Jacques Simonomis ne paraissaient donc pas trop tard. Ils conservaient leur actualité tout en rendant compte du sort réservé à la population algérienne et en se faisant l’écho de la misère, de la mort, de la barbarie et de l’absurdité, comme de la vie au quotidien, avec son cortège d’horreurs, de honte, de peur, et de haine : Dehors – les loques des enfants s’accrochent à ma gorge – l’aveugle cogne sur ma force – de maigres chiens bâtards rôdent sur les débauches. Il s’agit d’un témoignage. Ces poèmes, d’une grande intensité, ont été écrits sur le vif et sous le manteau, dans la peur et le dégoût, par un jeune homme frustré et humilié. Ils se passent de commentaire, tant ils prennent aux tripes. Ils dénoncent aussi ces gangrènes, toujours d’actualité, que sont la guerre, la recherche du profit, la haine, l’intolérance ou le racisme. Il faudrait aussi évoquer un autre poète qui m’est cher, Jacques Taurand (1936-2008), qui fit, lui aussi en 1958, partie de la cohorte des appelés en Algérie. De cette période, verra le jour, quelques années plus tard, une longue nouvelle entre réalité et fiction, Un Dimanche (éditions Clapas, 2000), qui lui inspira le commentaire suivant : « J’avais à cœur de publier ce texte sur cet obscur et pénible épisode de notre vie, où de longs mois d’une jeunesse ont été engloutis pour défendre une cause absurde… Cette nouvelle a vu le jour et cela a probablement exorcisé pas mal de choses qui étaient restées bien trop longtemps coincées dans ma conscience. » Cette nouvelle, l’une de ses meilleures, fut remarquée et saluée par l’écrivain algérien Mohammed Dib. La grandeur de Jacques Taurand est précisément faite de cette vibration particulière qu’il sait donner à la faiblesse autant qu’à la souffrance.

 

Œuvres principales de Jacques Simonomis : Matricule à zéro (éditions St-Germain-des-Prés, 1976), La Mansarde Himalaya (éditions St-Germain-des-Prés, 1977), L’Homme qui marche (éditions St-Germain-des-Prés, 1978), Dossard illisible (éditions de l'Ecchymose, 1979. Réédition La Lucarne ovale, 1999), Comme un cri d’os : Tristan Corbière (éditions Traces, 1983), L’œil américain (éditions du Soleil Natal, 1991), Mon siècle en deux (éditions L'arbre à paroles, 1993), Un âne sur le toit (éditions La Bartavelle, 1995), Les Couseuses (éditions L'arbre à paroles, 1997), Sa Majesté Auriculaire (éditions La Bartavelle, 1998), La Villa des Roses, Guerre d'Algérie 1954-1962, postface de Christophe Dauphin, (éditions Librairie-Galerie Racine -1999), Le calfat des étoiles (éditions L'Arbre à paroles, 2002), Un singulier grand ordinaire (Editinter, 2003), Claudication du monde (Le Nouvel Athanor, 2004), Fort de café (Editinter, 2004), La queue leu leu du fabuleux (Editinter, 2006).

À consulter, sur Jacques Simonomis: Christophe Dauphin, Jacques Simonomis, L’imaginaire comme une plaie à vif, essai suivi d'un choix de textes, (éditions Librairie-Galerie Racine, 2001), Simonomis, l’hoplite du poème (numéro spécial de la revue L’oreillette n° 34, éditions Clapàs).

Voici les larmes

 

Voici les larmes
la robe du silence se déchire
les souliers cognent les pavés
les volcans grondent
les derniers poings tendus
sont broyés par nos chars

 

Une grosse fanfare écrase vos chansons
le beau tambour-major illustre élégamment
l’an du bâton noueux

Voici les larmes
une auto mitrailleuse ouvre le carnaval
les épis des fusils fixent les attitudes
et les drapeaux blessés
                                           témoignent contre vous.

 

 

Extrait de La Villa des Roses (éditions Librairie-Galerie Racine, 2009).

Marche rivée

 

Marche rivée
le cercle noir de nos poings blancs
bronze du cœur restant aux images qui bougent
les fusils en faisceaux
prient sur notre misère

 

Dehors
les loques des enfants s’accrochent à ma gorge
l’aveugle cogne sur ma force
de maigres chiens bâtards rôdent sur les débauches

Pas de viande
des chapelets de confidences
l’homme pendu par l’homme
                                          au lever du rideau.

 

 

Extrait de La Villa des Roses (éditions Librairie-Galerie Racine, 2009).

 

Le village est cerné

 

Le village est cerné sans issue de secours
des soldats aux jambes de sang
descendent des montagnes

 

On dit
qu’un vieillard a crié
peut-être
Vive la Liberté

Nous sommes insultés
nous sommes menacés
En avant
Soudards de la Paix

 

Près de la fontaine il y a
trois enfants
un nègre un juif un arabe
trois peaux-rouges
qui chantent à mi-voix
le poème d’un frère maquisard
En avant
Soudards de la Paix

À la fenêtre de l’école il y a
dans un débris de jarre
trois épis de blé un chardon
la même terre et un peu d’eau
En avant
Soudards de la Paix

 

Le village est cerné sans issue de secours
des soldats aux jambes de sang
descendent des montagnes.

 

 

Extrait de La Villa des Roses (éditions Librairie-Galerie Racine, 2009).

 

La villa des roses

 

Ali des colonies
jamais tu n’oublieras le salon rouge
de la villa des roses
la cave aux portes de l’enfer
où trois sous-officiers dirigent les chorales
trois cuisiniers français dont le maître est chinois

Ali    aimes-tu la cuisine française
disent-ils en aiguisant leurs yeux sadiques
et leur rire
énorme
résonne
pendant plus de sept ans

Ils t’ont mis nu comme un enfant
ils te montrent leur serviteurs
anneaux de fer   cordes    et chaînes
un fauteuil mécanique
la baignoire
un casque spécial
et tout un appareillage électrique

Faut-il donc tant souffrir pour mourir

Parle Ali    raconte nous
passé présent futur de ton groupe assassin
où sont tes camarades
et que devient ton frère
nous avons pris ton père    il est mort l’imbécile
ta mère est avec nous    veux-tu son sacrifice
parle-nous de ton frère   Ali
nous saurons l’apprécier
et l’armement de tes copains
quel est leur objectif prochain

Tu n’aimes plus ta mère

Ali mon tout petit
jamais tu n’oublieras le cuisinier chinois
ses marmitons lubriques
les instruments de haine et de plaisir
oui
tu reconnais leurs rires
dans les coins épargnés de ton cerveau brisé

Qui ose
parler de Gestapo     d’Inquisition
nous sommes en 1961
en Algérie
dans la villa des roses

Ce couteau dessinant sur ta peau
et ces yeux de père de famille
qui cernent ton silence
ces poings réglés sur ton visage
ces pieds cloutés bondissant sur ton ventre
ces cannes    tes palmiers     zébrant ton dos
et leur baignoire et leur fauteuil
et leurs anneaux leurs cordes
mariages brutaux sur ton corps impuissant

Ali mon tout petit
jamais tu n’oublieras
les boxeurs intrépides
sans peur
et sans reproche
qui t’ont appris la vie dans la villa des roses
Maintenant
c’est fini
dis merci
Embrasse-les
Ali

Dommage
ils sont partis vers d’autres    devoirs
ton baiser
     est trop dangereux.

 

 

Extrait de La Villa des Roses (éditions Librairie-Galerie Racine, 1999).

J'aurais pu parler

 

à Jean Breton

 

des six égorgés du 16 mars
1962
du seul rescapé caché dans les chiottes
avec la merde jusqu’au cou
              du 1er juillet
et de ma traversée des youyous
du défilé des Fells qui tiraient en l’air
pour arriver à l’État-major du 24ème R.I.M.A.
et téléphoner
au B.P.M. de Biskra
situé dans le fort
aux murs épais d’un mètre quarante

 

des gosses de quatorze ans
qui vous braquaient
après l’indépendance

de la patrouille qui patrouillait
sans armes

 

du déménagement du bureau de Poste de Batna
du « Diable noir » qui portait deux 12/7 sous les bras
et leurs deux caisses de cartouches
des salauds
qui se faisaient sucer par des gosses
avant de leur permettre
de fouiller les poubelles
de celui qui se tira une balle dans le pied
pour être rapatrié

des suicidés au P.M.
pendant la garde

 

de celui qui vendait des treillis léopards au F.L.N.
à cause de sa maîtresse

des calots violets des gars de Tindouf
où quatre mois font huit
sans courrier

 

du jésuite méprisant nos beuveries
et nos chansons paillardes
du séminariste à qui l’on apprit
à égorger une sentinelle
proprement

du déserteur par amour
taillé comme un haltérophile
du déserteur à vélo
             jusqu’à Alger
du déserteur giflé par un officier
             des conneries du camp d’Auvours
figures imposées

 

de celui qui creusait sa quille
pour y cacher un P.M. démonté
pris à l’ennemi qu’il disait

des harkis faisant la queue au « Bureau des Effectifs »
et que l’on a condamnés à mort
en les abandonnant en Algérie

 

de ces deux quillards soûls se battant au couteau
torse nu   à la loyale   tu parles

du vaguemestre au pied d’acier
de Stalingrad
du caporal allemand
endetté pour quinze ans de solde
du Polonais qui buvait de l’eau de Cologne
enrichie du tord-boyaux des rations de combat
de cette bagarre entre légionnaires
à cause d’une main au cul
sur la femme unique
            de mon errance sur les toits du bordel militaire
à la recherche d’un copain plus soûl que moi

 

de ces putains d’étoiles quand on montait la garde
merde les étoiles   la voûte étoilée
et nous derrière le phare avec le flingue
à guetter les ombres innocentes
et le bruit des bidons d’essence

de la barbaque des marchés arabes
pleine de mouches
              et plus propre
que le cadavre
              des disparus arabes

 

de mon retour à Paris
du flirt avec la gamine
dans le train de Marseille
                de mes parents qui avaient peur
et moi
« Ah ! les salauds Ah ! les salauds ! »
dans un sanglot de trois secondes
qui dure encore
avec la honte, etc.

 

 

Extrait de La Villa des Roses (éditions Librairie-Galerie Racine, 2009).