Lettre d’un jeune poète à Jacques Dupin

            Nous souffrons dans notre langue moins douloureusement que dans notre corps. Arrimés à notre étendue si rudement heurtée par les choses sous les modes les plus divers, nous pouvons douter, même en écrivain, des ressources de la langue. Pourtant, les sacrifices que nous osons souvent lui faire, par exemple sous forme de poèmes, pour lui dérober quelques boussoles, mesure de notre liberté aride et qui seront autant de chemins singuliers dépliés devant nos yeux myopes, ils sont notre nécessité, à nous aussi jeunes poètes.

             Les moyens dont nous disposons pour fortifier notre sens – comment le dire ? –, solidifier notre ancrage dans le monde, sont précaires, mais leur simplicité correspond bien à mon désir d’unité – car celle-ci a éclaté. En cela déjà je reste peut-être insoumis à la langue qui nous oppresse - langue des martyrs du sens, langue vidée de sa substantifique valeur, langue avare de langue et toute entière à la communication. Le désir d’unité pour sa vie, c’est-à-dire d’être auprès de sa vérité propre, constitue pour moi le ferment de la nécessité d’écrire.

             Je ressens le besoin de vous dire mon sentiment au sujet de l’acte poétique et d’une de ses difficultés, de disposer ici en ordre pour moi certaines de mes pensées en m’appuyant sur votre épaule. De cadet à aîné. Je m’oriente dans mes interrogations à l’aide précieuse de votre voix profonde ; j’avance, avec vous auprès de mes pensées en place d’aîné. Car la parole de nos aînés nous accompagne dans nos épreuves, nos doutes, dans les chemins que nous choisissons pour nous construire, conscients qu’ils ont été premièrement empruntés par d’autres.

             Il y a en particulier une forme de violence dans l’acte poétique – et donc dans les poèmes eux-mêmes – et que je reconnais également mienne, mais qui continue pourtant à m’interroger. Peut-être à cause du primat que je donne dans ma vie à une forme de douceur (entendue comme storgè, qui désignait pour les anciens Grecs la bienveillance solide qui prend soin), ou à cause de l’accumulation du sordide dans notre monde. Du sordide, en plus des ruines sur lesquelles pourtant il m’incombe aussi, en jeune poète, de tenter de bâtir. Cette question rejoint donc celle de la transmission, cruciale pour moi.

             Je pense à ce soudain glissement dans une sorte de néant du sens qui serait à habiter pour le dépasser, et que connaissent ceux qui écrivent. Il s’agit d’une manière de force qui nous porte à dire, certes, mais aussi d’une volonté impérieuse de traverser ou transpercer une réalité qui serait apparemment donnée d’emblée : la détruire pour la révéler sous un jour différent, transfigurée. Cette expérience de l’écriture, difficile à évoquer comme telle – autrement qu’à travers des œuvres –, nous la reconnaissons bien, mais j’essaye d’en dire quelque chose car le principe de violence sur lequel je désire revenir en semble inséparable.

            L’expérience est éprouvée dans le danger. La poésie met en danger la langue pour offrir à l’esprit des chemins de traverse, de nouveaux horizons de sens. Votre écriture représente pour moi l’expression poétique de cette activité la plus singulière, par sa puissance et sa conviction jamais démenties. Ce que vos mots sont à mes oreilles assourdissants, dans ma bouche, acides, sous mes doigts, rugueux, devant mes yeux, lumineux, à travers mes narines, même, persistants ! À, dans, sous, devant, à travers : votre patient labeur transforme les mots choisis en ce volume extraordinaire qui constitue votre œuvre. Lisières calcinées, crêtes escarpées, torrents assoiffés, fosses lugubres – toutes les versions de la blessure.

             Votre art de poète est celui du trappeur. Homme qui se risque dans les contrées toujours méconnues  de sa langue sauvage (de sa lande), en éclaireur au devant de soi, pour soi-même et pour les autres qui lui en seront parfois reconnaissants (mais qu’importe ?). Homme qui acquiert bonne connaissance de son pays, le parcourt, en explore les reliefs et les étendues constamment altérées par les saisons. Quel est son agir ? Poser des mots-balises où il le peut et s’il le désire, et il ne le peut pas toujours même s’il le désire. En bon géomètre, il cartographie un territoire qui lui est propre mais qu’il ne possède pas. Mais son agir, c’est autant poser des mots-bombes, car il ne peut créer sans dégager l’espace nécessaire à cet acte : se débarrasser des si nombreuses entraves à la liberté. L’effort est pénible, le corps, que l’on imagine souvent amorphe et préservé dans l’écriture, est mobilisé tout entier et rudoyé par les éclats de pierres et les bourrasques, le néant toujours proche et la solitude parfois. Mais n’est-ce pas là encore le prix de blessures inconsolables, de la sensibilité ?

             L’artiste est homme à faire des choix. Il existe des choses à faire naître ou à conserver, d’autres à abîmer ou à détruire, mais, écosystème inversé, l’exigence capitale me semble être celle de parvenir à une reconduction constante d’une dynamique de déséquilibre, singulière pour chaque artiste. Mouvement intrinsèquement double, spéculatif, de la relève (die Aufhebung dit-on en langue allemande), que Hegel parvint à thématiser en philosophe. Elle se situerait ici, la violence de la création.

             Je suis et resterai votre jeune cadet. Vous n’êtes pas à mes yeux le maître proférant du haut de sa chaire, mais l’aîné parti depuis toujours d’un foyer que je ne peux connaître. Je sens pourtant que vous êtes parti relever des défis héroïques, comme les plus jeunes les attribuent volontiers à leurs parents ; pour moi point seulement par fierté et amour : vous vous êtes effectivement retiré (« nous effacer », écrivez-vous dans Coudrier) dans les profondeurs inattendues du langage que vous avez osé pénétrer.

             Et bien sûr, face à mes propres défis intérieurs, qui exigent du courage et leur pesant de douleur, et auxquels je sais devoir me confronter si c’est à travers des mots, je sollicite votre présence.

            D’abord seul et parfois démuni avant mon épreuve, je redoute de ne point finalement parvenir à faire jaillir une vérité nouvelle du gouffre qui me fascine et me domine. Les appuis, je les cherche derrière moi, les yeux d’abord aveugles. Mais rien : je suis seul, je dois l’être. Il n’y a pas d’autre zone d’échange avec votre force que vos poèmes eux-mêmes, qui sont intégralement aux prises avec leurs propres interrogations – violentes convulsions gestatoires.

            Il me faut endurer cet état nécessaire de solitude dans l’acte d’écrire. Votre soutien ne me viendra pas de paroles personnelles qui pourraient paraître réconfortantes ; votre silence me renvoie au contraire à la première et la plus haute exigence du poète : celle de trouver le courage d’affronter nu l’inconnu en soi pour qu’il émerge dans sa langue. Et je crois cette exigence profondément morale.

             Vous vous manifestez en ne vous manifestant pas ; la forme de transmission que je peux recevoir de votre personne ne trouve sa source que dans l’absence.

             Je parlais de la chère storgè grecque. Le sens si prégnant pour moi de votre absence doit bien être une telle bienveillance, une telle responsabilité envers l’autre. Le propre du père qui veille à préserver les choses les plus importantes : la parole et l’insoumission, dont nous pourrons hériter ; le père qui veille sur les conditions de vie plutôt que directement sur les vies elles-mêmes, même si cela doit nous coûter et lui coûter peut-être, l’affection.

             De cela, Monsieur, je souhaite vous remercier.

            Car nos vies et le monde, présents et à venir, réclament que nous continuions à faire advenir une langue qui autorise la poésie. Mais ce tracé des mots qui est notre devoir, vous le dites depuis toujours et je le rappelais, ne se fera pas sans alimenter une force qui sera autant destructrice que créatrice. Et alors bien sûr la figure du parricide représente par excellence la condition de toute fondation. Je tremble ainsi qu’un jour quelqu’un ou quelque chose de plus fort que je ne le suis aujourd’hui soit amené à vous tuer à votre tour. Avec une lame lumineuse, de miel – mais un miel amer et sombre, comme celui de châtaigniers.

 

décembre 2007
(1ere parution dans Arpa, n°98, avril 2010)