Poètes de mon vivant (1)

La série « Poètes de mon vivant » regroupe et regroupera des notices, le plus souvent consacrées à des ouvrages particuliers, concernant des poètes que j’ai eu l’occasion de rencontrer personnellement ou qui ont vécu tout ou partie de leur existence dans le même créneau temporel que moi qui ai, pour l’instant, la chance d’y être encore. C’est un critère que je voudrais plus sympathique qu’outrecuidant de ma part, créant une complicité et une empathie propice à l’échange comme au partage. 

............................................................................................................................................................................................

 

Esther Nirina : Rien que Lune

(Œuvres poétiques)

(Éditions Grand Océan, Saint-Denis de La Réunion, 1998)

 

Esther Nirina (1932-2004) fut longtemps bibliothécaire à Orléans, où elle publia ses deux premiers recueils Silencieuse respiration (1975) et Simple voyelle (1979), ici condensés. Elle revint prendre sa retraite à Madagascar en 1990. Ce volume contient aussi Multiple solitude (1997) et Lente spirale (1990). Ce regroupement permet de prendre conscience de la forte unité propre à cette voix trop tôt éteinte qui promettait un prolongement fécond à ce qui demeure ainsi l’œuvre quasi complète, comme un souffle en suspens.

 

 

            L’œuvre d’Esther Nirina, poète malgache d’expression française dont les poèmes se trouvent ici réunis en une édition collective, se veut l’“Histoire simple/ D’une blessure absolue”, celle de vivre et d’œuvrer dans la déchirure du Monde. “Sitôt né, le mortel se trouve inscrit dans les intervalles du Monde, de soi à soi-même, à autrui, aux choses ; et du Monde à soi” (Philippe Forget). L’existence est un perpétuel travail de remontée et/ou de passage du gouffre pour celui ou celle qui refuse la dilacération et l’anéantissement — l’aphasie. La femme assume peut‑être, en tant que telle, en tant que prolongement incarné de la Terre matricielle et génitrice, un risque plus abyssal encore.

 

Mais seule…
Une femme seule
Dedans son abîme sans fond
Monte une échelle invisible
Au rythme…
De sa silencieuse respiration.
 

            Elle ne doit compter que sur son propre “rythme” qui est sa “respiration” et le battement de son cœur, la scansion aussi de la “simple voyelle”, labile mais indestructible, qui naît de son souffle expirant puis s’enflant à l’orée de sa bouche. Et tout cela doit porter la voix jusqu’au mot, au mot nécessaire pour achever “la traversée”, pour unir “ici” et “là-bas”, pour atteindre “l’autre rive”.

 

À mi-chemin du pont
Où vacille l’image de l’autre
Trouvez-moi le mot
Qui mène à terme la traversée
Avoir ainsi pour premier jet
L’hybride né du langage
D’ici et de là-bas
 

            “L’autre rive” n’est pas l’outre-monde, “l’autre” n’est pas l’étranger mais “le livre sans écriture”, la face cachée et séparée du Monde, d’autrui, dont il faut assumer et réduire l’intervalle, ô paradoxe ! par le verbe et l’écriture. Et la “Simple voyelle”, qui donne son nom au premier grand mouvement de l’œuvre, est douée alors d’une extraordinaire responsabilité : elle, qui distingue seule “l’amour” de “la mort”, est vouée à l’infini et incessant ravaudage de notre vie vivante, tissée à égalité d’élan, de désir, d’osmose, de dévouement et de repli, de déréliction, de destruction. Cette “voyelle” tient et unit, tout en les disjoignant, les extrêmes ou les opposés — “la vie de mort” qui est vie suractivée dans et par la mort, mort féconde dedans la vie. Le feu qui symbolise cette alliance déchire et sourit, il brûle et apporte la paix.

 

Sourires aux flammes paisibles
 

La vie de mort
Se filtre dans le creuset
Scrutant la trace des trames
Elle ne défend pas une cause
Mais la cause demeure dans sa voix
 

Mes filons brûlent de ce feu-là.
 

            Telle est l’humble transcendance qui naît de l’essor humain, de son feu vif et pâle, “respir” et rythme d’un cœur‑&‑âme vivant comme une tenace respiration qui maille et parle. Mais Esther Nirina veut croire aussi en celle qui descend des cieux, en la transcendance du Père dont elle est parfois tentée de douter, surtout quand elle pense, avec un serrement de cœur, au sort (colonial puis “tiers‑mondisé”) de son “peuple oublié de l’Histoire” réduit “à l’état d’homme à moitié”. Toutefois elle se ressaisit et s’ouvre alors pleinement à la verticalité de l’“éclaircie”, symétrique ailé et inverse du gouffre, où le “silence” devient tolérable car, actif, il n’est plus aphasie mais contemplation.

 

Acte du silence
Durée d’une éclaircie
Où règne
Le visage vivant
De Dieu.

 

            Ce “visage” délivre de la peur, de toute peur, et il rassemblera les contraires dans l’unité de l’amour. L’autre, le Monde et le moi, portés par la “simple voyelle” qui pulse et chante, s’unissent à la “consonne” qui est la dureté du squelette, de la structure qui arrête et fige, de la loi et le principe même de l’harmonieuse consonance. Il en résulte une “Multiple solitude” (titre du second volet de l’œuvre) où le soleil, la lune et les paysages du pays natal composent avec le Monde et les autres un monde habitable, unitaire et solidaire malgré la solitude toujours présente et menaçante. Dans “le miel du jour”, grâce à l’alternance pacifiée du “flux et reflux”, la “Maison” est aussi “une tombe invisible”, utérine et céleste. (L’on peut penser ici à la proximité singulière, respectueuse et affectueuse, parfois teintée de crainte, qui caractérise le rapport des Malgaches à leurs morts — dans son livre, Esther Nirina évoque ses père‑et‑mère — et à la mort : cette dernière a droit au plein jour, au soleil.) Il suffit désormais d’accompagner la “Lente spirale” (titre du troisième moment de cette édition collective) qui est, à la fois, la lente remontée de l’abîme qui se poursuit et son prolongement aux cieux, épanouissement dansé, scandé, chanté. Musique et soleil deviennent à leur tour multiples, les contradictions et les déchirements s’apaisent.

 

J’écoute ce que dit en moi
Mon autre.
 

Consonne
Avec les voyelles
 

Solitude
Qui se conjugue
Au pluriel
 

Tout dans ce bémol
Est je
Avec nous
 

Il nous donne
L’entrée du temple.
 

             La “Maison” et/ou la “tombe invisible” deviennent “temple” : lieu mesuré et immense, libre et cerné, multiple et un où s’établit une communication verticale, solitaire et plurielle, entre l’abîme de l’intervalle et celui de l’ouvert, entre la mort et la (re)naissance “Par débordement/ D’amour”.

 

 

            première publication dans Le Journal des Poètes, Bruxelles, septembre 1999,rubrique “Coup de cœur ”

 

 

Choix de poèmes établi par Serge Meitinger

 

Quel doigt
Osera indiquer
La pomme à sept pépins
Qui vient germer
Dans la morsure du vent
Et
Montera plus haute
Que le phare
Sur l’horizon plat ?

*

Quand le fleuve suit son cours librement
Et qu’en profondeur déplace
Les cailloux
Que le mouvement du sable
Nivèle… dénivèle
L’eau coule toujours vers la mer promise

Des yeux multiples remontent à la surface
Des regards brillants clignotent
Sous ces paupières humides

Et le silence
Précède
L’éclatement des chants nouveaux
Aux résonances de la création

Celui qui veut cueillir
Les simples mots
De ces racines
Dans l’univers illimité
Découvre l’heure à sa portée.

*

Dans un silence presque palpable
Le vent semble immobile
Les éclairs déchargent leurs flammes
aériennes

Un seul roulement de son qui tonne
Un chœur de basse qui gronde
Derrière un ciel nébuleux

Cette atmosphère chaque fois
Me renvoie dans l’espace
Du ventre maternel

*

C’est la pluie
Signe précédant la vie
N’est-ce pas elle qui rend toute chose humide
Avant que le soleil fasse éclater les bourgeons

Son murmure confidentiel sur les feuilles
Ses larmes qui ruissellent sur les vitres
Son doigté magique sur les toits
Son bruissement avec le vent

Réveillent et rappellent en moi
L’univers jusqu’ici oublié

Qui a senti l’odeur de la terre mouillée
Comprend combien sa chair fraîche
en est un extrait

Dis-moi amie du coin du feu
À l’écoute de ta simple symphonie
Plus profond devient l’écho de mon âme…

*

Laissez-moi naître à nouveau
Dans ce pays que j’ai connu hors du
temps
Antérieur au commencement
Ce pays où tout fut clair simple innocent

Laissez-moi me réchauffer du soleil
Inondant la vaste clairière
Demeure des êtres qui
Par le pouvoir d’un geste
D’un cri
Créent re-créent la vie

*

Dans ces lieux les étoiles chuchotent
Des cantiques
Les herbes
Les pétales deviennent
Reflets de notre Nous
Le tremblement des feuilles
Le mouvement des eaux
L’imperfection des pierres
Explorent notre for intérieur

Je ne rêve ni de fuite ni d’évasion
Simplement à la résurrection
Avec tous ses chevaux

Laissez-moi naître à nouveau.

 

ESTHER NIRINA RIEN QUE LUNE. 

Simple voyelle, Le livre sans écriture, p. 35-40.