Regards sur les poésies contemporaines d’Afrique noire (3)

La quête infinie de l’autre rive –chant II (extrait)

 

Le miraculé un beau jour
s’en revint au pays
son astrolabe à la main
Sans hâte il conduisit
sa chagrine personne au palais
Négligeant de se prosterner
et d’empoussiérer les rares paillets
qui coiffaient son crâne il débita :
Mansa c’est en pleine mer
que nous avons connu notre destin
Tous mes chers compagnons
(ils étaient six mille courages
Ils étaient six mille radiances)
furent pris dans un courant marin
large et définitif comme un Djoliba
que gonflent les pluies de saison
Las qu’advint-il de vos équipages…
quel gouffre les dévora…
Furent-ils sait-on jamais
emportés jusquà l’autre rive…
Haute était la vague
et plus haute encore l’espérance
Un reflux soudain
et notre navire s’efflotta
qui par extraordinaire
était en queue de convoi
Mon corps survécut
(Dieu seul sait du pourquoi le comment)
mais ne cherchez point le reste de moi :
ma spongieuse d’âme est boulée sans séjour
aux mornes arènes du souvenir
et mon double ploie
sous le fardeau du vide

Des choses qui gagnent à être tues

 

Ocre midi dans ce pays vaste et vieux.
Heure des sébilles qu’on tend, des plaies qu’on exhibe, des moignons qu’on tente de monnayer aux carrefours.
Midi dans cette ville où sable et poussière donnent le bal, où des jarres d’eau coiffées de timbales attendent aux portails la soif des passants.
Il y avait un vieux au visage de miel et à la jambe oblique qu’en gens soucieux de notre lot de ciel, nous invitions toujours à partager notre gras.
Un jour, comme il s’approchait à pas comptés du bol autour duquel les enfants étaient déjà assis, rongeant leur impatience, son estomac le trahit et gémit bruyamment.
“Serais-tu donc plus pressé que moi ?” marmonna l’aieul qui fut se terrer en sa cahute après une périlleuese volte-face.
Le ventre n’aime pas le groupe. Mais
il y a des choses qui gagnent à être tues.

Elle aima la mauvaise personne et ne s’en cacha pas.
Un griot de passage lui mit un sourire aux lèvres,
Une mélodie au coeur et puis au ventre, la graine d’un immense bonheur.
Ou peut-être était-ce un forgeron venu d’ailleurs qui lui fit une bague,
Lui embrasa l’âme et coula en son sein l’effigie de lui-même.
Et voilà qu’un matin, les pleureuses annoncent le trépas de l’enceintée.
La forêt, émue par ce cortège de lamentations et de salves en son sein,
se dit: “je finirai bien par savoir qui est décédé”. Mais 
il y a des choses qui gagnent à être tues.

L’esprit est une malle et la coutume –une marâtre.
La coutume, cette ogresse, se délecte des rêveurs, des tendres et des errants.
On dit que le garçon revint de la brousse l’index tranché, car les maîtres d’initiation n’avaient pu trouver de sexe entre ses jambes.
On dit que cet autre fut envoyé à la guerre, fusil en bandoulière, pour exactement
la même raison.
On raconte et j’enjolive, au lieu de laisser la lumière sous le boisseau.
Pourtant,
il y a des choses qui gagnent à être tues.

 

 

L’oiseau de Septembre –III (extrait)

 

Tournons la page,
pauvres de nous, et puis le temps.
Rappel (non du mois où sa mère avait mis bas mais)
de la saison où l’on jugea raisonnable,
passés frimas et miasmes qui fauchent les plus frêles,
de l’inscrire au registre des vendables vivants,
on la fit nommer Septembre.
Sans compter qu’en s’étoffant, elle ferait
belle bourrique pour les champs,
passable poularde pour la couche de l’hôte,
propre encore à accueillir les premiers ruts
du jeune seigneur de la Maison.
Mais voilà que Septembre
prit de la plantation sa volée : en son balluchon,
un oiseau de bois sculpté par un Marron boîteux
(Tiens petite ce jouet. Oiseau qui migre 
oublie son nom mais pas sa route. Qui dit que le coeur,
hein Septembre, comme un genou connaît plier ?)
C’est bien plus tard que Septembre l’ancienne,
qu’au Nord on murmurait affranchie-de-talons,
suivie de loin par une mort sans zèle, 
lança le talisman de bois dans l’âtre rouge
pour ouvrir ultime à son âme la Voie.

 

Feu ce phalène mien (Chant triste)

 

-Just like you I was such a rebel
            So dance your own dance and never forget-

                                               Joe Cocker

 

Ce soir la lampe consent
à calciner les phalènes
Un crépitement long
une âcreté ancienne
signalent l’agonie sage
d’un qui a vécu
La lumière éclabousse
Le long thrène messager
Qui son encre déroule
et lentement ses sanglots
L’ivrogne crépusculaire
rivé à un proche pilot
braie braie à la cantonnade
son absurde bréviaire
L’homme s’égosille en vain:
non les gratte-ciels hautains
n’en auront jamais cure
de ces phalènes dorés
au sort soudain

Feu ce phalène mien
On a mis une coupe
et un plat sous sa couche
On a mis quelques nuits
au bout de quelques jours
et puis son corps à l’aise
dans l’ampleur d’un coton
qui de jaune de noir
et de mauve est tissé
Ses belles ailes brunes
soigneusement repliées
attendent l’heure du regain
de l’envol du retour
de sept de ses qualités

Au fond d’un puits tombés
ses yeux qui s’accoutument
voient les profils tremblés
des pour-naître et des aînés
au son creux du silence
danser
Dans sa nacelle en partance
on a fait embarquer
une détresse et des pagnes
la récade qu’il aimait
un poème des caresses
un peu de gomme et d’encens
Si c’était à refaire
figurez-vous ma mère
j’ajouterai un chiffre
pour la complicité:
treize bien sûr pour la chance
cinq à désormais fêter
Plus un fil de la vierge
pour notre descendance
un bouton d’or des prés
et puis une malvacée
Cloué porté fleuri
Chanté drapé béni
Encordé rafraîchi
Enseveli
Envolé

Sur l’oeil de son aile
sur son ventre brûlé
le grand poids des gerbes
novembre un crachin
Sur son verbe d’argent
une dalle plus rien
C’est à griffes redoublées
que je gratterais
le sol mou et amer
saccagerais les fleurs
effilocherais le vent
de rage folle trouerais
la page à essayer
en larmes et en vain
d’y enterrer ma plaie
Qui parlera jamais
de la fortitude triste
de ces phalènes dorés
qui un beau soir consentent
à offrir le sec de leur corps
à la bête de feu colère
de ne les embraser
qu’enfin

Las ma mie ma mère
feu ce phalène mien:
qu’on verse à terre du vin
pour l’ancêtre qui est né
pour celui qui en rêve revient