> La collection poésie/​Gallimard fête ses 50 ans : rencontre avec André VELTER

La collection poésie/​Gallimard fête ses 50 ans : rencontre avec André VELTER

By | 2018-01-20T18:16:52+00:00 3 janvier 2016|Categories: Rencontres|

 

– Bonjour, cher André Velter. La mai­son Gallimard fête­ra, en mars pro­chain, l'anniversaire des 50 ans de la col­lec­tion Poésie/​Gallimard. Naissance, donc, en 1966, année de publi­ca­tion de votre pre­mier recueil, Aisha, jus­te­ment publié en Blanche dans cette même mai­son, et coécrit avec Serge Sautreau. Vous devez avoir en l'occurrence un sou­ve­nir par­ti­cu­liè­re­ment vif de l'émergence de cette col­lec­tion, n'est-ce pas ?

La concor­dance des temps est par­fois des plus réjouis­santes, sur­tout à pos­te­rio­ri. Si Aisha paraît en effet en même temps que les pre­miers titres de la col­lec­tion Poésie/​Gallimard, au début du prin­temps 1966, la coïn­ci­dence ne s’arrête pas là, car c’est Alain Jouffroy, le pré­fa­cier de Aisha, qui a ébau­ché la pro­gram­ma­tion de la col­lec­tion et qui, bien avant la sor­tie des pre­miers recueils, nous a par­lé, à Serge et à moi, de ce qui allait être un véri­table évé­ne­ment édi­to­rial. Nous sommes même alors inter­ve­nus direc­te­ment au cours de l’été 65 pour favo­ri­ser une ren­contre à Rome entre Sartre et Jouffroy. Alain vou­lait deman­der une pré­face pour l’édition des Poésies de Mallarmé, et comme à cette époque nous par­ti­ci­pions à des réunions régu­lières aux Temps Modernes, nous avions le contact avec Sartre. Cependant, ne vous mépre­nez pas : en dépit de ce que je viens de vous dire, je ne crois pas à la pré­des­ti­na­tion.

 

 

– Comment la col­lec­tion fut-elle lan­cée et par quels titres ?

Un peu d’histoire : c’est en 1953 qu’apparaît Le Livre de Poche chez Hachette. Les ouvrages les plus dif­fu­sés du fonds Gallimard, notam­ment les romans de Malraux, Camus, Sartre, etc, prennent immé­dia­te­ment place dans cette col­lec­tion. Seuls quelques poètes (Apollinaire, Éluard, Prévert) y sont accueillis. Voilà pour­quoi Claude Gallimard ima­gine, en 1966, de créer un espace auto­nome exclu­si­ve­ment des­ti­né à la poé­sie. Ce qui est remar­quable, c’est que cette déci­sion anti­cipe de cinq ans la rup­ture avec Hachette et le lan­ce­ment de Folio en 1972.

L’idée de Claude Gallimard était simple, mais dans le contexte de l’époque tout à fait auda­cieuse : publier en for­mat de poche (sur beau papier et avec une maquette inven­tive de Massin, d’inspiration warho­lienne), les grands poètes de sa mai­son d’édition. Je vous cite, par ordre de paru­tion, les noms des pre­miers publiés : Éluard, Garcia Lorca, Mallarmé, Apollinaire, Claudel, Valéry, Aragon, Queneau, Supervielle, Breton, Larbaud, Jouve, Saint-John Perse, Char, Ponge… À l’exception de Mallarmé, qui bien sûr était dans le domaine public, tous sont sous copy­right Gallimard.

 

 

– Pouvez-vous nous racon­ter l'histoire de la col­lec­tion, ses évé­ne­ments mar­quants, ses dif­fé­rentes périodes, ses coups d'éclats ?

Le lan­ce­ment de la col­lec­tion a été le fait d’Alain Jouffroy et de Robert Carlier. Alain Jouffroy, poète, roman­cier, cri­tique d’art, était membre du comi­té de lec­ture de Gallimard. Robert Carlier avait assu­ré la direc­tion lit­té­raire du Club fran­çais du livre : il devait assez vite prendre seul la res­pon­sa­bi­li­té de l’entreprise, en assu­rer le sui­vi édi­to­rial pen­dant cinq ans en res­pec­tant stric­te­ment le « cahier des charges » ini­tial : pro­gram­mer les œuvres poé­tiques majeures édi­tées par Gallimard au XX° siècle. Quant à Alain Jouffroy, sa pré­sence devait per­du­rer à tra­vers les pré­faces qu’il allait consa­crer à Aragon, Artaud, Breton, Leiris ou encore Jean-Pierre Duprey.

André Fermigier, agré­gé de lettres, pro­fes­seur d’histoire de l’art et cri­tique d’art, prit la direc­tion de la col­lec­tion à un moment cru­cial : après la rup­ture des rela­tions com­mer­ciales entre Gallimard et Hachette en 1971, ce qui met­tait fin à la col­lec­tion Le Livre de poche clas­sique, jusque là exploi­tée en com­mun. D’où l’entrée qua­si immé­diate, au cata­logue de Poésie/​Gallimard, de Baudelaire, Hölderlin, Rimbaud, Lautréamont, Vigny, Hugo, Corbière, Verlaine, Villon, etc. À par­tir de cette date, la col­lec­tion ne se limite plus au fonds Gallimard, même si les contem­po­rains désor­mais pro­gram­més conti­nuent d’en être issus, y com­pris les poètes étran­gers. Jusque là, il n’y avait eu que Garcia Lorca, Tagore et Octavio Paz à être rete­nus, arrivent alors Neruda, Rilke, Pavese, Pasolini, Machado, etc.

 

André Fermigier

 

Jusqu’en 1988, André Fermigier, assis­té de Catherine Fotiadi, déve­loppe la col­lec­tion avec les grands poètes clas­siques de la lit­té­ra­ture fran­çaise et de la lit­té­ra­ture mon­diale, avec aus­si Guillevic, Frénaud, Bonnefoy, Césaire, Jaccottet, Lorand Gaspar, Édouard Glissant, Armand Robin, Georges Perros, Jacques Roubaud, etc. À noter que le for­mat des livres a chan­gé, s’apparentant à celui des Folio en per­dant 4 mil­li­mètres en lar­geur et en gagnant 12 en hau­teur.

Autre entrée d’importance dans la col­lec­tion à par­tir de 1985 : Henri Michaux. À ce pro­pos, je vou­drais appor­ter un témoi­gnage qui fait réfé­rence à une dis­cus­sion que j’ai eu avec Michaux quelques temps avant sa mort (pré­ci­sé­ment en 1984 quand il a réa­li­sé un des­sin de cou­ver­ture pour la revue Nulle part, dont je m’occupais avec Jean-Louis Clavé, Bernard Noël et Serge Sautreau). On a sou­vent dit que l’auteur de Plume refu­sait de voir ses livres en « poche », ce qui est exact, mais on en dédui­sait une hos­ti­li­té mar­quée de sa part pour ce genre d’édition. En fait, ce qu’il redou­tait par des­sus tout c’était la dif­fu­sion expo­nen­tielle de ses livres et la mul­ti­pli­ca­tion inévi­table du nombre de ses lec­teurs. Michaux souf­frait, et il en était par­fai­te­ment conscient (il en par­lait même avec une franche auto-déri­sion) d’une irré­pres­sible pho­bie : la foule, la simple idée d’une foule, l’oppressait. Il n’est que de regar­der ses encres, satu­rées de signes et de per­son­nages qui dévorent l’espace, pour com­prendre ce phé­no­mène-panique. Et c’est très sim­ple­ment qu’il avouait (Micheline Phankim, son héri­tière lit­té­raire peut le confir­mer) qu’après sa mort, ne redou­tant plus d’être enva­hi par une meute incon­trô­lée de lec­teurs, il lui était indif­fé­rent que ses textes passent en « poche ».

En 1989, c’est Jean-Loup Champion, écri­vain et cri­tique d’art, qui suc­cède briè­ve­ment à André Fermigier, avant que Marc de Launay, phi­lo­sophe et tra­duc­teur d’allemand, ne pour­suive l’aventure de 1992 à 1997. Pendant ces années là, une muta­tion de la col­lec­tion est amor­cée. Si les auteurs Gallimard sont tou­jours pri­vi­lé­giés (Pichette, Claude Roy, Réda, Dadelsen, Jabès, etc), des poètes venus d’autres mai­sons d’édition entrent au cata­logue (Norge, Sabatier, Bernard Noël, Calaferte, etc), et c’est encore plus vrai pour les étran­gers (Adonis, Valente, Ramos Rosa, Celan, etc).

 

Marc de Launay

 

En arri­vant en 1998, je n’ai fait au fond qu’amplifier le mou­ve­ment. À cela une rai­son évi­dente : on ne pou­vait pas pui­ser indé­fi­ni­ment et uni­que­ment dans le cata­logue de la nrf. Il fal­lait certes conti­nuer à explo­rer les œuvres de ceux qui étaient deve­nus « les grand clas­siques du XX° siècle », par exemple ajou­ter des titres d’Aragon (Le Fou d’Elsa, Elsa), d’Artaud (Pour en finir avec le juge­ment de Dieu, Suppôts et sup­pli­cia­tions), et ain­si de suite jusqu’à Valéry (Poésie per­due), mais il fal­lait éga­le­ment accueillir des « extra-ter­ri­to­riaux », autre­ment dit des auteurs venus d’ailleurs comme Pierre Albert-Birot, François Cheng, Jean-Pierre Duprey, Ghérasim Luca, Lubicz-Milosz, Gaston Miron, Marie Noël, Valère Novarina, etc. Et cela concer­nait plus encore les poètes étran­gers qui néces­si­taient sou­vent la com­mande de tra­duc­tions inédites, d’où un chan­ge­ment édi­to­rial majeur : la col­lec­tion n’était plus seule­ment un pas­sage en « poche » d’ouvrages pré-exis­tants, mais elle devait sus­ci­ter d’emblée des livres pour son propre compte. Il suf­fit d’évoquer les volumes consa­crés à Anna Akhmatova, Ingeborg Bachmann, mais aus­si William Blake ou Quevedo pour mesu­rer ce dont je parle. En plus d’être le lieu pri­vi­lé­gié des réédi­tions poé­tiques, Poésie/​Gallimard deve­nait un lieu de créa­tion, voire de re-créa­tion. Ainsi, des ouvrages déjà publiés furent entiè­re­ment revus, aug­men­tés, repen­sés afin d’offrir de véri­tables édi­tions cri­tiques. C’est exem­plai­re­ment le cas de Baudelaire, Nerval, Mallarmé, éga­le­ment de Reverdy, éga­le­ment de Bonnefoy, Dupin et Deguy qui ont vu leurs œuvres lit­té­ra­le­ment « ré-archi­tec­tu­rées ».

 

Venons-en main­te­nant à ce que vous appe­lez des « coups d’éclats ». Je com­men­ce­rai par le moins écla­tant, le plus sou­ter­rain, et qui est en quelque sorte le signe que la col­lec­tion entend res­ter vivante : tous les titres à réim­pri­mer (il y en a 150 à 200 par an) sont remis à jour (cor­rec­tions, bio­gra­phie, biblio­gra­phie, par­fois nou­velle cou­ver­ture). Quant aux « exploits édi­to­riaux », ils sont d’abord le fait des pro­grès tech­niques. Il est désor­mais pos­sible (grâce à un papier qua­si Bible et à une colle résis­tante et souple) de réa­li­ser impec­ca­ble­ment des livres de « poche » de 1500 pages. Sans cela, je n’aurais pas mis en chan­tier l’intégrale de La légende des siècles de Hugo, l’intégrale de Feuilles d’herbe de Whitman, l’intégrale bilingue de La Comédie (enfer . pur­ga­toire . para­dis) de Dante. Dans un autre registre, je n’aurais pas ima­gi­né non plus une trans­la­tion en « poche » d’ouvrages de haute biblio­phi­lie, avec des repro­duc­tions ne tra­his­sant pas les litho­gra­phies ou les gra­vures ori­gi­nales : Lettera Amorosa de René Char, Georges Braque et Jean Arp, Les Mains libres d’Éluard et Man Ray, Glossaire j’y serre mes gloses, de Michel Leiris, André Masson et Joan Miro.

 

J’insisterai encore sur un autre genre de « coup d’éclat », parce que celui-là, étant impré­vu, s’est révé­lé le plus sur­pre­nant et le plus créa­tif. J’avais pro­po­sé à Pascal Quignard de reprendre sa tra­duc­tion de l’Alexandra de Lycophron en y ajou­tant une sub­stan­tielle pré­face, et quelques mois plus tard, j’ai reçu un manus­crit qui ne res­sem­blait à rien de connu. À la suite de l’Alexandra, Pascal avait écrit, à la manière de ses Petits Traités, un texte pas­sion­nant, en grande par­tie auto­bio­gra­phique, qui reve­nait sur la genèse de sa tra­duc­tion et sur ses ami­tiés d’alors. Zétès appa­rais­sait comme un hété­ro­nyme (à la Pessoa) de Quignard, comme le poète qu’il por­tait en lui sans le reven­di­quer tout à fait. C’est ain­si qu’avec un inti­tu­lé plu­tôt énig­ma­tique, Lycophron et Zétès, Pascal Quignard a fait, pour mon plus grand plai­sir, son entrée en Poésie/​Gallimard !

 

 

_​  Quel a été votre propre rap­port à cette col­lec­tion, depuis sa créa­tion et avant que vous en deve­niez le direc­teur ? Le voya­geur que vous êtes a-t-il tou­jours eu un exem­plaire en poche durant ses péré­gri­na­tions ?

       J’ai sans doute été un des pre­miers lec­teurs de la col­lec­tion. Avant 1966, j’étais à l’affût de tout ce qui parais­sait en poé­sie, mais il y avait deux pro­blèmes : l’argent et la dis­po­ni­bi­li­té des titres. Je me rap­pelle qu’Alain Jouffroy nous prê­tait, à Serge et à moi, beau­coup de livres, et que pour cer­tains d’entre eux, indis­po­nibles en librai­rie, nous en réa­li­sions de véri­tables édi­tions (les pages pho­to­co­piées étaient ensuite reliées avec de la colle qui impré­gnait une com­presse de gaze). C’étaient nos samiz­dats ! Le plus réus­si : Pour en finir avec le juge­ment de Dieu, décli­né de l’édition K.

      Après 66, j’ai ache­té au fur et à mesure pra­ti­que­ment tous les volumes qui parais­saient, et d’autant plus vite que j’étais alors libraire à La Joie de lire (40 rue Saint-Séverin), en charge pré­ci­sé­ment du rayon « poé­sie » ! Mais pour être franc, je n’abordais pas tous les recueils avec la même envie, la même vora­ci­té. J’avais des a prio­ri (cer­tains ont per­du­ré, d’autres pas du tout), par exemple les ana­thèmes lan­cés par Breton contre Cocteau m’ont long­temps éloi­gné de l’auteur du Cap de Bonne-Espérance. Et je ne parle pas de Claudel ou de Jouve que j’ai mis des années à décou­vrir vrai­ment… En revanche, même si j’en avais sur­tout pour Rimbaud et les Surréalistes, j’ai immé­dia­te­ment dévo­ré (il n’y a pas d’autre mot) Larbaud, Cendrars, Perse, Char, Garcia Lorca et, étran­ge­ment un peu plus tard, Apollinaire, qui allait pour­tant deve­nir une de mes plus sûres bous­soles.

      En voyage, j’emportais, pour une ques­tion de poids dans le sac à dos, exclu­si­ve­ment des livres de « poche », pas seule­ment des Poésie/​Gallimard. J’ai tou­jours beau­coup aimé les romans, et lire Conrad à Makassar, Prokosch dans le désert du Taklamakan ou Kipling par­tout en Inde m’a constam­ment enchan­té. Cependant, je dois admettre qu’une fois lus, j’abandonnais sou­vent ces volumes, car je savais que je ne les reli­rais pas de sitôt et qu’il fal­lait m’alléger, alors que je gar­dais avec moi les poèmes, qui eux peuvent être revi­si­tés tous les jours sans qu’il y ait accou­tu­mance ni las­si­tude. On est chaque matin dif­fé­rent au réveil et, pour cela, chaque poème, serait-il le même, s’entend dif­fé­rem­ment. J’ai bivoua­qué sou­vent avec ceux que j’ai déjà cités, mais je me dois d’ajouter d’autres alliés sub­stan­tiels : Segalen, Rilke, Reverdy, Daumal…

      Avant de prendre la res­pon­sa­bi­li­té de la col­lec­tion en 1998, j’y avais déjà col­la­bo­ré en tant qu’anthologue et pré­fa­cier. À la demande de Jean-Loup Champion, j’avais coor­don­né et pré­sen­té le recueil Mémoire du vent d’Adonis. Sollicité par Marc de Launay, j’avais conçu et réa­li­sé Les Poètes du Chat Noir, puis pré­fa­cé les Rubayat d’Omar Khayam. Grâce à ces inter­ven­tions, j’avais ren­con­tré Catherine Fotiadi qui, plus que la che­ville ouvrière, était l’âme, voire la ves­tale de la col­lec­tion, puisqu’elle l’accompagnait presque depuis les ori­gines. C’est une grande chance de l’avoir eu à mes côtés (ou plu­tôt d’avoir été à ses côtés) pen­dant tant d’années.

 

– 1966, c'est un temps où la poé­sie jouit encore d'une cer­taine auto­ri­té en France. Saint-John Perse a obte­nu six ans plus tôt le prix Nobel de lit­té­ra­ture. La mort d'André Breton, cette même année, consti­tue une dis­pa­ri­tion d'importance, la rumeur dit que la poé­sie aurait enva­hi les rues deux ans plus tard. Les enjeux de la col­lec­tion, aujourd'hui, sont-ils exac­te­ment les mêmes qu'au jour de son lan­ce­ment ?

Les enjeux sont les mêmes, exac­te­ment, rigou­reu­se­ment, fol­le­ment les mêmes. Ce qui était auda­cieux, nova­teur, révo­lu­tion­naire au sens d’un bou­le­ver­se­ment des habi­tudes, en 1966, doit trou­ver aujourd’hui un sur­croît d’audace, d’invention, d’effraction. De résis­tance aus­si. Je ne suis pas aveugle quant aux trans­for­ma­tions sociales, cultu­relles, voire civi­li­sa­tion­nelles. D’un côté la loi meur­trière de la mar­chan­dise, de l’autre l’outrecuidance de la vul­ga­ri­té média­tique, agressent en per­ma­nence notre espace qui, pour le coup, peut être dit vital. Alors à quoi bon la poé­sie ? Mais la ques­tion n’est pas nou­velle, Hölderlin l’avait for­mu­lée il y a deux siècles. Car la poé­sie ne peut-être que sur le qui-vive, jamais ins­tal­lée à demeure, jamais assu­rée d’un quel­conque bon droit. Que l’environnement soit aujourd’hui plus rude, plus hos­tile, eh bien tant mieux ! Le com­bat n’en est que plus déci­sif, il requiert comme jamais des paroles capables de tenir parole.

 

 

– Vous diri­gez cette col­lec­tion depuis 1998, soit depuis presque 20 ans. Qu'est-ce que cela a chan­gé dans votre vie ? Quel che­min vous a mené jusqu'à cette fonc­tion, et quelles dis­po­si­tions faut-il pour l'exercer ?

1998 a été pour moi, au plan per­son­nel, l’année de toutes les tra­gé­dies. Sans qu’il y ait eu la moindre rela­tion de cause à effet, il est incon­tes­table que la res­pon­sa­bi­li­té qu’Antoine Gallimard venait de me confier (il sait que je lui en serai tou­jours infi­ni­ment recon­nais­sant) a joué le rôle d’un étrange via­tique. À pro­pre­ment par­ler ce n’est pas la col­lec­tion qui a chan­gé ma vie puisque ma vie était meur­trie et pas loin d’être anéan­tie. Elle m’a sim­ple­ment per­mis de réorien­ter une éner­gie qui n’aspirait plus à rien.

Quant aux rai­sons de la confiance que l’on m’accordait sou­dain, je pense qu’avec plus de dix années de Poésie sur Parole sur France Culture, de nom­breux articles dans Le Monde et le pilo­tage de la revue Caravanes, je n’étais peut-être pas le plus mal pla­cé ni le plus incom­pé­tent pour rele­ver les défis d’une telle fonc­tion. Il me semble que, pour l’assumer, il faut avant tout de la curio­si­té et une totale indé­pen­dance vis à vis des dif­fé­rentes cote­ries, clans, clubs et autres offi­cines d’admiration mutuelle. Surtout, aucun sec­ta­risme : ten­ter d’accueillir dans sa diver­si­té (et quelles que soient par ailleurs mes options per­son­nelles) l’ensemble du champ poé­tique.

 

Premier n° de la revue CARAVANE

 

– Quelles inno­va­tions avez-vous por­tées au sein de cette col­lec­tion deve­nue mythique ?

Le cha­pitre « coups d’éclats » a déjà répon­du en par­tie à cette ques­tion. J’ajouterai la mul­ti­pli­ca­tion des antho­lo­gies thé­ma­tiques qui s’affranchissent du car­can arti­fi­ciel des siècles pour témoi­gner d’expériences sin­gu­lières ou pour célé­brer une forme, un thème, une pas­sion. Deux volumes de Haiku, Les Poètes du Tango, L’OuLiPo, Poètes en par­tance, Poèmes à dire, Je vou­drais tant que tu te sou­viennes (poèmes mis en chan­sons de Rutebeuf à Boris Vian), Éros émer­veillé, etc…

 

 

– Une ques­tion qui, au sein de Recours au Poème, nous intrigue beau­coup, étant don­né notre propre rap­port avec eux : que signi­fient René Daumal et Le Grand Jeu pour vous, qui avez choi­si d'éditer une fabu­leuse antho­lo­gie du Grand Jeu et avez signé une « Ascension du Mont Analogue » au final de votre recueil L'amour extrême ?

Révolution/​Révélation : en deux mots je vous dis ce que j’ai en par­tage avec les ado­les­cents du Grand Jeu. Je peux d’ailleurs conti­nuer les binômes plus ou moins impro­bables mais fou­droyants : Révolte/​Orient – Artaud/​Les Védas – Pataphysique/​Métaphysique – Dérision/​Absolu… Mais, j’insiste sur ce point, ce ne sont pas mes goûts qui décident de la pro­gram­ma­tion. Il y avait déjà Le Contre Ciel de Daumal dans la col­lec­tion, il me sem­blait néces­saire d’accueillir Gilbert-Lecomte (c’est désor­mais chose faite avec La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent) et l’anthologie des Poètes du Grand Jeu avait pour but de réac­ti­ver plu­sieurs de ces poètes météores de l’entre-deux guerres, notam­ment André Rolland de Renéville, Artür Harfaux, Maurice Henry, Monny de Boully.

J’ai agi de la même façon avec, par exemple, les poètes qui par­ti­ci­pèrent à la revue L’Éphémère à la fin des années 60. Yves Bonnefoy était repré­sen­té par plu­sieurs volumes dans la col­lec­tion, Jacques Dupin et André du Bouchet par un seul, et Louis René des Forêts était absent. Petit à petit, j’ai don­né plus de visi­bi­li­té à cha­cun et désor­mais, au côté de Bonnefoy dont toutes les œuvres poé­tiques sont édi­tées en Poésie/​Gallimard, il y a deux forts volumes de Dupin, trois recueils de Du Bouchet, et l’ensemble des poèmes de Des Forêts. À quoi il faut ajou­ter le Choix de Poèmes de Paul Celan qui fut éga­le­ment un inter­ve­nant majeur dans cette revue. En pro­cé­dant ain­si, il y a cohé­rence édi­to­riale et rap­pel de séquences de l’histoire lit­té­raire.

 

Premier n° de la revue l'Ephémère

 

– Fêter 50 ans d'une col­lec­tion, c'est aus­si rendre hom­mage au tra­vail des col­la­bo­ra­teurs de l'ombre. Pouvez-vous nous faire entrer dans le secret de l'atelier et nous racon­ter l'histoire d'un livre, depuis la déci­sion de sa publi­ca­tion jusqu'à sa sor­tie sur les tables des librai­ries ?

Franchement, le secret n’est pas très grand. Chaque année en juin, je pro­pose à Antoine Gallimard un pro­gramme pour l’année sui­vante. Nous nous concer­tons et déci­dons ensemble des titres et du rythme de publi­ca­tion. Si l’on excepte 2016 qui, cin­quan­te­naire oblige, hérite d’une pro­gram­ma­tion par­ti­cu­lière, la répar­ti­tion des ouvrages obéit, comme pour le pas­tis de César, à la règle des quatre tiers : un petit tiers de Classiques, un bon tiers de grands poètes étran­gers contem­po­rains, un solide tiers de grands poètes fran­çais et fran­co­phones du XX° siècle, et le tiers res­tant de contem­po­rains fran­çais !

Une fois la liste éta­blie, celle que l’on appelle « mon assis­tante » alors qu’elle est la pièce maî­tresse du dis­po­si­tif (jadis Catherine Fotiadi, désor­mais Alice Nez, et Audrey Scarbel depuis peu en ren­fort) règle avec le ser­vice juri­dique les pro­blèmes de droits et de contrats (c’est vite dit, mais ça prend beau­coup de temps, spé­cia­le­ment quand il s’agit d’anthologie). Ensuite, s’il faut une pré­face ou une édi­tion cri­tique, je contacte direc­te­ment un écri­vain, un cri­tique ou un uni­ver­si­taire, selon les cas. Puis, le livre à réédi­ter (ou le manus­crit ori­gi­nal) est pré­pa­ré, c’est à dire anno­té par mon assis­tante, avec ques­tions à poser à l’auteur, au maître d’œuvre ou au tra­duc­teur. Quand le texte défi­ni­tif est fixé, un met­teur en page fait une pro­po­si­tion de typo­gra­phie (avec les poèmes, il faut choi­sir soi­gneu­se­ment le corps de carac­tère, le nombre de lignes par page, la jus­ti­fi­ca­tion : la lisi­bi­li­té en dépend). Puis un cor­rec­teur relit un pre­mier jeu d’épreuves avant que celui-ci parte chez l’auteur, le maître d’œuvre ou le tra­duc­teur. En fonc­tion du nombre de cor­rec­tions, on demande un deuxième jeu ou seule­ment les quelques feuilles liti­gieuses. Ente temps, j’ai four­ni quelques indi­ca­tions pour la cou­ver­ture à la maquet­tiste (actuel­le­ment Clotilde Chevalier) et rédi­gé un argu­men­taire à usage des repré­sen­tants, que je ren­contre une fois par mois pour leur pré­sen­ter plus en détails les livres. Lorsque ceux-ci sont impri­més, l’attachée de presse (actuel­le­ment Frédérique Romain) prend ren­dez-vous avec l’auteur, le maître d’œuvre ou le tra­duc­teur afin d’envoyer des exem­plaires aux jour­na­listes, cri­tiques ou uni­ver­si­taires sus­cep­tibles de s’en faire l’écho.

 

 

– Les bou­gies seront souf­flées en mars 2016. Qu'avez-vous ima­gi­né comme cadeau d'anniversaire pour fêter ce qu'il faut bien appe­ler un évé­ne­ment édi­to­rial ?

Un anni­ver­saire de cet ordre a tou­jours ten­dance à célé­brer ce qui a été accom­pli. Avec Antoine Gallimard nous avons bien sûr déci­dé de mettre l’accent sur la part patri­mo­niale de la col­lec­tion (com­ment ne pas sou­li­gner quel fonds excep­tion­nel est ras­sem­blé là), mais nous avons vou­lu aus­si et paral­lè­le­ment mar­quer l’attention por­tée aux poètes vivants et à l’extrême diver­si­té de leurs écri­tures. C’est pour­quoi douze contem­po­rains fran­çais et fran­co­phones vont faire, si j’ose dire d’un coup, leur entrée en Poésie/​Gallimard. Par ce geste sans pré­cé­dent, nous vou­lons affir­mer la voca­tion de la col­lec­tion qui est de mettre au contact l’ensemble des grandes œuvres du pas­sé avec celles qui, aujourd’hui, sont par­mi les plus repré­sen­ta­tives et les plus sin­gu­lières.

D’Adonis à Franck Venaille, de Christian Bobin à Jean-Pierre Verheggen, de Tahar Ben Jelloun à  Yves Bonnefoy, Michel Butor, François Cheng, Georges-Emmanuel Clancier, William Cliff, Michel Deguy, Philippe Delaveau, Kiki Dimoula, Hans Magnus Enzensberger, Lorand Gaspar, Guy Goffette, Pentti Holappa, Michel Houellebecq, Philippe Jaccottet, Ludovic Janvier, Alain Jouffroy, Nuno Judice, Gérard Macé, Jean-Michel Maulpoix, Bernard Noël, Valère Novarina, Pierre Oster, Pascal Quignard, Lionel Ray, Jacques Réda, Jean Ristat, Jacques Roubaud, Paul de Roux, Jude Stéfan et Kenneth White, il y avait déjà plus de trente poètes vivants au cata­logue (ce qui, me semble-t-il, n’est jamais assez signa­lé ni pris en consi­dé­ra­tion). Ils vont être rejoints par Olivier Barbarant, Zéno Bianu, Xavier Bordes, Jacques Darras, Alain Duault, Emmanuel Hocquard, Vénus Khoury-Ghata, Anise Koltz, Abdellatif Laâbi, Jean-Pierre Lemaire, Richard Rognet et James Sacré. Cette énu­mé­ra­tion indique à elle seule com­bien il impor­tait d’accueillir dans sa mul­ti­pli­ci­té, dans sa richesse, dans ses lignes de frac­ture aus­si, l’ensemble du champ poé­tique actuel.

    
   

– L'aventure ne s'arrête pas avec cet anni­ver­saire. Avez-vous une visi­bi­li­té sur ce qui va se pas­ser après cet évé­ne­ment ?

Si je vous dis qu’après ce sera comme avant, vous allez croire à une pirouette. Mais non, comme en rug­by, nous allons reve­nir « aux fon­da­men­taux » ! Et retrou­ver la règle des quatre tiers énon­cée plus haut. Ainsi, d’avril à novembre 2016, il y aura Gongora (Fable de Polyphème et Galatée, dans une tra­duc­tion ébou­rif­fante de Jacques Ancet), Roubaud (Je suis un crabe ponc­tuel, Anthologie per­son­nelle 1967-2014), Shelley (La révolte de l’Islam, dans une magni­fique tra­duc­tion de Jean Pavans) et Charles Vildrac (Chants du déses­pé­ré – sans doute les poèmes les plus forts ins­pi­rés par la Grande Guerre).

Ensuite ? Qui lira ver­ra !

 

P. S.

Cet entre­tien a été réa­li­sé avant la dis­pa­ri­tion d’Alain Jouffroy, le 20 décembre 2015, à Paris. J’ai dit quel avait été son rôle, il y a 50 ans, dans la mise en œuvre et la pro­gram­ma­tion ini­tiale de Poésie/​Gallimard, mais sans insis­ter sur l’essentiel, c’est à dire sur son génie propre de poète, de roman­cier, de cri­tique d’art, d’agitateur d’intuitions, d’effractions, de ful­gu­rances. Dans le champ magné­tique de la poé­sie vécue, Alain fut un aiguilleur tou­jours en alerte, un accé­lé­ra­teur de tra­jec­toires hors cadre et hors norme. Il m'importe d'ajouter ce salut et ce témoi­gnage, fût-ce in extre­mis.

 

Alain Jouffroy

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.