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La traduction de l’anthologie Rothenberg

By | 2018-01-22T18:45:47+00:00 2 mai 2016|Categories: Essais|

 

 

Lorsque Christophe Lamiot m'a pro­po­sé ce pro­jet, j'ai accep­té avec enthou­siasme. Je connais­sais l'anthologie de Jerome Rothenberg pour en avoir déjà tra­duit quelques textes, parus en 1997 aux édi­tions Textuel, et je mesu­rais bien l'envergure d'une tra­duc­tion inté­grale, qui exige que l'on se plonge dans les croyances, les tra­di­tions et la litur­gie d'une ving­taine de cultures dif­fé­rentes. Un peu comme si une Chinoise devait se fami­lia­ri­ser avec les usages des vingt-huit états membres de l'Union euro­péenne… Il est évident qu'en trois mois je n'ai pu qu'érafler la sur­face des choses, mais l'expérience a néan­moins été fabu­leuse en ce qu'elle m'a ouvert des pers­pec­tives sur un vaste ensemble cultu­rel que nous autres Européens n'avons que trop pié­ti­né avant de le dédai­gner. A mon regret éter­nel.

Je sou­haite aux lec­teurs de ce livre autant de plai­sir que j'ai eu à le tra­duire.

 

Traduction de l'anthologie Rothenberg.

Beaucoup d'entre eux sont très longs ou typo­gra­phi­que­ment com­pli­qués, mais voi­ci quelques beaux exemples sans dif­fi­cul­té par­ti­cu­lière :

 

CE QUE LA REPONDANTE A DIT A FRANZ BOAS EN 1920

Keresan

il y a long­temps sa mère
dut chan­ter cette chan­son et ain­si
elle devait moudre à ce rythme
du maïs le peuple aus­si a un chant
il est très bon
je ne le dirai pas

 

L’ARTISTE

Aztèque

L’artiste : dis­ciple, abon­dant, mul­tiple, inquiet.
L’artiste véri­table : capable, actif, habile ;
main­tient le dia­logue avec son cœur, va à la ren­contre des choses avec son esprit.
L’artiste véri­table : retire tout de son cœur,
tra­vaille avec enchan­te­ment, fabrique les choses avec calme, avec saga­ci­té,
tra­vaille comme un Toltèque véri­table, com­pose ses objets, tra­vaille avec dex­té­ri­té, invente ;
dis­pose les maté­riaux, les décore, fait en sorte qu’ils s’ajustent.

L’artiste cha­rogne : tra­vaille au hasard, se moque du peuple,
rend les choses opaques, effleure la sur­face du visage des choses,
tra­vaille sans soin, escroque le peuple, est un voleur.

(Version anglaise de Denise Levertov)

 

 

IL ME FAUT DONC DIRE LA VERITE
(de Torlino)

Navajo

J’ai honte devant la terre :
J’ai honte devant les cieux :
J’ai honte devant l’aurore :
J’ai honte devant le cré­pus­cule :
J’ai honte devant le ciel bleu :
J’ai honte devant l’obscurité :
J’ai honte devant le soleil.
J’ai honte devant ce qui debout en moi parle avec moi.
Certaines de ces choses me regardent sans cesse.
Je ne suis jamais hors de vue.
Il me faut donc dire la véri­té.
Je serre ma parole contre mon cœur.

 

CHANT ESQUIMAU

fjord au prin­temps

J’étais sor­ti en kayak
j’était en mer avec lui
je pagayais
très dou­ce­ment dans le fjord Ammassivik
il y avait de la glace dans l’eau
et sur l’eau un pétrel
tour­nait la tête d’un côté puis de l’autre
ne m’a pas vu pagayer
Soudain plus rien que sa queue
puis plus rien
Il plon­geait mais pas à cause de moi :
tête énorme sur l’eau
grand phoque poi­lu
tête géante aux yeux géants, mous­tache
toute lui­sante et qui dégout­tait
et le phoque a nagé dou­ce­ment vers moi
pour­quoi ne l’ai-je pas har­pon­né ?
avais-je pitié de lui ?
était-ce la jour­née, la jour­née de prin­temps, le phoque
qui s’amusait au soleil
tout comme moi ?

 

COMMENT ON LUI ARRACHA LES DENTS

Paiute

Autrefois le con des femmes avait des dents.
C’était dur alors d’être un homme
de regar­der ta squaw s’accroupir pour man­ger
d’entendre cra­quer les petits os de lapin.
Quand la baise a été inven­tée elle est morte aus­si­tôt avec l’inventeur.
Quand ta femme te disait qu’elle avait envie de te mordre ça ne te fai­sait pas rire.
Peut-être que tu filais te battre avec Numuzoho le Cannibale.

C’est Coyote qui a tout arran­gé.
C’est lui qui a réglé leur compte à ces femelles den­tues !
Un jour il a pris avec lui le pilon de basalte de Numuzoho
pour cou­cher avec une véri­table mégère
Et boum boum crac crac aïe aïe  
Toute la nuit :
« Je suis heu­reuse, mon mari, » dit-elle
Et la suite on la connaît.
               C’est en son hon­neur que nous por­tons nos col­liers de dents.