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Les Hommes sans épaules

By | 2017-12-27T01:37:30+00:00 27 novembre 2017|Categories: Revue des revues|

Les Hommes sans épaules, cahiers lit­té­raires semes­triels diri­gés par Christophe Dauphin, ne s’appréhendent pas comme une revue. A mi-che­min entre le livre et  le pério­dique, cette magni­fique publi­ca­tion pro­pose certes des articles. Mais le para­texte et le for­mat pro­po­sés appa­rentent cette belle réa­li­sa­tion au volume d’un livre, sou­vent consé­quent (336 pages pour ce numé­ro 44) plu­tôt qu’à une revue.

Le pro­pos varie aus­si de celui d’une revue clas­sique. Suivant un grou­pe­ment thé­ma­tique, Les Hommes sans épaules recensent au som­maire du dos­sier pro­po­sé à chaque numé­ro des auteurs et leurs œuvres, connus et moins connus, qui s’y appa­rentent. Suivant à chaque fois la même mise en œuvre, les extraits sont pré­cé­dés par un dis­cours cri­tique qui fait office d’introduction. Ce dis­po­si­tif per­met d’envisager le texte et son auteur dans une glo­ba­li­té signi­fiante, car sont évo­qués les contextes his­to­riques et cultu­rels qui ont sous-ten­du leurs pro­duc­tions. Ces intro­duc­tions sont d’une rare qua­li­té, car le comi­té de rédac­tion laisse la parole à des spé­cia­listes du thème choi­si. Le lec­teur a donc le plai­sir de pou­voir décou­vrir à la fois une époque, un contexte, des auteurs et des pro­duc­tions savam­ment choi­sies.

Les Hommes sans Épaules N°44, dossier « Nikolaï Prorokov & les poètes russes du Dégel », deuxième trimestre 2017, 336 pages, 17€.

Les Hommes sans Épaules N°44, dos­sier « Nikolaï Prorokov & les poètes russes du Dégel », deuxième tri­mestre 2017, 336 pages, 17€.

 En manière d’avant pro­pos, Christophe Dauphin pro­pose, pour chaque numé­ro, un édi­to­rial. Ce numé­ro 44, consa­cré à Nikolaï PROROKOV et aux « Poètes russes du Dégel », est pré­cé­dé d’une intro­duc­tion cha­peau­tée par deux épi­graphes. L’une est une cita­tion tirée de Littérature et révo­lu­tion, de Léon Trotsky, l’autre convoque Karl Marx, avec des lignes tirées du Débat sur la liber­té de la presse. Le ton du pro­pos, inti­tu­lé La Poésie n’est pas au ser­vice d’une classe, est don­né.  Ces deux réfé­rences sou­tiennent les lignes de Christophe Dauphin qui nous rap­pelle que la poé­sie est uni­ver­selle, qu’elle trans­cen­dance les contin­gences his­to­riques et poli­tiques. Noms et par­cours de vie de poètes pour exemples, il nous montre que nombre d’entre eux ont péri à cause de leurs écrits. Ces réfé­rences, des hommes héroïques, nous rap­pellent que la liber­té est avant tout celle de créer, celle de pou­voir s’exprimer. Le direc­teur des Hommes sans Epaules nous rap­pelle que cette période du « Dégel » est le ter­reau d’une pro­duc­tion poé­tique abon­dante, mais majo­ri­tai­re­ment étouf­fée et pas­sée sous silence. Autant de noms aux­quels la revue rend hom­mage, d’œuvres mises en lumière, de par­cours de vie bien sou­vent écour­tés par le fait d’avoir osé être poète. Replacées dans le contexte his­to­rique et poli­tique de l’époque, brillam­ment évo­qué par l’auteur de cet édi­to­rial, ces figures mar­quantes de la poé­sie russe sont convo­quées dans une pers­pec­tive mar­xiste et lit­té­raire. Ainsi s’expliquent les mou­ve­ments et les écoles qui ont pris racine dans ce contexte par­ti­cu­lier, ain­si que la pos­ture de cha­cun. Et le point com­mun, qui est celui de ne jamais ces­ser de vou­loir résis­ter, sert de fil direc­teur à cette belle recen­sion. 

A ce titre, le dos­sier cen­tral, consa­cré à Nikolaï Prorokov, est repré­sen­ta­tif de cette pos­ture de résis­tance et de sacri­fice pour la liber­té. La pré­sence de ce poète ain­si que le carac­tère inédit des textes pro­po­sés est mis en exergue dans l’introduction. Cette pré­sen­ta­tion ain­si que le choix des extraits sont l’œuvre d’Olga MEDVEDKOVA et de Karel HADEK.  Ce dos­sier est accom­pa­gné d’articles et de cita­tions d’œuvres d’autres poètes de cette époque, tels qu’Evgueni EVTOUCHENKO, Andreï VOZNESSENSKI, Anatoli NAÏMAN, Viktor SOSNORA, Bella AKHMADOULINA, Boris PASTERNAK et Iossof BRODSKI. Le para­texte qui pré­sente chaque auteur et les pro­duc­tions publiées est tou­jours riche et guide le lec­teur dans son appré­hen­sion glo­bale de l’œuvre.

A ces grou­pe­ments thé­ma­tiques se joignent des rubriques : « Le Document des HSE » que ce numé­ro consacre à Maïakovski dans un article inti­tu­lé « Maïakovski incon­nu » signé par Iouri Annenkov ; « Le por­trait des HSE » dédié cette fois-ci à Iouri Annenkov et signé Christophe Dauphin ; « Le peintre des HSE », Oksana Shachko ; « Les pages des HSE » qui pro­posent une série de pro­duc­tions de poètes de tous hori­zons. Ces index et les auteurs et artistes qui y sont mis à l’honneur sont tou­jours accom­pa­gnés d’une intro­duc­tion qui pré­sente et situe les élé­ments pro­po­sés.

Peut-on alors par­ler encore de revue. Oui, cer­tai­ne­ment, car il s’agit bien d’une publi­ca­tion pério­dique spé­cia­li­sée dans un domaine pré­cis. Mais la qua­li­té des élé­ments para­tex­tuels, la diver­si­té des réfé­rences pro­po­sées et leur mise en pers­pec­tive font des Hommes sans Épaules un docu­ment d’une grande richesse. La thé­ma­tique abor­dée fait l’objet d’un tra­vail expli­ca­tif consé­quent, tout comme chaque rubrique. Le lec­teur peut alors situer ce qu’il découvre. Sans jamais orien­ter sa lec­ture, Les Hommes sans Épaules lui offre la pos­si­bi­li­té d’appréhender une époque, une œuvre, un auteur, une pro­blé­ma­tique, en lui per­met­tant de se for­ger une opi­nion, et en lui offrant les outils néces­saires à une com­pré­hen­sion appro­fon­die et auto­nome des domaines abor­dés.

Enfin, les pages limi­naires de ce numé­ro 44 mettent à l’honneur deux « Femmes sans épaules », Jocelyne Curtil et Marie-Christine Brière, dis­pa­rues cette année. Hommage émou­vant auquel se joint l’équipe de Recours au Poème qui salue, tout comme le rap­pelle le comi­té de rédac­tion des HSE, l’importance de l’œuvre de cha­cune d’entre elles.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne le 24 février 1966 et vit en région pari­sienne. Professeur de Lettres clas­siques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’université Paris Diderot.

Elle publie en 2012 Foulées désul­toires, aux Editions du Cygne, ain­si que des textes inédits dans la revue Le Capital des mots.

A contre Murailles, Les édi­tions du Littéraire, Paris, octobre 2013