> Rencontre avec Richard Millet

Rencontre avec Richard Millet

By | 2017-12-23T01:17:01+00:00 8 novembre 2017|Categories: Rencontres, Richard Millet|
Bonjour Richard Millet. Merci d’accepter cet entre­tien pour Recours au Poème. Votre pré­sence, en ce maga­zine, pour­rait éton­ner, vous qui êtes recon­nu pour votre œuvre de roman­cier, de sty­liste, mais aus­si pour vos prises de posi­tion sur le roman contem­po­rain ayant sus­ci­té votre excom­mu­ni­ca­tion de la mai­son Gallimard où vous étiez édi­teur et lec­teur.
Dans un entre­tien don­né au Figaro en octobre 2013, soit un an et demi après la créa­tion du maga­zine en ligne Recours au Poème, alors que Thierry Clermont vous inter­roge sur la curée dont vous fûtes la vic­time après la publi­ca­tion de Langue fan­tôme et Éloge lit­té­raire d’Anders Breivik, vous concluez vos pro­pos par cette phrase : « Reste le recours au poème ou à l’isolement total…»
En ce 8 mai 2017 où nous nous réveillons sous l’ère macro­nienne, vos pro­pos demeurent-ils plus que jamais d’actua­li­té ?
Richard Millet

Richard Millet

Le recours au poème en tant que recours aux forêts ? La ten­ta­tion de la méta­phore est grande ; méfions-nous cepen­dant d’un roman­tisme de la rup­ture : celle-ci est sou­vent illu­soire, quoique néces­saire. Il s’agit de la rendre irré­ver­sible et de cher­cher les forêts… La macro­ni­sa­tion des esprits est en marche ; le pou­voir cultu­rel reprend pied, après avoir un ins­tant vacillé, ou fait sem­blant de vaciller sous les coups des « néo-réacs », voire des « fachos » : des « rôles », en véri­té, inven­tés par la sphère média­ti­co-poli­tique, à laquelle la grande édi­tion est entiè­re­ment sou­mise. Il convient donc de résis­ter. Le poème est cepen­dant le lieu d’un res­sour­ce­ment de la langue, en un temps où le roman est deve­nu hégé­mo­nique et où la langue – le « sen­ti­ment », la conscience des langues – se perd. Il faut en reve­nir au poème comme à ce qui peut se pro­po­ser de plus irré­duc­tible dans la langue. Et tout d’abord : lire et relire, de Homère à Pound, des Prophètes à Claudel, de Virgile à Du Bouchet, de Pascal à Pessoa… Même chose pour la prose… L’opprobre dont je suis le sujet est en par­tie cette forêt…
Cet irré­duc­tible dans la langue auquel vous appe­lez, et qui appar­tient à l’essence du poème, peut-il conju­rer ou écour­ter les enfers tota­li­taires de la moder­ni­té, et si oui à quelle échelle et par quel pro­ces­sus ?
Entendons-nous bien : l’enfer est par défi­ni­tion le lieu de l’interminable, et on ne sau­rait le conju­rer ; tout au moins peut-on s’en tenir éloi­gné, tout en essayant d’en don­ner la topo­gra­phie actuelle (dégra­da­tion de la langue, de l’espace natu­rel, pro­li­fé­ra­tion du nombre, des simu­lacres, des figures anti-chris­tiques, de la fausse lit­té­ra­ture, etc.). Totalitaire est, en effet, l’effort pour pré­sen­ter comme vivant ce qui est en véri­té mort : la culture, si l’on veut, ou la tra­di­tion, répu­diée, répu­tée obso­lète, sans cesse déva­luée au pro­fit du Culturel, qui en est le gant retour­né. Le pro­ces­sus ? Toujours la même forme d’exorcisme : lire, écrire, écou­ter la musique savante, et le bruit du monde. Prier, aus­si, bien sûr. Tout reste donc à faire, à chaque ins­tant. D’où une las­si­tude mena­çante, sur laquelle compte l’ennemi, en l’occurrence les apôtres du diver­tis­se­ment géné­ral…
« L’enfer est par défi­ni­tion le lieu de l’interminable », mais Orphée aura pu faire flé­chir Hadès et sor­tir par son chant. Ne serait-ce pas cela, l’image de la conju­ra­tion que vous nom­mez exor­cisme ?
Cependant son échec à rame­ner Eurydice a récem­ment ins­pi­ré Olivier Barbarant en son poème « Les confi­dences d’Eurydice », à tra­vers lequel il signe « le retour de la femme enfin dans la parole ». Comme l’écrit Jean-Baptiste Para à pro­pos de ce poème : « la nymphe morte de la mor­sure d’un ser­pent ne s’en remet plus à Orphée pour déplo­rer son infi­ni séjour au royaume des ombres. Elle sort des val­lées de l’Averne par une bouche de métro pari­sien ».
Femme affran­chie donc, se déli­vrant par ses propres moyens, de quoi ? Du patriar­cat sans doute, mais c’est tou­te­fois un homme qui reçoit ces confi­dences et le poème s’affirme, en un ensemble nom­mé par Barbarant « Odes déri­soires ».
Êtes-vous en accord avec le fait que l’on puisse qua­li­fier la poé­sie de déri­soire  aujourd’hui ?
Orpheus & Eurydice , Auguste Rodin, 1893

Orpheus & Eurydice , Auguste Rodin, 1893

Plus que la figure d’Orphée, voi­lée par trop de méta­phores et de para­textes, c’est celle du Christ qui me requiert, lui qui est mort, des­cen­du aux enfers et qui en est remon­té pour res­sus­ci­ter (ou parce que res­sus­ci­té). Opposition entre le paga­nisme et la véri­té chré­tienne, bien sûr ; mais aus­si manière de ren­voyer Orphée aux Enfers d’une parole poé­tique aujourd’hui inau­dible, sauf sur le mode de la paro­die (post­mo­derne) ou de la déri­sion ; plu­tôt que la Cimmérie : la bouche de métro comme entrée/​sortie des enfers où Eurydice va et vient dans une liber­té  : oui, telles seraient la figu­ra­tion et la topo­lo­gie infer­nales de la post-civi­li­sa­tion dans laquelle Eurydice chante autant qu’elle est chan­tée, et où elle peut (aus­si) chan­ter Orphée – ce qui serait une vic­toire sur la mort, dans le temps même où le nihi­lisme règne.
 
 
Voyez-vous actuel­le­ment des œuvres, poèmes et proses, requises par la figure du Christ, et qui consti­tue­raient « une vic­toire sur la mort dans le temps même où le nihi­lisme règne » ? Cette vic­toire relè­ve­rait-elle de l’Imitatio Christi ?
Non, je n’en vois pas. Du moins pas dans ces termes, ni aus­si ouver­te­ment : il semble même que, depuis Dostoïevski, Claudel et Bernanos, la lit­té­ra­ture en ait peur. Il est vrai que la lit­té­ra­ture aujourd’hui… Même chose depuis Rouault, en pein­ture, ou Messiaen, en musique. Peut-être le ciné­ma est-il encore han­té par le divin : « Lumière silen­cieuse » de Carlos Reygadas, par exemple ; ou bien l’extraordinaire série de Sorrentino : « The Young Pope ». On dit aus­si que Scorcese retourne au catho­li­cisme de son enfance… Je ne dis pas qu’il n’y ait pas, « en lit­té­ra­ture » de « pré­oc­cu­pa­tions » de ce genre, mais on a l’impression que c’est sur le mode de l’inquiétude, non des grandes orgues théo­lo­giques ; ou encore que la mys­tique est une dépen­dance du psy­cho­lo­gisme triom­phant.
Composez-vous des poèmes, Richard Millet ?
Oui ; une cen­taine de poèmes, depuis quelques années…
Cette œuvre, non publiée à notre connais­sance, com­ment la qua­li­fie­riez-vous au regard de votre œuvre roma­nesque ? Et cette expé­rience pro­pre­ment poé­tique, com­ment la vivez-vous ?
Non publiée, oui, et qui le res­te­ra sans doute, car rele­vant du secret, paral­lè­le­ment à mon jour­nal, lequel se publie, lui peu à peu ; mais paral­lè­le­ment à un autre jour­nal, spi­ri­tuel, lui, qui res­te­ra inédit, parce que l’expérience reli­gieuse ou mys­tique est deve­nue qua­si obs­cène, aux yeux du Spectacle. Oui, le secret : voi­là une voie inté­res­sante…
Merci Richard Millet.
mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.