Passage en revues. Autour de : la revue des belles lettres 2014, I, et Phoenix n° 14

 

Passage en revues.
Autour de : la revue des belles lettres 2014, I et Phoenix n° 14

 

 

La revue de belles lettres. Recours au Poème a déjà eu l’occasion de dire tout le bien que nous pensons de cette excellente, exceptionnelle même, revue de littérature en général, et de poésie en particulier. Ce dernier numéro, paru au mois de mai, premier opus de l’année 2014, est tout aussi réussi que les précédents. Soyons clairs : lire aujourd’hui une revue littéraire et de création de ce niveau est un bonheur. A la Une : Ilse Aichinger, Pierre-Alain Tâche, aiguilleur, et Georg Trakl. Mais cela n’épuise en rien les pages de la revue de belles lettres. En son Liminaire, Marion Graf donne des pistes explicitant les choix de Une : « Quand nous nous mettons à parler sous le gibet, c’est de la vie même que nous parlons, écrit Ilse Aichinger au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans son essentiel Discours sous le gibet. Elle précise : Si nous nous y prenons bien, nous pouvons retourner ce qui semble tourné contre nous ; nous pouvons précisément entreprendre de raconter depuis la fin et jusqu’à la fin, et c’est de nouveau pour nous l’aube du monde ».

De notre point de vue, et pour des raisons plus ou moins graves, ces mots sont d’une forte actualité. Et nous osons les reprendre à notre compte.

Plus loin, après avoir rappelé la mort de Trakl aux premiers jours de la « der des ders » : « Ainsi, malgré la distance historique qui les sépare, les deux poètes autrichiens réunis au cœur de ce numéro de la RBL, nous adressent cette radicalité d’une parole née de ce qui la nie ».

Forte actualité encore, toujours de notre point de vue. Ces mots pourraient s’appliquer à la toujours renaissante Parole du Poème, au recours duquel nous appelons en nos pages.

Du reste, ce numéro de la RBL, et il n’est évidemment pas de hasard ici, s’ouvre sur cinq paroles poétiques qui font œuvre : Rainer Brambach, James Sacré, Ales Steger, Zbynek Hejda et Stamatis Polenakis. Ceux qui ne pensent plus réellement que la poésie est à même de bouleverser l’ordre du monde et croient au fond qu’il s’agit d’une simple activité (prétendant parfois à « rémunération ») feraient bien de lire ces poètes. On est ici rétifs à toute forme de carte d’identification dénaturant les fondements même de la poésie. Car pour vivre il faut écrire et travailler, travailler et écrire, la main à charrue vaut bien la main à plume, rien ne se place au-dessus du concret du travail quotidien. Les choses vivent ensemble. Et cela respire. Et cela s’appelle être libre. Point de chapelles à l’horizon, quelles qu’elles soient. Nous n’en aimons pas les esprits.

Du reste, il est question de cette hauteur et de cette verticalité dans le premier dossier de la revue. Le dossier donne à lire un choix de lettres échangées entre Pierre-Alain Tâche, Jean-Pierre Lemaire et  Guy Goffette. Le choix est présenté et établi par Amaury Nauroy. « Les âneries étant le train naturel des bavards (…) », écrit Goffette à Tâche. La parole est juste. Vient, peu après, un beau texte de Pierre-Alain Tâche, consacré à André du Bouchet. On lira cette correspondance, qui fait entrer dans les profondeurs de la création poétique actuelle et/ou fort récente en train de se faire et de se vivre. Rassérénant.

Le second dossier de ce numéro est consacré à Ilse Aichinger. Les pages sont proposées par Marion Graf : « Ilse Aichinger appartient à la génération qui cherche à reprendre la parole dans une langue allemande ruinée. Aux côtés de Paul Celan, d’Ingeborg Bachmann, de Günter Eich (qu’elle épouse en 1953), elle en est l’une des représentantes les plus radicales ». Romancière, auteur de nouvelles, Ilse Aichinger est avant tout poète. On peut lire ses poèmes parus dans la collection Orphée des éditions de la Différence, dans une traduction donnée par Rose-Marie François. Marion Graf, aidé de Simone Fässler, éditrice de l’écrivain, propose trois étapes du parcours d’écriture d’Isle Aichinger : « De livre en livre, la ville de Vienne, entre bonheur et cauchemar, est un personnage » de son œuvre. Poèmes en prose, dialogues, chroniques. Le dossier comporte aussi un entretien entre Simone Fässler et Ilse Aichinger. Une belle façon de découvrir le travail d’une poète/écrivain qui vit aujourd’hui à Vienne.

Suivent 25 pages de poèmes de Trakl. Quelle merveille !

Une bien belle revue.

 

La revue de belles lettres, 138e année, 2014, I
www.larevuedebelleslettres.ch
Contact : info@lereveudebelleslettres.ch
BP 6741. Lausanne 1002. Suisse.
Abonnement : 56 €

 

 

 

Le quatorzième numéro de la toujours excellente revue Phoenix est centré sur l’œuvre de Jacques Darras. Un dossier très complet, pour dire le moins, avec des contributions signées André Ughetto, Nimrod, Rony Demaeseneer, Marie-Claire Bancquart, Bernard Fournier, Vincent Guillier, Mélanie Godin et Jacques Bonnaffé. Une bonne manière de découvrir l’œuvre de Darras pour ceux qui ne la connaîtraient pas, si cela est possible. Le dossier s’ouvre d’ailleurs sur X BuxellOiseries bourrées de vie, d’humour de sérieux. De vin, presque. Entraînant. Suit une conversation entre Darras et Nimrod, deux poètes donc, qui éclaire sur la vision de la poésie du premier (mais aussi du second). Les contributions qui viennent ensuite sont à lire avec gourmandise. J’ose engager à se précipiter sur celle de Vincent Guillier, consacrée à « La revue In’Hui à ses débuts » car il est bon de lire sur des revues… dans des revues. Pas de poésie profonde sans profonde générosité. Phoenix est un vrai lieu de générosité et de fraternité.

Le Partage des voix de ce numéro donne à lire des poèmes de Gaspard Hons, Laurent Enet, Aziz Zaâmoune, Jo Pacini, Geneviève Bertrand, Joëlle Gardes, Gaëlle Guyot, Philippe Mathy, Téric Boucebci, Nicolas Jaën et André Ughetto.

La voix d’ailleurs est celle du poète autrichien Georg Bydlinski :

 

Arbre
tronc épais distordu
juste au-dessus du sol

poussant en travers
au-dessus de l’étroit chemin
comme s’il voulait aller

à la vitesse
des décennies
quelque
part

 

 

La revue poursuit ses pages avec un hommage rendu par Dominique Sorrente à Georges Lauris, puis des « sporades » autour de Paulhan et Arland.

Phoenix s’est plus qu’imposé dans le paysage des revues contemporaines de poésie : c’est un roc, une masse de granit telle que nous les aimons.

 

Phoenix, numéro 14.
9 rue Sylvabelle. 13006 Marseille.
Le numéro : 12 €
Abonnement : 45 €
Revuephoenix1@yahoo.fr
www.revuephoenix.com