Passage en revues

par : Antoine Beck

 

Disons le tout net : voici encore un excellent numéro du Journal des Poètes, bon vin poétique âgé de 82 ans. Ses pages commencent par un éditorial offensif de Jean-Luc Wauthier, lequel pose de vrais enjeux : « Il fut un temps, pas si lointain, où l’on déniait à la poésie le droit à la beauté. Vu d’une manière à la fois intellectualiste et tranchante, l’acte poétique devait mettre bas la beauté pour couronner à sa place la vérité. Celle-ci ne pouvait s’épanouir qu’en détournant le sens, en saccageant le vers, en le triturant, en établissant la double souveraineté du fragment et du blanc (…) En fait, le poème est seul maître à bord. Tenter de le définir ou de le circonscrire à une mission ou le confondre avec une vision intellectuelle des choses est une entreprise vaine. Restent le chant intérieur et l’expression de l’humain. Territoires illimités, territoires du poème et, comme l’univers, d’âge en âge toujours en expansion ». Que le poème soit le seul maître à bord, nous souscrivons entièrement. Qu’il ne se soit pas assigné une mission en ce monde devenu fou, nous en doutons. Reste que la vigueur de cet éditorial est la bienvenue dans un monde poétique qui semble peu à peu saisir de nouveau l’importance du Poème et le rôle essentiel qu’ont ses mots au sein du monde dit global. L’heure est venue du retour du Poème. Et ce numéro du Journal des Poètes le démontre amplement, de par ses choix. On lira ainsi quatre superbes poèmes de Gwen Garnier-Duguy, par ailleurs directeur/fondateur de Recours au Poème, extraits de ses Douze poèmes d’amour dans le sein maternel, et l’on saisira alors ce que signifie ce rôle que le Poème s’assigne de nouveau en ce triste monde. C’est de la vie dont il est question et cette vie en même temps est le Grand Jeu que nous ne pouvons pas perdre. Il y va du sens. Et ce n’est pas rien. On lira aussi Pierre Sladden, Hugues Labrusse, Silvia Härri, un inédit de Pierre Dhainaut, la première partie d’un dossier consacré à la « poésie amérindienne d’aujourd’hui » (sous la houlette d’Alice-Catherine Carls), les riches notes de lecture et la toujours revigorante chronique d’Yves Namur, cette fois consacrée à Diérèse et Thauma, en attendant de revenir aux toxines de la toile.

 

Le Journal des Poètes n° 3/2013
Rédacteur en chef : Jean-Luc Wauthier
Maison internationale de la Poésie Chaussée du Wavre 150. B-1050 Bruxelles
Trimestriel, le numéro 6 euros.
Abonnement un an : 22 euros
Email : wauthierjeanluc@yahoo.fr
Site
 : http ://www.mipah.be

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Le 23e numéro de l’importante revue littéraire, par essence ouverte sur tous les ailleurs, Siècle 21, revue qui publie d’année en année tout ce qui compte en littérature et en poésie, vient vers nous pour nous offrir trois très beaux dossiers. Et pas uniquement dans le domaine de la poésie puisqu’on lira ici un bel ensemble consacré à Sylvie Germain. Son premier roman, Le livre des nuits, à lire absolument, un des chefs d’œuvre de la littérature française de la fin du siècle passé, ne manquant cependant pas de poésie, en son écriture comme en son fond. Bien sûr, du côté de Recours au Poème, les autres dossiers nous concernent plus. Le premier est consacré à la « Littérature actuelle de Syrie » et est intitulé « Pendant les combats ». Car Siècle 21 ne porte pas ce titre par hasard, étant volontairement une revue parlant de ce qui s’écrit en l’époque même. Ce dossier construit autour de la Syrie par Marilyn Hacker (dont il faut saluer l’inlassable travail mené ici comme ailleurs pour faire découvrir des littératures différentes au lecteur français) et Golan Haji est composé d’une centaine de pages, donnant la parole à nombre de très grands écrivains encore bien trop méconnus en France. L’ensemble est introduit par un texte exceptionnel et bouleversant de Golan Haji, Huit secondes de Damas à Alep. Golan Haji donne aussi pour ce dossier un long poème. Viennent ensuite et/ou aussi des textes poétiques signés Ali Jazo, la Lumière d’une musique de Lina Tibi :

 

Désert parce qu’il n’y a rien
Rien d’autre
Pas même un baiser errant dans le vide.
 

Je n’existe pas.
 

République de Hazem Alazmeh :

 

Comme des étoiles s’éparpillent
comme des pierres bleues dans l’herbe.
 

Des extraits des Sept jours du temps de Nouri al-Jarrâh dont on retrouvera bientôt des textes dans les pages de Recours au Poème, Aref Hamzé, Hala Mohammad, Lukman Derky, Rasha Omran :

 

Mais je suis revenue de ma mort tragique
Pour démasquer votre romantisme vulgaire
Pour chasser ma lassitude de l’histoire illusoire
Me voici depuis des centaines d’années
Je prépare le théâtre chaque jour en attendant votre venue
Puis je me mets debout sur la scène avec ma nudité franche
Avec la vérité qui est avec moi
Avec le scandale total
Mais chaque jour depuis des centaines d’années
Vous cachez le scandale dans vos poches puis vous le jetez dans le premier fleuve que vous rencontrez
Brandissant les doigts de votre pureté
Quand vous passez devant le théâtre
M’évitant du regard.
 

Ce dossier légitime largement l’acquisition de ce numéro de Siècle 21.
Vient ensuite un dossier consacré à « L’ennui ». On peut y lire des poèmes de Gabrièle Althen, poète dont Recours au Poème aime particulièrement l’atelier, de James Sacré, une belle nouvelle de Simone Balazard qui menait il y a peu d’années la passionnante revue Le Jardin d’Essai et bien d’autres choses.

Le numéro 23 de la revue comporte aussi les chroniques habituelles où l’on peut lire Leïla Sebbar, Christiane Baroche, Jan Guiloineau…

 

Revue Siècle 21.
2 rue Emile Deutsch de la Meurthe, 75014 Paris.
revue.siecle21@yahoo.fr
http//siecle21.typepad.fr

Le numéro : 17 euros