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TOMBES

By | 2018-01-23T01:23:22+00:00 30 août 2015|Categories: Blog|

 

TOMBES

 

 

Hélas ! Mais allez faire un tour au cime­tière, et regar­dez les tombes : n’est-ce-pas là par­fois qu’est née la car­rière lit­té­raire d’un homme qui n’y son­geait pas le moins du monde !

Sœren Kierkegaard, Journal (mars-décembre 1844)

 

1.

 

À mon frère À ma sœur À mon par­rain
À mon oncle À ma mar­raine À ma nièce
À ma mère À mon cama­rade À mon neveu
À mon grand-père À ma petite-fille À
Ma grand-mère À mon enfant À mon ami
Papa Maman J.M.J. sur les médaillons
Sur les dédi­caces Jésus Marie Joseph
Toute la famille nom­mée sur la tombe
Marcel Henri Juliette Odette Evelyne
Rachel Fleury Géry Jean Marie Louise
Gaston Mathilde Léonie Pierrot Jules
Pierre Roger Arthur Reine Mimi Louis
Hors de la ville sont les lopins des
Morts à peine la taille d’un pla­card
Mais enfer­mant pour­tant toute la vie
Un com­pen­dium fidèle de tout le réel
Une édi­tion de poche Un bref cane­vas
Livres de pierre livres étouf­fés par
Le lierre les mousses les gra­villons
Les feuilles mortes Ovales man­dorles
Auréoles des lichens fixés au ciment
Le béton a été ren­ver­sé sur la terre
La terre tra­vaille vit sous le béton
Le ciment se tord se lève casse fend
Le décor se détruit meurt à son tour
Le ciment bouge des­cend et s’enfonce
Jésus retombe pour la qua­trième fois
La base de la + croix + est pro­té­gée
Une toile bitu­mée enve­loppe le socle+
Mais le corps sous la terre Le corps

 

2.

 

La dépouille du Christ clouée sur la
Croix de marbre sculp­té mani­feste la
Différence la cor­rup­tion de la chair
Et la résis­tance de la pierre Pierre
En lutte contre le temps et le temps
Le regard s’arrête sur les veines du
Marbre dans les­quelles le sang s’est
Figé Dur sang miné­ra­li­sé de la terre
Mais le marbre fen­du le marbre gla­cé
Ne reflète qu’un ciel vide et morose
Les chaînes de l’enclos Une cou­ronne
D’épines échardes piques et bar­be­lés
Un Christ aux outrages Amour anéan­ti
Amour qui va renaître autre­ment dans
Une dévo­tion incer­taine Une den­telle
Ajourée Un décor à trous Une mémoire
À trous dans une vie pleine de trous

Toutes les fleurs arti­fi­cielles sont
Aussi conçues pour résis­ter au temps
Et pour­tant leur éclat s’amenuise et
Elles finissent aus­si par se flé­trir
Sans aucune pro­messe de résur­rec­tion
Les fleurs sont ras­sem­blées dans une
Urne de pierre noire un vase-tom­beau
Le der­nier séjour des fleurs cou­pées
L’eau fini­ra par ver­dir crou­pir puer
Et les tiges gluantes s’affaisseront
Au fond du vase en un mag­ma putré­fié

 

3.

 

Tombes aban­don­nées pèle­rins éter­nels
L’abandon de la tombe est sans doute
Une seconde mort Qui se sou­vient Qui
Se recueille encore dis­pa­raissent
Les morts dont per­sonne ne main­tient
Le sou­ve­nir Memento L’église invoque
À tra­vers les siècles les saints qui
Connus ou incon­nus nous ont pré­cé­dés
Ici sou­viens-toi que tu es pous­sière
Et que tu retour­ne­ras + en pous­sière
Memento homo + quia pul­vis est et in
Pulverem rever­te­ris + Tu marches sur
La pous­sière des morts + Tu res­pires
La pous­sière des morts L’entropie se
Déroule iné­luc­ta­ble­ment Le bois sera
Rongé par la pluie le soleil le vent
Les vers + les mousses + les fre­lons
Le gel + La croix de bois se vei­nule
Se fen­dille se décom­pose La croix de
Bois est la part pal­pable de la mort
Au tra­vail Croix de bois Glaives des
Douleurs plan­tés + dans la gorge des
Survivants Bois blanc et coque­li­cots
Rouges Os et sang dans les champs de
Flandre +++ Ypres +++ Porte de Menin
Depuis 1928 + le clai­ron son­ne­rie du
Last Post accom­pagne chaque soir les
Disparus au ren­dez-vous des ténèbres
Ad plures ire Rejoindre la mul­ti­tude
Ceci ne sera bien­tôt plus une véri­té

 

4.

 

La mort frappe par­fois les morts sur
Leurs lieux de repos Un éclat d’obus
Qui cisaille le bras du cru­ci­fix Une
Bombe qui exhume des cer­cueils brise
Les marbres Là sur la table cimen­tée
Une fausse infu­sion de chry­san­thèmes
En plas­tique refroi­dit sous la pluie
La terre avale le sang des hommes et
L’eau du ciel Le béton se frac­tionne
Redevient sable + gra­vier + ciment +
Eau Les morts veulent sor­tir s’aérer
Ils croient que c’est l’aurore de la
Résurrection comme les escar­gots qui
Sortent la tête de la coquille si on
Les mouille La décep­tion est cruelle
La plu­part des morts ont été oubliés
Définitivement oubliés car les temps
Anciens n’ont conser­vé que les morts
Célèbres + Les regrets sont éter­nels
Comme la crois­sance est illi­mi­tée le
Progrès infi­ni avec un déve­lop­pe­ment
Durable La déré­lic­tion est natu­relle
Les pro­fa­na­teurs com­plotent dans les
Cimetières Ici les van­dales agissent
Les ins­crip­tions s’effacent Les noms
Pâlissent et les lignées s’éteignent
Les lettres se détachent tombent une
À une comme feuilles mortes ou comme
Squames ou pelage Les noms des morts
S’effacent sous la gomme de la pluie

 

5.

 

Cette conces­sion en l’état d’abandon
Sera l’objet d’une pro­cé­dure dite de
Reprise Cœur de bois + Cœur de roc
Cœurs fen­dus La croix porte l’homme
Supplicié éle­vé abais­sé et aban­don­né
Tous les Christs hur­lant Une nuée de
Christs accro­chés allon­gés ou debout
Hurlant Eli eli eli lam­ma sabac­tha­ni
Papa Papa Pourquoi m’as-tu aban­don­né
Sur un coin du cime­tière la décharge
La fosse com­mune + pour les cadavres
Des plantes fanées des­sé­chées mortes
Jetées en tas dans leurs lin­ceuls de
Plastique ou de papier cris­tal Masse
Pourrissante des bou­quets défraî­chis
Les cha­pelles indi­vi­duelles sont des
Casiers des cla­piers HLM des mai­sons
En acces­sion à la pro­prié­té Les gens
Dans des caveaux étanches Hygiène et
Santé Ne pas confondre avec une cave
À vins ou le Caveau de la République
L’herbe ne pousse pas sur les dalles
Ne pousse pas dans les cre­vasses des
Tombes de béton au-des­sus du vide Un
Trou noir + dans la nuit per­pé­tuelle
Cependant le ciel se déplace dans le
Marbre noir Les nuages glissent dans
La flaque noire qui couvre le caveau
Parfois un rayon de soleil double le
Profil de la croix la clouant au sol

 

6.

 

Le faux bois en ciment impu­tres­cible
Les pétales en terre cuite résis­tant
Au soleil et au vent Vains essais de
Longévité + Le temps a tout le temps
Les bras de Jésus se tendent vers le
Ciel dans l’arbre de la croix L’ange
De por­ce­laine a le sou­rire ingé­nu de
L’enfant mort + des Saints Innocents
Pour qui on chan­te­ra les Kindertoten
Lieder L’ange se dresse à la croi­sée
Des routes entre la terre et le ciel
Entre la vie et la mort L’ange cache
Son sou­rire C'est l’enfant qui n’est
Plus là C’est lui qui est tom­bé dans
La nuit Lui qui est des­sous la terre
Face au ciel une tête morte sèche au
Bout d’une pique plan­tée dans le tas
De cendres Quand la neige aura fon­du
La col­line sera encore grise et pâle
Dans l’opacité du suaire pour­ris­sant
Crânes et fémurs croi­sés claquent au
Vent pour une croi­sière sans escales
Seuls les trous ocu­laires per­mettent
Le pas­sage de la lumière La ban­nière
Noire montre aus­si les dents la part
Visible du sque­lette + dès l’enfance
Le bois pour­ri la sta­tuette ébré­chée
Seront véné­rés à l’image de reliques
Le cime­tière est un Golgotha Lieu du
Crâne Tout tom­beau est démons­tra­tion

 

7.

 

Les oiseaux ont tra­ver­sé le ciel sur
Leurs ailes tels des anges de plumes
Certains furent cloués morts sur des
Portes de granges chouettes hulottes
Ou pen­dus par le cou entor­tillés sur
Les bar­be­lés des pâtures cor­beaux ou
Pies ange­lots cre­vés noirs et blancs
Les morts sont réno­vés et rafis­to­lés
Avant l’inhumation Amour éter­nel des
Restes ché­ris du meilleur des hommes
Des fleurs en plas­tique poussent sur
Le socle de béton comme l’arbre mort
Dans Le sacri­fice d’Andréi Tarkovski
Le temps s’échappe Le sou­ve­nir reste
Le temps reste Le sou­ve­nir dis­pa­raît
Tout passe Tout se dis­sout Tout part
Tout demeure Tout meurt Tout résiste
Tout dis­pa­raît et les ombres sombres
Sombrent dans l’assemblée des ombres
Dans la val­lée de l’ombre de la mort
Les ombres doubles se ren­contrent en
Nombre C’est une scène du Soulier de
Satin de Paul Claudel le Dialogue de
L’ombre double Parole lan­cée dans le
Vent tan­dis que les petits anges des
Enfants morts regardent les pas­sants
Marcher dans la nécro­pole Leur châle
De bap­tême qui fut tri­co­té par Maman
Est deve­nu leur sépul­ture Couverture
Voile de pure­té Linceul de ten­dresse

 

8.

 

Quand le pied enter­ré de la croix se
Délite ron­gé par l’humidité les vers
Les moi­sis­sures on l’installe sur la
Dalle à l’horizontale C’est l’agonie
La mort de la croix + Une pro­jec­tion
Homothétique Une vision indi­cible de
La mort de la mort des­sus la mort de
La mort Croix debout Croix allon­gées
Souche d’arbre mort De nour­ri­ture en
Pourriture Ensuite la vie naît de la
Mort La nature pro­li­fère Les plantes
Les cham­pi­gnons les bac­té­ries et les
Vers Faune et flore du cime­tière Les
Mousses doux petits our­sins moel­leux
Verts fon­cés col­lés sur les fis­sures
Les taches de lichen sur les briques
Comme les tave­lures brunes au dos de
La main des vieillards Chrysanthèmes
Le bois de la croix fleu­rit Hybridesµ
Rameaux et feuilles végé­tales Fleurs
Artificielles Crassulacées jou­barbes
Grouillant au bord du vase funé­raire
Le temps délave efface les épi­taphes
La per­ma­nente pré­sence de l’entropie
Au cœur des dalles La fer­raille est
Le sque­lette du béton À la longue il
Apparaît Les os de métal se couvrent
De rouille Contenant et conte­nu sont
Également sou­mis à la loi + Dura lex
Sed lex Une seconde mort Mort totale

 

9.

 

Dans le jar­din des morts les fêlures
Du ciment sont des che­mins Écritures
Lapidaires qui se lisent palimp­seste
Renversé On passe le doigt entre les
Marques sur les ins­crip­tions presque
Effacées Un braille à déchif­frer par
La peau des vivants L’écriture pâlit
Sceau de pié­té et d’éternels regrets
INRI gra­vé comme un nom sur la tombe
Un ver­dict Puis vien­dra le prin­temps
Viendra le temps de Pâques L’éternel
Retour comme si l’on pou­vait expi­rer
À répé­ti­tion Mort Vivant Mort Vivant
Vi+vant Mort Vivant Mort Vivant Mort
Mort Vivant Mort Vi+vant Mort Vivant
Vivant Mort Vi+vant Mort Vivant Mort
Mort Vivant Mort Vivant Mort Vi+vant
Vivant Mort Vivant Mort Vi+vant Mort
Mort Vi+vant Mort Vivant Mort Vivant
Ton sou­ve­nir est comme un livre bien
Aimé qu’on par­court sans cesse et ne
Sera jamais refer­mé Lire yeux fer­més
Les feuilles jau­nies tombent sur les
Tombes La rouille rédige des­sine des
Ectoplasmes grave des sur­im­pres­sions
Dans la fer­raille des croix cise­lées
Les escar­gots rampent sur les tombes
en silence Les épeires tissent leurs
toiles en silence Le mou­ron germe en
silence Tout repose ici dans la paix

 

10.

 

Le vent un souffle consti­tué de tous
Les souffles der­niers glisse sur les
Jardins funé­raires entraîne les cris
Sèche les larmes ren­verse les potées
De chry­san­thèmes C’est le souffle du
Prophète Élie éten­du sur le corps de
L’enfant mort Avec lui nous avan­çons
Dans l’Âge de l’Apocalypse Les morts
Sont éveillés et nous regardent tous
Derrière le mur l’armée de morts est
Tapie Le regard des morts s’illumine
Se rap­proche se fixe Les Christs aux
Bras déman­ti­bu­lés aux jambes cas­sées
Les Christs troués déca­pi­tés vibrent
Les chaînes argen­tées pendent autour
Du tom­beau Le soleil de fer s’éteint
La rec­ti­tude se dérègle Les bor­dures
Et les plaques se des­cellent partent
De guin­gois Les ombres des visi­teurs
S’allongent sur les dalles Le vivant
Imite le mort comme le natu­rel imite
L’art funé­raire L’eau a cou­lé sur le
Bois du cer­cueil La fumée d’encens a
Enveloppé le céno­taphe Les chants se
Sont éle­vés puis se sont tus dans la
Vallée de l’ombre Le poète écrit que
L’absence de parole des morts dirige
La sienne Le poète est l’ambassadeur
Car tous les morts sont nos morts et
Nous cou­rons les uns vers les autres