> Un réalisme habité : (poésie italienne des années 1970 : Fortini, Sereni, et aussi Raboni)

Un réalisme habité : (poésie italienne des années 1970 : Fortini, Sereni, et aussi Raboni)

By | 2018-01-20T18:21:56+00:00 13 mai 2016|Categories: Essais|

 

Chaque jour dans une mai­son se pro­duit
quelque chose d’inexplicable
(G. Raboni, Lueurs d’histoire)

 

Nous pro­po­sons un choix encore, res­treint, par­mi les très nom­breux poètes ita­liens de la seconde moi­tié du XXème siècle qui méri­te­raient d’être lus ou relus en fran­çais, après les quelques textes de Raboni ou Fortini, ou d’Amelia Rosselli déjà pré­sen­tés ici ou là* en quête d’échos amis et – on peut tou­jours rêver – d’un inté­rêt véri­table de la part de nou­veaux “grands” édi­teurs. Ces deux brèves séquences, res­pec­ti­ve­ment de Franco Fortini (1917-1994) et Vittorio Sereni (1913-1983), deux poètes amis qui se lisaient très atten­ti­ve­ment l’un l’autre, consi­dé­rés désor­mais, avec Montale, Caproni, Luzi, Zanzotto ou Betocchi, comme des clas­siques contem­po­rains, ont en com­mun, outre une langue simple, presque quo­ti­dienne, l’attention aux êtres et aux « choses banales », selon l’expression d’un his­to­rien tel que Daniel Roche, et donc un rap­port assez direct – le plus “direct” pos­sible – avec leur monde dit des réfé­rences. Une démarche en direc­tion du public ou lec­to­rat d’un pays tout tour­né, tra­di­tion­nel­le­ment, vers ses étroites élites culti­vées, seules capables – au moins jusqu’à la fin des années 1950, quand le néo-réa­lisme au ciné­ma par­vint à faire écla­ter ces bar­rières – de goû­ter aux raf­fi­ne­ments d’une lit­té­ra­ture raré­fiée, de pré­fé­rence lyrique (à tout le moins, mal­gré l’exception Pavese, en poé­sie), riche de cita­tions et d’allusions aux grands d’un glo­rieux pas­sé, Dante et la suc­ces­sion… Littéralement illi­sible, du reste, hors de Toscane, sinon par une mino­ri­té d’Italiens ayant fait d’assez longues et durables études, assez let­trés enfin pour pou­voir même redé­cou­vrir (poé­ti­que­ment), comme en 1963 Pasolini, les charmes et la puis­sance expres­sive des dia­lectes mater­nels. Et l’illusion « d’être heu­reux /​ à l’ombre d’un pou­voir répu­gnant » (Raboni). La suite, jusqu’à la valo­ri­sa­tion récente des « langues mino­rées », y com­pris d’une ita­lo­pho­nie ame­née par les grandes migra­tions du XXIème siècle, est un peu mieux connue** : aus­si parce qu’elle rejoint de plus vastes cou­rants où la France, par­mi d’autres pays, se trouve éga­le­ment impli­quée ou embar­quée. Et, en un mot, la « mon­dia­li­té » lit­té­raire même (Édouard Glissant).

Dans les ensembles qu’on va lire, peut-être sen­ti­ra-t-on ce « réa­lisme » poten­tiel, non réa­li­sé mais jamais tout à fait aban­don­né en poé­sie, au moins depuis le cou­rant anti-her­mé­tique de Noventa, d’un cer­tain Saba (les Cinq poèmes pour le jeu de foot), de Rocco Scotellaro, de Pavese bien sûr, du pre­mier Fortini lui-même (Feuille de route). À pro­pos de ce recueil, Giovanni Raboni a pu écrire qu’on y sen­tait – vraie sin­gu­la­ri­té – le « pré­sage de ce que la lit­té­ra­ture ita­lienne […] aurait pu être et n’a pas été, le point de départ para­doxa­le­ment concret de quelque chose qui n’a pas eu lieu : la poé­sie néo-réa­liste » ; il me semble que cette atten­tion au concret, mais tou­jours tour­née vers ce qu’il appe­lait les hommes à venir (aspi­ra­tion dont il n’a jamais déses­pé­ré), c’est-à-dire vers une pos­sible lec­ture active, poli­ti­que­ment agis­sante si l’on veut (et si on le veut), défi­nit aus­si par la suite la poé­sie la plus abou­tie de Fortini, jusqu’à Composita sol­van­tur (1994) dont le trem­ble­ment se per­çoit dans les êtres peu­plant la « Colline » ci-des­sous, et pour­rait repré­sen­ter un bon point de départ pour une forme de réa­lisme en poé­sie. Une forme assez dif­fé­rente, sans doute, chez son aîné bien plus désa­bu­sé Sereni, mais agis­sante mal­gré tout, au delà de leurs ami­cales dis­si­dences et peut-être d’un fon­da­men­tal désac­cord. Avec, en arrière-fond, l’unique basse conti­nue d’une « mem­brane /​ secrète, ten­due dans le noir à mi-che­min /​ entre le rien et le cœur, entre le silence et le nom… » (Raboni encore, Quare tris­tis). Le fameux « effet de réel » agit aus­si dans ces mots, évi­dem­ment, et ce sont des mots sans pesan­teur, sans néces­si­té natu­relle, arbi­traires en somme, d’où se construisent des mondes. Leur cru­di­té ni leur cruau­té, ni l’usage com­mun qui semble les rendre acces­sibles n’y changent rien. Plutôt, c’est l’énergie et la charge dont leur texte est por­teur qui les rend cré­dibles. Partageables. Partie inté­grante de ce que cha­cun croit per­ce­voir de la réa­li­té, pré­sente ou future. Ce réa­lisme habi­té, han­té même chez Sereni confron­té aux ombres de ses chers et aux « grandes construc­tions de sa propre mort » (En lisant un poème, dans Paysage avec ser­pent), sou­te­nu par une foi sociale et poli­tique chez Fortini, anti­cipe obs­cu­ré­ment, sou­ter­rai­ne­ment, ce que cer­tains « nou­veaux réa­lismes » actuels essaient de retrou­ver, quoi qu’il en coûte, sous le ver­nis brillant des dés­illu­sions média­tiques et des indi­vi­dua­lismes for­ce­nés de ce temps***. Je parle de ce temps – rela­tif – d’avant Charlie (et 13 novembre), bien sûr… ensuite, il faut, au moins pro­vi­soi­re­ment, se taire.     

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Franco Fortini

De : Questo muro (1973)

 

De la col­line

I.

Le petit ron­geur
va par­mi des glands, des écorces, et il tremble.
Il scrute dans la demi-lumière, il fouille
la fosse aux épines. S’en va par­mi les pierres.

Tout est en accord. Si tu allonges la main
tu peux de cette hau­teur tou­cher les mon­tagnes,
la ville où tu avais une fois exis­té,
les amas de formes du ciel et du temps,
le pas­sé infi­ni­ment las.
Tu veux savoir ce qu’il en sera de toi ?
Tu veux encore, bien sûr, le savoir.

Beaucoup de siècles reposent sous les nuages
dans la demi-lumière sur la pente
où par­mi des pignes le petit ron­geur se réjouit
et une arai­gnée se consume sur la fosse aux épines.
Tout ce que tu vois sera tué.
Déjà ce que tu es n’est qu’un déli­cat car­ti­lage.
Des gens approchent, il te semble recon­naître ces voix,
tu entends qu’ils dis­cutent en mon­tant.

 

II.

Non pas des siècles reposent, juste quelques étés
dans la demi-lumière sur la pente
où les pierres ne méditent rien.
Entre inci­sives et petites pattes
font leur tra­jet les four­mis.
La fou­gère se des­sèche et se contracte.
Les graines giclent de leurs étuis.
Tu éprouves de la main la force de l’herbe.

Ceci res­te­ra de tout ce que tu vois :
un sché­ma de feuilles et une cupule de gland.
À la pince trem­blante sous l’écale du pin,
que c’est bien ain­si, confesse-le.

Les voix sont tout près, des amis, des gens
qui n’ont besoin ni de toi ni d’eux-mêmes.
Lève-toi, parle.

 

III.

Parle de l’amour qu’il faut rompre et man­ger.
Donne l’ordre qu’il n’est plus temps, qu’à jamais
tout, si l’on ne vainc, revien­dra.
Dis com­ment on nous a tués, et les noms des enne­mis.
Essaie de per­sua­der. Prétends. Questionne.

Mais le caillou dépla­cé roule et reste.
Ils vont regar­dant les brous­sailles et les pierres,
les pignes tom­bées, les écorces encore tièdes,
les ren­contres du ciel si lentes, celles du temps,
le pas­sé infi­ni­ment las.
Ils veulent savoir se qu’il en sera d’eux.
Ils pié­tinent plus loin.

Les voix qui dis­cu­taient ne s’entendent plus.
Elles ont pas­sé ou tu es toi pas­sé.
L’épine, l’œuf de l’araignée dans l’air exté­nué,
dans la bles­sure du pin la plume prise,
la pente qui repose,
tout ce que tu vois est encore tien
et pour­tant tu tournes la tête et ne veux pas regar­der.

°°°

 

Vittorio Sereni

De : Stella varia­bile (1981)

 

Ces pen­sées de cala­mi­té
et de catas­trophe
dans la mai­son où tu es
venu demeu­rer, déjà
habi­tée
par l’idée d’être ici pour y mou­rir
venu
– et ceux-là qui te sou­rient amis
                                        cette fois sûre­ment
                                        tu es en train de mou­rir, ils le savent et pour ça
                                        te sou­rient

 

— —  — -

Dans la mon­tée
‘Pour finir, l’existence n’existe pas’
(l’autre : ‘lis cer­tains poètes,
ils te diront
qu’en inexis­tant elle existe’).
Ce bizarre dia­logue déva­lait plus bas
d’un sen­tier ou deux
en direc­tion de la mer.
Ils ont de ces conver­sa­tions
à l’heure qui cani­cule méchant,
ces jeunes gens. Qu’est-ce à dire ? – pen­sais-je
en me pous­sant par ces pier­railles –.
Cela n’a aucun sens
sinon pour cer­tains pas­sants par hasard amers
lorsque s’impriment en eux pour tou­jours
des pans entiers de nature
figés dans leurs pupilles.
                                                   Mais moi
j’étais le pas­sant, moi,
per­plexe non pas vrai­ment amer. 

 

— —  —  — –

 

À mi-côte
Ce qu’on voit d’ici
– vous m’entendez ? – depuis
le bel­vé­dère de non retour
– ombres de cam­pagnes gra­dins
natu­rels et quel luxe
d’eaux quels éclairs quels embra­se­ments
de cou­leurs quelles tables apprê­tées –
c’est ce qu’on voit d’ici de vous
et que vous savez d’autant
moins que vous y êtes plus.

 

Trad. J.-Ch. Vegliante

 


* Voir en par­ti­cu­lier les sites du Nouveau recueil (Rosselli, Sovente), Poezibao (Fortini, Magrelli) ou Recours au Poème (Raboni, Rosselli). Il convient de signa­ler aus­si Terres de femmes, Une autre poé­sie ita­lienne et quelques autres…  

** Là aus­si, avec Michele Sovente cité ci-des­sus, on pour­ra trou­ver quelques noms dans le site Une autre poé­sie ita­lienne, ou dans la rubrique « FRONtiere, MARches » de Nos Italies Paris 3 (une ving­taine de pages). 

*** Non sans illu­sions, naïves ou habiles (voir mon inter­ven­tion « Nuova haine de la lit­té­ra­ture ? », 24 juillet 2014 : www​.ospi​tein​gra​to​.org/​n​u​o​v​a​-​h​a​i​n​e​-​d​e​-​l​a​-​l​i​t​t​e​r​a​t​u​re/ ).