> Xavier Bordes, une vie poétique. Entre Gallimard et l’édition numérique

Xavier Bordes, une vie poétique. Entre Gallimard et l’édition numérique

By | 2018-01-03T20:21:43+00:00 20 septembre 2015|Categories: Essais & Chroniques, Xavier Bordes|

 

UN ÉVÈNEMENT QUI NE SE RATE PAS !

 

A l'occasion de l'entrée cette année de Xavier Bordes dans la pres­ti­gieuse col­lec­tion de poche Poésie/​Gallimard (La Pierre Amour, pré­face de Gwen Garnier-Duguy), dans le cadre de l'anniversaire de cette col­lec­tion, Recours au Poème édi­teurs est heu­reux de don­ner à lire ce fort livre d'entretiens : Un poète et le monde (entre­tiens avec Serge Maisonnier). Cette paru­tion est accom­pa­gnée de la réédi­tion, chez Recours au Poème édi­teurs, du pre­mier recueil de Xavier Bordes : Le Sans Père A Plume (col­lec­tion Premiers Poèmes), pré­fa­cé par Michel Deguy.

 

Découverte des récents ouvrages de Xavier Bordes et poèmes extraits de La Pierre Amour

 

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Le Sans Père à Plume

 

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Un poète et le monde

 

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5 poèmes extrait de LA PIERRE AMOUR, Collection Poésie/​Gallimard, paru­tion novembre 2015, 9782070466252

 

MA PYTHIE

 

 

Dans le moindre brin d'oseille, il y a plus de véri­té
que dans tous les pro­pos du phi­lo­sophe
disait un truand

Elle sait quand le monde va sou­le­ver sa gerbe de lumière
et la jeter sur son épaule tel un sou­ve­nir
de mas­sacre

Tous parlent de ce qu'ils ignorent elle ignore
ce dont elle parle

Ce qui se dit par sa voix est cela même qui ne peut
res­ter celé

 

 

 

 

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LE SIGNE AURORE

 

 

Je lui avais fait signe alors elle est venue
C'est aus­si simple que cela
Sur le A de ses bras ten­dus j'ai enrou­lé mon las­so d'encre
Écheveau de caresses noires sur l'absurde nudi­té
Et il y eut sa chair

Et j'ai su que je devais mou­rir d'aube et de lin
L'un ou l'autre matin
Quand le grand papillon aux ailes mor­do­rées
Embrassera le tremble
Quand les galeils sur­gi­ront de l'eau
Comme des songes au goût de mangues

Quand le Jour com­pa­raî­tra au synode doré des oiseaux
Réveillant avec lui la cha­maille dans l'amphithéâtre des palmes
Et que pour lui le juge­ment sera : Désert !

 

 

 

 

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NOCES

 

 

Je suis entré en elle comme au désert

Et les étoiles se sont mises à briller plus fort qu'ailleurs
Au-des­sus de moi
Plus vives et plus vites comme à la fin d'un way­no
Les lettres de la nébu­leuse étour­dis­sante

Désert, j'épurai l'homme, j'épurai la race
Au milieu de mes pierres et de mes rares fruits

J'ai ten­du des roses de pierre et des nuées de sable
Comme un pont de cris­tal
Entre le conce­vable et l'inconcevable

Comme au désert j'entrai en elle

Juste un gémis­se­ment der­rière le vitrail de la rosée
D'où les anciens me regar­daient du haut de leurs paroles
Comme s'ils habi­taient le sou­ve­nir de celle
Qui n'est que jaillis­se­ment

J'ai pavé le che­min du matin de dalles de clair de lune
Et d'obsidienne
Joué des cha­connes de silence aux orgues de mes hama­das

Juste un gémis­se­ment avant la grande marche nup­tiale
Et une pointe de sang sur le linge de l'infini

 

 

 

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PAROLE

 

 

Elle res­pire dans sa propre étoile
Et boit dans la trans­pa­rence de sa propre fon­taine

Elle n'a jamais soif et s'alimente de soi-même
comme le feu
Elle s'éteint de soi-même
comme cou­pure de cou­rant

Et ne rend la lumière qu'à son heure

 

***

 

 

SONNET

À LA DAME LOINTAINE

 

 

 

Il se peut et je vous le dis, ô vous qui êtes
tout mon amour, il se peut que je ne sois pas
le grand poète que je vois sié­ger dans mon ombre,
et sans doute ne suis-je rien qu'une graine

d'éternité, ô Dame de mes vœux, comme il se peut
que dans vos yeux je trouve enfin le dia­mant
d'un pleur du des­tin, ô mon amour d'eau verte,
et je serai livré au bon­heur de tant de lèvres

que le monde en pour­ra comp­ter, ce que je dis
sera la loi de ceux qui se vou­dront aimer,
ô mon amour, aux che­veux longs comme des

nos­tal­gies : vous me ver­rez alors redire avec mille
bouches qui ne sont pas miennes, avec mille
voix igno­rées, mon amour, redire : que je t'aime !

 

 

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(Avant pre­mière : début de la pré­face de Gwen Garnier-Duguy à la réédi­tion de La Pierre Amour, Poésie/​Gallimard, novembre 2015)

 

            La Pierre Amour, poème écrit entre 1972 et 1985, est une œuvre-monde. Aujourd’hui, comme à l’heure de la com­po­si­tion de ce livre, nous évo­luons dans un monde com­plexe. À la com­plexi­té de ce monde mon­dia­li­sé, la res­pon­sa­bi­li­té du poète écri­vant dans sa langue mater­nelle est de répondre par une œuvre pre­nant en compte cette com­plexi­té en pro­po­sant, pour la sup­por­ter, pour la subli­mer, une pro­fon­deur conci­liant les forces en pré­sence, forces contra­dic­toires, voire même adver­saires. Le poème peut cela. Le poète, lorsqu’il est homme de la plus haute mémoire, le sait. Ainsi agit La Pierre Amour de Xavier Bordes.

            La Pierre Amour : titre par lequel le lec­teur est invi­té à entrer dans ce cos­mos pro­po­sé par le poète, et répon­dant au chaos dans lequel chaque indi­vi­du se débat, ce désert dont la récur­rence nous four­nit des indices méta­phy­siques tout au long du recueil. En quoi une pierre peut-elle être asso­ciée, en son essence, à l’amour ? Les indices de ce titre ins­crivent l’attitude du poète dans le récit de sa ren­contre avec une femme, qui est LA Femme par essence, et « n'appartient » à per­sonne. D’ailleurs, la dédi­cace du livre nous le confirme : « à la Femme/​que l’On dit mienne… », la majus­cule du pro­nom On fai­sant peut-être réfé­rence à la reli­gion mythique de la ville d’Héliopolis ain­si qu’à la sym­bo­lique du chiffre 9, la cité du soleil, ori­gi­nel­le­ment nom­mée On. Nous savons l’importance que revêtent pour Xavier Bordes ces notions de lumière et de poli­tique consti­tu­tives de la poé­sie. Dès le fran­chis­se­ment du seuil de La Pierre Amour, Bordes appelle à ses côtés Milosz et Bonnefoy, et dans leur voix résonne le timbre du lourd amour et de la mort. Mais cette mort et cette pesan­teur ne sont pas ce qu’elles semblent être. Car cette pierre, stèle poly­sé­mique, repré­sente, outre la dalle gra­vée, l’amour sur lequel se construit l’édifice fon­da­men­tal de toute vie poé­ti­que­ment vécue, ini­tiant la ren­contre méta­mor­pho­sante. La femme, l’aimée, porte ici plu­sieurs noms – Marie-Ange, Aphrodite, Vénus, Isis, la Pythie, le prin­temps – et tous se rejoignent sous celui d’Aïlenn, déri­vé notam­ment du « Aïn » de la Cabbale. « Sur le A de ses bras ten­dus j’ai enrou­lé mon las­so d’encre », écrit le poète, indi­quant que la A ini­tial, le Aleph hébraïque inau­gu­rant l’alphabet et le verbe entier per­mettent, dans un même mou­ve­ment consan­guin, la créa­tion de la vie, inti­me­ment atta­chée par le lamèd (lettre L le bâton avec lequel Moïse fit jaillir l'eau du désert) à la figure du fémi­nin, ori­gine amnio­tique de toute vie ter­restre. C’est dans la pers­pec­tive de cette vie ter­restre que se com­prend la pesan­teur atta­chée à la maté­ria­li­té des phé­no­mènes et des corps ; de même que cette mort ins­crite sur le lin­teau du livre ne ren­voie pas tant à un pur anéan­tis­se­ment qu'à la mort sym­bo­lique, c’est-à-dire au pou­voir de renais­sance et d’éclosion lié au déta­che­ment d’un état ancien vers un état renou­ve­lé grâce à l'« éche­veau de caresses noires » de l'écriture. 

 

Organiste, com­po­si­teur, musi­co­logue, Xavier Bordes (né le 4/​7/​1944 − année du Singe !) après des études de com­po­si­tion, se tourne vers l’histoire en Sorbonne, puis étu­die la lit­té­ra­ture à l’Université de Vincennes avec J.P. Richard, Michel Butor, Michel Deguy en par­ti­cu­lier. À par­tir de 1968-69, devient ensei­gnant en lettres, jour­na­liste, et tra­duit des poètes grecs, Odysseas Elytis, Manolis Anagnostakis, D. Davvetas, Alexis Zakythinos, en par­ti­cu­lier, ain­si que plu­sieurs auteurs latins et alle­mands (Heynicke). Xavier Bordes a publié chez divers édi­teurs, dont trois gros recueils de poèmes chez Gallimard : La Pierre Amour (1987), Comme un bruit de source (1999), À jamais la lumière (2001). Il a par­ti­ci­pé à la fon­da­tion des Éditions. Mille et une Nuits, publié des textes cri­tiques sur de nom­breux peintres et pho­to­graphes (Rougemont, Le Cloarec, Tisserand, Four,Brandon, Leick, etc…) et col­la­bo­ré avec le Centre Georges Pompidou (expo­si­tion Elytis – un médi­ter­ra­néen uni­ver­sel – 1988. Exposition Les Surréalistes grecs – 1989). Dernier livre : Quand le poète montre la lune… (Corlevour – 2002) Il conti­nue à com­po­ser des poèmes qu’il offre sur divers blogs, et col­la­bore aux revues Po&sie et Traversées (Belgique).