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Yves Namur

By | 2018-01-22T18:54:48+00:00 20 septembre 2014|Categories: Rencontres|

 

UNE ANTHOLOGIE PARTISANE        

À l’occasion du tren­tième anni­ver­saire du Taillis Pré, Yves Namur, le fon­da­teur et ani­ma­teur de cette mai­son uni­que­ment dédiée à la poé­sie, publie une antho­lo­gie de tous ses auteurs. Il répond, ici, aux ques­tions de Lucien Noullez

 

 

Le Taillis Pré est né voi­ci trente ans. Peux-tu nous racon­ter les cir­cons­tances de cette nais­sance ?

Le plus grand des hasards ! Lors d’une visite à la mai­son, un quar­tier de Châtelineau qu’on appelle Le Taillis Pré, mes amis Cécile et André Miguel avaient sous le bras une épreuve « off­set » d’un livre à paraître, Dans l’autre scène. Un ensemble de textes cal­li­gra­phiés et des des­sins au crayon, diverses cou­leurs. La repro­duc­tion, faut-il l’avouer, était de très mau­vaise qua­li­té. Et par hasard, je me suis ren­du avec eux dans mon bureau médi­cal où se trou­vait une pho­to­co­pieuse « Ricoh 3006 ». Il m’a suf­fi de jouer quelque peu sur les inten­si­tés d’une page à l’autre, pour obte­nir un résul­tat accep­table. Meilleur que celui pro­po­sé par le tra­vail off­set de l’époque. Cécile et André Miguel m’ont alors dit : « Et si tu le fai­sais, toi, sur cette machine ! »

Le Taillis Pré est né ain­si, en 1984. Plus tard ont sui­vi des livres réa­li­sés par l’un de mes patients, impri­meur et typo­graphe. De belles petites pla­quettes de 24 pages : des Verhesen, Jones, Antonio Ramos Rosa, Broussard, Estrada, Stétié, etc. Plus tard encore, c’est le voi­si­nage et l’amitié d’un Michel Bourdain (il diri­geait les édi­tions Le Talus d’Approche) qui m’ont aidé à faire le pas du livre tel qu’il est aujourd’hui. Nous avons com­men­cé avec trois auteurs du Portugal, un pays, comme l’Irlande, où la poé­sie règne encore : Pedro Tamen, Antonio Osorio et Nuno Judice.

 

Quels sont tes cri­tères pour accep­ter ou refu­ser un manus­crit ?

Un seul cri­tère : le plai­sir et l’émotion que je retire d’une pre­mière lec­ture du manus­crit ! On peut ain­si trou­ver au Taillis Pré des auteurs qu’on pour­rait ran­ger par­mi les « clas­siques » comme par exemple un Roger Foulon et à cer­tains égards une Liliane Wouters. Encore que son Livre du Soufi ne soit pas à clas­ser dans cette caté­go­rie. À l’inverse, on pour­ra décou­vrir des auteurs comme Israël Eliraz, Gaspard Hons, Jean-Marie Corbusier, Michel Lambiotte ou le suisse John Jackson beau­coup plus proches du « mot ». Des jeunes auteurs, parce qu’il me paraît néces­saire de tendre la main à ces nou­velles géné­ra­tions, des Eric Piette, Fabien Abrassart, Nicolas Grégoire ou Harry Szypilmann, etc.

Mais un domaine par­ti­cu­lier me retient peut-être plus que d’autres : celui de la poé­sie « pen­sante », peut-être méta­phy­sique, si je n’avais peur du terme ! Et bien sûr, je ne peux oublier ici des Roberto Juarroz, Gaspard Hons, André Schmitz ou Philippe Mathy, etc.

L’anthologie qui vient de paraître pour situer ces trente années d’existence rend bien compte, je crois, de cette diver­si­té, mais j’ose le pen­ser, d’une qua­li­té… cer­taine.

 

Quelles sont les grandes joies d’un édi­teur ?

D’abord, chaque publi­ca­tion, puisqu’elle a été sou­hai­tée par l’éditeur, est une grande joie en soi. Avoir publié des auteurs au cata­logue de grandes mai­sons comme Gallimard, Lettres Vives ou José Corti, est aus­si une satis­fac­tion en soi dès lors que le texte vous tient à cœur. Je pense à Juarroz, Eliraz, Jackson, Judice, etc.

Publier aus­si un pre­mier livre fait par­tie des plai­sirs plus qu’ordinaires d’un édi­teur. Et là, depuis quelques années, nous avons mis un hon­neur à en publier cinq ou six par an, avec des pre­miers titres.

Joies aus­si de redé­cou­vrir des auteurs oubliés, dans notre col­lec­tion « Ha », l’impression de rebattre quelque peu les cartes du cadastre poé­tique. Mais les auteurs de cette col­lec­tion ne sont pas inté­grés à cette pré­sente antho­lo­gie… plus tard peut-être.

Avec un brin d’humour, ose­rais-je ajou­ter : ne pas encore avoir été entar­tré par l’un ou l’autre des refu­sés au Taillis Pré… mais cela pour­rait bien m’arriver l’un de ces jours pro­chains !

 

En trente ans, as-tu obser­vé une évo­lu­tion de la poé­sie ? Si oui, laquelle ?

C’est une ques­tion dif­fi­cile : cela dépend du point de vue que l’on adopte ou que l’on a adop­té. Dans mon cata­logue, non, puisque dès le départ le choix se vou­lait éclec­tique. Par contre, si tu me demandes d’évoquer la poé­sie en géné­ral, oui, il y a évo­lu­tion… et fort heu­reu­se­ment, d’ailleurs, qu’on ne reste pas dans « l’immobilité » ! Les années soixante-dix avaient été mar­quées par un cer­tain ter­ro­risme, celui du mini­ma­lisme, auquel suc­cède aujourd’hui, le lyrisme et je dirais « l’éloge du quo­ti­dien », pour faire bref. Est appa­ru aus­si le slam, ce qu’il a de meilleur (quand il est proche de la poé­sie !) et son contraire à la fois !  

 

Que répon­drais-tu aux reproches inusables adres­sés à la poé­sie contem­po­raine : qu’elle est illi­sible, éli­tiste, sans ave­nir ?

Ma foi je n’ai pas trop envie de déve­lop­per ou perdre du temps autour de cet argu­ment-là, idiot et pro­ba­ble­ment tou­jours entre les mains de « gens » qui ne savent pas ou ne sau­ront jamais aimer la poé­sie, quel que soit son timbre de voix.

Si elle est illi­sible, qu’ils s’achètent donc une bonne paire de lunettes ! Il y a tou­jours des soldes sur ces ins­tru­ments-là, ou une seconde paire pour presque rien !

 

 

Comment as-tu com­po­sé la copieuse antho­lo­gie qui sort à l’occasion des trente ans du Taillis Pré ?

Il m’a sem­blé que c’était une manière inté­res­sante de mon­trer un cata­logue. Une antho­lo­gie donc, par­ti­sane plus que toute autre ! Quelque trois cents pages pour trente années d’existence ! Mais j’étais loin, très loin de m’imaginer que ce tra­vail serait aus­si ardu et long ! J’avais oublié avoir publié autant de livres, autant d’auteurs… même si aujourd’hui notre tra­vail édi­to­rial se concentre essen­tiel­le­ment sur les auteurs déjà au cata­logue.

Pratiquement, et pour lui rendre hom­mage, j’ai pris modèle sur l’anthologie de Liliane Wouters, parue en 1976, sous le titre Panorama de la poé­sie fran­çaise de Belgique. En clin d’œil, une cou­ver­ture qui arbore le noir comme la sienne et je crois, une même police pour les textes ! Le livre est divi­sé en une dizaine ou dou­zaine de cha­pitres qui abordent dif­fé­rents thèmes : un bes­tiaire, les mots, la mort, la vie, le temps, le corps, etc. et pour chaque cha­pitre, le titre d’un livre d’auteur de la mai­son. De nom­breux auteurs appa­raissent ain­si dans plu­sieurs par­ties du livre. J’ai pré­fé­ré cette pré­sen­ta­tion, disons « variée », plu­tôt qu’un empi­le­ment d’auteurs, ran­gés par ordre alpha­bé­tique ou date de nais­sance.  À vous de juger du résul­tat !

 

 

Si tu avais les pou­voirs de la mettre en œuvre, quelle poli­tique déploie­rais-tu pour aider la poé­sie à vivre dans le monde d’aujourd’hui ?

D’abord j’inonderais les col­lèges et athé­nées de livres de poé­sie, j’obligerais les élèves à remettre des tra­vaux pra­tiques sur la poé­sie, tel que la réa­li­sa­tion d’une petite antho­lo­gie thé­ma­tique ou autre (j’ai pu, modes­te­ment, ins­tau­rer une telle pra­tique dans un col­lège dont je suis issu… et où sont pas­sés des poètes comme Eric Brogniet ou Eric Piette). Il n’est pas de meilleur ter­reau pour la poé­sie que l’enfance ou l’adolescence, je puis vous l’assurer, moi qui ai eu cette chance de comp­ter un poète comme ins­ti­tu­teur, comme un Hubert Nyssen (Actes Sud) avait eu autre­fois, lui aus­si, un Albert Ayguesparse comme ins­ti­tu­teur. Mais est-ce bien sérieux de confier une tâche poli­tique à un poète ? (Je pense à cet ami fin­lan­dais, Penti Holappa,… ministre de la culture, quelques semaines seule­ment !)

En second lieu, j’obligerais nos jour­naux, quo­ti­diens, heb­do­ma­daires et autres, à publier régu­liè­re­ment un poème ou l’autre, à rendre compte aus­si des publi­ca­tions. Où trouve-t-on aujourd’hui encore un espace cri­tique pour la poé­sie ? Où, si ce n’était sur le net où paraît-il, les mots « sexe » et « poé­sie » seraient les plus fré­quents ! (Mais je dois bien avouer sou­vent mon incon­fort à lire un poème sur écran, une étude, une chro­nique, oui, mais un poème, ose­rais-je avouer, qu’il me semble man­quer tou­jours une page (ou une voix) pour faire naître en moi, cette émo­tion… appe­lée poé­sie, pour citer ce bon Pierre Reverdy.

Lire un poème lors d’un jour­nal par­lé à la télé­vi­sion, trente secondes pas plus ! Quel bon­heur, non ? Plutôt que d’entendre ces faits divers…

D’autres idées, cer­tai­ne­ment, mais l’espace manque et le temps pour y pen­ser. Tiens : lan­cer un réfé­ren­dum, via un média : que tout qui s’intéresse à la poé­sie, se signale. Que nous soyons fichés : « ama­teur  de poé­sie » comme de bons vins ! 

YVES NAMUR

By | 2018-01-22T18:54:48+00:00 22 février 2014|Categories: Blog|

6 POEMES

Yves Namur

By | 2018-01-22T18:54:48+00:00 18 juillet 2013|Categories: Blog|

Yves Namur est né à Namur (Belgique) en 1952. Médecin, édi­teur, il est l’auteur d’une tren­taine d’ouvrages. Parmi ceux-ci Le Livre des sept portes (Lettres Vives, Paris, 1994), Le Livre des appa­rences (Lettres Vives, 2001), Les ennua­ge­ments du cœur (Lettres Vives, 2004), Dieu ou quelque chose comme ça (Lettres Vives, 2008) ou La Tristesse du figuier (Lettres Vives, 2012). Ses livres sont tra­duits et publiés dans une quin­zaine de langues et ont reçu de nom­breux prix par­mi les­quels le Louise Labé, le Tristan Tzara, le Prix lit­té­raire de la Communauté fran­çaise, le Prix inter­na­tio­nal Eugène Guillevic pour l’ensemble de son œuvre et plus récem­ment en 2012, le Prix Mallarmé. Il est membre de l’Académie Royale de Langue et de Littérature fran­çaises de Belgique et depuis peu, membre de l’Académie Mallarmé.

Deux antho­lo­gies de ses œuvres viennent de paraître : Un poème avant les com­men­ce­ments (1975-1990), Le Taillis Pré, en coédi­tion avec Le Noroît, 2013, et Ce que j’ai peut-être fait (1990-2012), Lettres Vives, 2013.