> ZÉNO BIANU

ZÉNO BIANU

By | 2018-01-22T18:47:02+00:00 29 mars 2016|Categories: Rencontres|

À l'occa­sion des 50 ans de la col­lec­tion Poésie/​Gallimard, vous faites par­tie, Zéno Bianu, des douze élus choi­sis pour fêter cet évé­ne­ment édi­to­rial. Vient de paraître un beau livre, ras­sem­blant deux ouvrages déjà parus chez Galli­mard en grand for­mat : Infiniment proche, publié en 2000, puis Le déses­poir n'existe pas, publié en 2010.
La présen­ta­tion bio­gra­phique, à la fin du volume, se ter­mine ain­si : « Toute son œuvre peut se lire comme un long poèmeran­don­née, dont l'archi­tec­ture d'ensemble, en modu­la­tions et varia­tions constantes, invite à recon­si­dé­rer la poé­sie comme une forme ultime d'enga­ge­ment exis­ten­tiel ».
La poésie avaitelle per­du consi­dé­ra­tion ?

La poé­sie reste sin­gu­liè­re­ment consi­dé­rable, et ceci dans tous les sens. Elle demeure, selon la puis­sante for­mule de Leopardi, le plus haut état de la langue. Mais c’est une éner­gie qu’il convient, disons, de réac­ti­ver cycli­que­ment, de don­ner à lire et à relire… et à entendre encore et tou­jours.
La vraie ques­tion serait : le fameux « ça ne veut pas rien dire » lan­cé par Rimbaud n’aurait-il plus rien à nous dire aujourd’hui ? La poé­sie aurait-elle fini d’interroger les limites de notre com­pré­hen­sion ?
Et si, tout au contraire, en un temps de manque voué aux fabri­ca­tions média­tiques, la poé­sie était — et res­tait — ce qui met à mal toutes les pseu­do-com­pré­hen­sions – une écri­ture d’inten­si­té ?
La poé­sie ne serait-elle plus une urgence majeure ? N’y aurait-il plus vrai­ment de verbe capable d’irriguer notre pré­sent, de ris­quer l’utopie ?
La poé­sie, au sens le plus cha­vi­ré, reste et demeure notre com­bus­tible. Notre com­bus­tible de créa­tion vivante. Notre voix cen­trale, celle qui rend la vie plus incan­des­cente. La dévoile comme un ter­ri­toire de per­pé­tuelle nou­veau­té. Une voix qui nous dit que les rai­sons de se pas­sion­ner n’ont aucune rai­son de dis­pa­raître.
Le plus haut état de la langue – et, peut-être bien, le plus haut état de la vie…

 

 

Qu'est-ce qui lui confère cette dimen­sion ultime ?

Un sur­croît de pré­sence au monde. Là encore, la ques­tion serait : et si l’on pou­vait tou­cher vrai­ment le cœur de la réa­li­té ? Nous par­lons ici d’une poé­sie qui excède le poème, ou plu­tôt, dont le poème est le pré­cieux trem­plin. Quelque chose que j’ai essayé d’approcher dans ma pré­face à Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle (Poésie/​Gallimard), jus­te­ment inti­tu­lé « L’état poé­tique ». Toute poé­sie qui ne relève pas de cette aven­ture inté­rieure me glisse des mains, me tombe des yeux et du cœur.

Plutôt que des réponses toutes faites, ne sommes-nous pas, au fond, des ques­tions per­pé­tuelles ? Des êtres-ques­tions, tra­ver­sés, tou­jours tra­ver­sés… De ce ques­tion­ne­ment qui nous fonde et nous habite, la poé­sie demeure pour moi la clef abso­lue : clef de sol, clef des songes, clef des champs. Ou, si l’on pré­fère, le chant, le rêve et la liber­té. Inlassable, elle conti­nue de se tenir au centre, obs­ti­né­ment, comme une pen­sée qui chante, fût-ce au cœur même du désen­chan­te­ment. Elle des­sine sans relâche la vraie géo­gra­phie men­tale de la pla­nète. En ce qu’elle est le lieu où la langue bat son plein, elle marque et magni­fie notre sin­gu­la­ri­té, contre une socié­té avide d’un clo­nage tou­jours plus vaste, contre ce qu’il faut bien appe­ler l’hégémonie de l’apparence.

 

 

Comment êtesvous « entré » en poé­sie, Zéno Bianu ?

Mon pre­mier poème écrit, je ne m’en sou­viens pas, sinon qu’il y était ques­tion du ciel et que ce ciel avait un « souffle au coeur ». C’était en 1963, à Paris, j’avais douze-treize ans. Je lisais tout, sans jamais (dans mon sou­ve­nir) avoir appris à lire, sur­tout des romans « ini­tia­tiques », notam­ment Moby Dick  et  Voyage au centre de la terre. Au-des­sous du vol­can vien­drait plus tard. Rituel de la lec­ture, rituel de la marche. La Grande Galerie et le viva­rium du Jardin des Plantes consti­tuaient mon ter­ri­toire magique : espace de mélan­co­lie et de jubi­la­tion. C’était en 1963, donc, en classe de cin­quième, au lycée Lavoisier. Il y avait ce vers d’Hugo dans le poème « Enthousiasme »  : « Frères de l’aigle, aimez la mon­tagne sau­vage ! » qui ouvrait avec une vigueur toute höl­der­li­nienne notre manuel Vers et Prose — classe de cin­quième (Fernand Nathan), et cet autre vers évo­quant « le voya­geur de nuit dont on entend la voix », qui conti­nue d’étinceler pour moi comme la figure même de la poé­sie.

Puis, Rimbaud a sur­gi, comme un grand déclen­cheur… Celui qui a cris­tal­li­sé tout cela quand j’avais 14-15 ans. Rimbaud, qui exi­geait l’éternité sur le champ. Rimbaud venu dire inimi­ta­ble­ment la néces­si­té du départ inté­rieur et exté­rieur : « Départ dans l’affection et le bruit neufs. »

Dans un second temps, après la lec­ture vivi­fiante des sur­réa­listes, ma pas­sion pour Artaud s’est révé­lée fon­da­trice. De quoi s’agissait-il ? D’incarnation, encore et tou­jours. « D’accrocher – pour reprendre Artaud – cer­tains points orga­niques de vie ». Je vois der­rière cette exi­gence de véri­té en acte – exi­gence que j’ai retrou­vée plus tard chez un Ghérasim Luca,  autre pas­seur ascen­dant, cise­lant sans fin le noyau incan­ta­toire de la langue – la volon­té de don­ner inlas­sa­ble­ment sa vraie chair à la parole, de mettre au jour sa teneur en chant.

 

 

Une prose ouvre votre livre Le déses­poir n'existe pas, comme une sorte d'introduction ou de préalable à la lec­ture. Dans cet extrait, vous écri­vez : « Des poèmes ani­més par un pari farouche : trans­for­mer le pire en force d'ascen­sion. Des poèmes pour reprendre souffle et tenir parole. Ouvrir un espace aimanté, irri­guer le réel dans une époque vouée à l'hyp­nose. Transmettre quelque chose d'irrem­pla­çable : une pré­sence ardente au monde, une sub­ver­sion féé­rique. La poé­sieou la riposte de l'émer­veille­ment ».

Au-delà du grand conten­te­ment à lire la claire énoncia­tion du devoir du poète en nos temps néga­tifs, com­ment le poète actuel peutil irri­guer le réel du monde à l'ins­tar de ce que réa­li­sa, par exemple, Homère pour toute la civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne ?

Tout poète un peu sérieux devrait avoir l’ambition d’être un « irri­ga­teur de la sen­si­bi­li­té contem­po­raine ». Revendiquant une œuvre qui ne craint pas de tout inter­ro­ger. Mes textes entrent volon­tiers en réso­nance, comme dans une chambre d’échos per­pé­tuels, avec les figures-limites de l’art : d’Antonin Artaud  aux Poètes du Grand Jeu, de Van Gogh à Yves Klein, de Chet Baker à John Coltrane. Tout cela, au fond, pro­cède du même souffle. Facettes chan­geantes d’une poly­pho­nie. Démultiplications de l’expérience. Poèmes, essais, théâtre, lec­tures publiques, antho­lo­gies, entre­tiens, tra­duc­tions – la poé­sie demeure au centre. On se sou­vient que Cocteau avait clas­sé son œuvre foi­son­nante en dif­fé­rents registres poé­tiques : poé­sie de roman, poé­sie de théâtre, poé­sie de ciné­ma, poé­sie gra­phique, etc.

Si je consi­dère atten­ti­ve­ment ma tra­jec­toire, je constate que j’ai tou­jours été aiman­té par une esthé­tique du par­tage. De mes pre­miers poèmes poly­pho­niques réa­li­sés pour France Culture à la tra­duc­tion des poé­tiques d’Orient, des hai­kus aux adap­ta­tions théâ­trales, de l’anthologie sous toutes ses formes aux essais spi­ri­tuels, mon par­cours s’est tou­jours tenu, inva­ria­ble­ment, du côté de la voix vivante. Il y a quelques années, j’ai ten­té de concré­ti­ser cette pers­pec­tive dans un pro­jet poly­pho­nique inti­tu­lé « Constellation des voix », pro­jet qui se situait à l’intersection de l’écriture poé­tique, de la musique et du théâtre – et qui fut mis en scène par Claude Guerre à la Maison de la Poésie de Paris. Un dia­logue que j’avais écrit au « pas­sé pré­sent », une sorte d’opéra où un acteur (Denis Lavant, com­plice poé­tique par excel­lence) et un com­po­si­teur-per­cus­sion­niste, Gérard Siracusa, répon­daient à la galaxie sonore des poètes du XXe siècle, d’Apollinaire à Celan – de tous ceux qui nous ont lais­sé, dans les archives de la radio, la trace orale de leur poé­sie.  Un témoi­gnage ardent de l’état  de poé­sie.

Il y avait là, dans le tour­billon conti­nu de ces voix, quelque chose d’irremplaçable. Quelque chose de l’ordre du par­tage et de la trans­mis­sion. Ouvrant dans l’instant une brèche sur un monde autre, qui tien­drait vrai­ment debout– un monde repas­sion­né. Dans une époque vouée à la déré­lic­tion et à un renon­ce­ment hyp­no­tique, ma poé­sie vou­drait, avant tout, impo­ser une rup­ture ardente.

 

 

Vos poèmes, dans Infiniment proche, convoquent les étoiles, le para­dis, le psaume, le cre­do, la dimen­sion ascen­sion­nelle, le dedans, mais aus­si le vide et le sans lieu. Ne peut-on voir là l'impor­tance de la tra­di­tion médi­ter­ra­néenne, avec son pou­voir, avec son devoir alchi­mique ?

Ce devoir alchi­mique, ce pour­rait être « poé­ti­ser par le feu », comme nous nous sommes ris­qués à le faire avec André Velter dans notre Prendre feu (Gallimard), qui ouvre une sorte de syn­thèse rédemp­trice entre le soleil et la parole. Ou don­ner, par exemple, à entendre un Credo (l’un de mes poèmes fétiches) où se conjuguent le jazz, la Beat gene­ra­tion, le Grand Jeu et l’Orient. Autrement dit, tra­quer le feu sans âge, la révé­la­tion où affleure tou­jours un uni­vers pos­sible. Dans les mots, dans le souffle, dans l’attention exacte au réel, inven­ter des poèmes, entre séisme et lumière, sem­blables à des silex qui gar­de­raient en eux les échos d’un cho­rus des pro­fon­deurs et l’éclat d’un embra­se­ment sou­ve­rain.

Étendre même les fastes d’Orphée jusqu’aux sources du Gange, comme j’ai pu le faire dans mon ora­to­rio dan­sé Gangâ, avec Brigitte Chataignier et Alain Kremski. Faire tour­ner la parole à l’infini, et les poèmes comme des man­tras de haute alti­tude. L’Inde, on le sait, a por­té au plus loin sa médi­ta­tion sur la cor­res­pon­dance intime du  cos­mo­go­nique et du pho­né­tique, sur l’énergie uni­ver­selle des pho­nèmes par laquelle tout existe. Donner un nom, selon la pen­sée indienne, c’est don­ner de l’être — au sens où le nom est l’être même de ce qui est nom­mé. Toute la créa­tion tourne ain­si dans la parole. Les choses sont — onto­lo­gi­que­ment — issues des mots. Mieux, l’énergie, c’est la parole. Tout est fait de parole, rien n’existe qui lui soit exté­rieur — et tout y retourne. L’univers est per­çu comme une sur­abon­dance vibra­toire.

 

 

Les présences de Daumal et Gilbert-Lecomte vous accom­pagnent. Dans Initiation, vous par­lez d'effondrement. À la dif­fé­rence des poètes du Grand Jeu, de quels moyens usezvous pour faire l'expé­rience, dans votre œuvre construc­tive, de la confron­ta­tion à la mort qui, ici, « s'est endor­mie » ?

La vraie force du Grand Jeu, c’est de faire jouer sans relâche tous les contraires. Dans une réforme hale­tante de l’entendement. Dada et l’Orient. Orphée et Faust. Les Védas revi­si­tés par les Poètes du Chat Noir. Aventure éphé­mère, mar­quée au sceau de la révolte, de l’humour, de la spi­ri­tua­li­té ico­no­claste et de la prise de risque, le Grand Jeu prit l'allure fou­droyante et contra­dic­toire d'une comète col­lec­tive. Avec mon antho­lo­gie consa­crée aux Poètes du Grand Jeu (Poésie/​Gallimard) et ma pré­face à La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent  de Roger Gilbert-Lecomte (où j’ai jus­te­ment ten­té d’éclairer cette notion de « Mort-dans-la-Vie »), j’ai vou­lu faire revivre, « réac­ti­ver » l’un des mou­ve­ments d’avant-garde les plus atta­chants du siècle pas­sé, un moment de grâce dans l’histoire de la poé­sie, com­pa­rable, toutes pro­por­tions gar­dées, à l’irruption de Mai 68 dans le champ du poli­tique. Moment qui a excé­dé de toutes parts la seule lit­té­ra­ture en vue de créer un authen­tique cou­rant spi­ri­tuel, jouant à la fois de l’immémorial et de l’inouï. Tradition/​modernité. Révélation/​Révolution. Expérience et abso­lu. Après Rimbaud, et par­fois jusqu’au tra­gique, les poètes du Grand Jeu ont témoi­gné authen­ti­que­ment pour la poé­sie vécue. En ce sens-là, on peut tenir poé­ti­que­ment qu’ils ont « endor­mi la mort » en vivant dans leur vie leur « mort à soi-même ». Écoutons atten­ti­ve­ment le jeune Daumal, qui écri­vait dès 1925 : « Il ne faut dis­til­ler qu’après avoir tout brû­lé. » 

 

 

Alain Borer, dans la préface qu'il consacre à votre poé­sie, dit que vous êtes « un poète nucléaire, contem­po­rain de la phy­sique ato­mique. »
D'être contem­po­rain de la phy­sique ato­mique, qu'estce que cela induit, dans la langue, dans la vision, dans la res­pon­sa­bi­lité, dans la forme,  pour un poète ?

L’homme ne peut vivre sans feu, répètent les Upanishads, et com­ment faire vrai­ment du feu sans se brû­ler soi-même ? Certains poètes, je songe ici à Gilbert-Lecomte, à Jean-Pierre Duprey, à Joë Bousquet et à bien d’autres, ne cessent de brû­ler ain­si, comme s’ils obéis­saient à une loi d’effondrement incon­ce­vable. Leurs réserves d’énergie épui­sées, ils implosent et par­fois se trans­fi­gurent, à la manière des trous noirs, dont la gra­vi­té croît jusqu’à rete­nir même la lumière. Ce sont, en un sens, des astro­phy­si­ciens de la poé­sie.

L’univers est en vibra­tion constante. Apogée-déclin, plein-vide, aller-retour, ombre-lumière. Quoi de plus somp­tueux, de plus ins­pi­rant pour un poète ? Nous n’aurons jamais assez de souffle pour res­pi­rer le monde comme un mys­tère inépui­sable. Le big bang recouvre encore le ciel de ses der­nières lueurs. Tout, autour de nous, en appelle à l’infiniment ouvert, à l’expansion de notre radar intime. Tout s’aimante à la puis­sante éner­gie du désir. Traversée d’afflux inces­sants, scin­tille­ment d’autres logiques : supé­rieures, vibra­toires, enchan­te­resses.

Le cos­mos ne tient debout qu’en dan­sant avec le chaos.

Dans l’imprévisible bruis­se­ment chao­tique, au fond du cœur comme au fond du ciel, éclosent en conti­nu des spi­rales d’ordre. Un monde ordonné/​ désor­don­né, un man­da­la qui tou­jours se dilate, un pré­sent en deve­nir illi­mi­té, un océan de pos­sibles. Autant de facettes tour­billon­nantes pour décli­ner notre pas­sion poé­tique du vivant.

 

 

Vous nom­mez le deuxième ensemble : Le déses­poir n'existe pas.  Pourtant, le mot existe. Est-ce un titre conju­ra­teur ?

Au sens où il s’agit d’écarter les ondes néfastes, oui. Les poèmes, comme le marque Michaux, sont peut-être les vrais exor­cismes d’aujourd’hui, capables de « tenir en échec les puis­sances envi­ron­nantes du monde hos­tile ». Le déses­poir n'existe pas est un titre que j’emprunte à Rabbi Nahman, l’un des maîtres les plus sin­gu­liers du has­si­disme, auquel on doit des apho­rismes tels que : « Dieu ne fait jamais deux fois la même chose. » Mais, puisqu’il est ques­tion de mots, soyons clairs, je ne dis pas « la souf­france n’existe pas », « le mal n’existe pas », ou « l’ignominie n’existe pas ». Je dis sim­ple­ment qu’il est pos­sible, tel que je l’ai vécu moi-même après une épreuve de vie, de « déses­pé­rer le déses­poir » ou de « trans­for­mer le pire en force d’ascension ». Tenir parole sans ces­ser de reprendre souffle.

 

 

Vous ouvrez ce livre par un poème inti­tu­lé « Rituel d'amplification du monde », com­po­sé de dix par­ties com­mençant cha­cune par ce vers : Je com­men­ce­rai pas être, ren­voyant peut-être à la Genèse : Au com­men­ce­ment, Dieu créa  ain­si qu'à l'Evangile de Jean : Au com­men­ce­ment était le Verbe.
La situa­tion de la poésie aujourd'hui doit-elle pro­non­cer la parole au futur, par rap­port au passé et à l'impar­fait des Écritures ; ain­si que d'affir­mer le pou­voir essen­tiel du poète ?

Rimbaldiennement, encore et tou­jours, la poé­sie se doit d’aller « devant », comme une rai­son rai­son­nant (réso­nant) sur un plan plus déme­su­ré que la rai­son. Ce pro­cès poé­tique fait à la rai­son dis­cur­sive comme fonc­tion­ne­ment ordi­naire de l’esprit, l’Occident contem­po­rain ne l’a pas tou­jours exclu de sa réflexion.  Je songe aus­si bien à l’aveu radi­cal de Heidegger décryp­tant Hölderlin :« Le der­nier pas, mais aus­si le plus dif­fi­cile, de toute inter­pré­ta­tion, consiste à dis­pa­raître avec tous ses éclair­cis­se­ments devant la pure pré­sence du poème » – qu’à cer­tain constat ébloui de Wittgenstein – « Ce qui est mys­tique, ce n’est pas com­ment  est le monde, mais le fait  qu’il soit ». Ou encore à Roland Barthes s’émerveillant devant le sato­ri, qu’il défi­nis­sait comme le « blanc qui efface en nous le règne des Codes, la cas­sure de cette réci­ta­tion inté­rieure qui consti­tue notre per­sonne ».

N’y a-t-il pas là le rap­pel d’un tré­sor autre, qui s’oppose au cris­pé d’une voie pure­ment ana­ly­tique, où l’esprit est lit­té­ra­le­ment cou­pé du cœur ? Quand vous com­men­cez à écou­ter vrai­ment l’univers, allez-vous vous conten­ter de rem­pla­cer un aca­dé­misme par un autre ?

Comme je l’avais écrit, en manière de slo­gan, il y a quelques années :

 

La poé­sie c’est
un réflexe de sur­vie
une effrac­tion conti­nue
la per­sis­tance du souffle
le vrai coeur de la pla­nète
le contraire de l’inhumanité crois­sante

 

 

En même temps que paraît ce volume chez Gallimard sort un autre beau livre, au Castor Astral, inti­tu­lé Satori Express. Est-ce un stade alchi­mique d'apothéose que ces paru­tions simul­ta­nées ?

Après mes quatre recueils consa­crés à Chet Baker, Jimi Hendrix, John Coltrane et Bob Dylan – quatre por­teurs de voix, quatre por­teurs de vie –publiés au Castor Astral, je me suis atta­ché, avec Satori Express, à pour­suivre, cise­ler mon « auto­por­trait poé­tique » com­men­cé avec Infiniment Proche et Le déses­poir n’existe pas. J’entends ici « sato­ri » dans son sens le plus radi­cal : une sus­pen­sion du sens ordi­naire, un exer­cice de plon­gée dans le cœur du monde

 

 

La qua­trième de cou­ver­ture pré­sente Satori Express comme une revi­si­ta­tion d'une cer­taine tra­di­tion de l'éloge. Pouvez-vous nous pré­sen­ter votre Satori Express ?

J’ai conçu, com­po­sé ce livre comme un trai­té d’instants accom­plis. « Apprenons à rayon­ner », disait for­te­ment Jacques Lacarrière. Et peut-être, du reste, devrions-nous mesu­rer les poèmes à leur indice de rayon­ne­ment… L’éloge devient alors une sorte de néces­si­té orga­nique, un hom­mage à toutes les icônes por­teuses d’énergie qui façonnent une vie, la modulent et l’irisent. Surgissent alors comme de grands fan­tômes pro­pul­seurs Artaud, Gilbert-Lecomte, Joë Bousquet, Jack Kerouac, Jean-Pierre Duprey, tous ceux qui ont ris­qué quelque chose dans les mots de leurs vie ou dans la vie de leurs mots, afin que nous puis­sions – peut-être – y voir plus clair dans le grand puzzle de notre chaos/​lumière.

 

 

Dans la liste de tous ces éloges fabu­leux, l'un, à titre per­son­nel, me touche par­ti­cu­liè­re­ment : celui que vous consa­crez à Thélonius Monk. Quelle influence Monk a-t-il joué sur votre poé­tique ?

Il faut, d’une manière ou d’une autre, que le poème jazze. La décou­verte de Monk, avec ses ritour­nelles quan­tiques, sa façon de peler les notes comme des oranges, est liée à cette époque du milieu des années soixante, où je com­men­çais vrai­ment à écrire, où après la tri­lo­gie fon­da­trice Baudelaire-Rimbaud-Lautréamont, je décou­vrais les Manifestes du Surréalisme, puis la Beat Generation, par l’entremise de l’anthologie publiée chez Denoël par Alain Jouffroy et Jean-Jacques Lebel. Pour quelqu’un qui entend confron­ter la poé­sie à d’autres champs artis­tiques, notam­ment à la musique, le déhan­che­ment mélo­dique de Monk, sa grâce de l’irrésolution, sont de puis­sants vec­teurs magné­tiques.

 

 

Magnétisme, c'est un mot qui pour­rait défi­nir votre poé­sie. Quel mot, selon vous, la ras­sem­ble­rait, la contien­drait toute, ce mot-étoile qui vous aurait gui­dé ?

Irisation, peut-être. Pour ten­ter de dire cette fra­ter­ni­té conti­nue de la foudre et du silence. Ce trem­ble­ment interne, en art comme en amour, où la vie entre enfin en réso­nance.

 

Merci cher Zéno Bianu.

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.